Patrick Coupechoux: « La santé mentale ne soigne pas les psychotiques »

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Dans Un homme comme vous – Essai sur l'humanité de la folie, le journaliste Patrick Coupechoux démontre comment le concept de “santé mentale” exclut les grands malades psychiatriques.

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Patrick Coupechoux : " la santé mentale ne soigne pas les psychotiques " © Mediapart

Alors qu'une loi sur la santé mentale est promise pour 2014, Patrick Coupechoux analyse dans son dernier essai Un homme comme vous – Essai sur l'humanité de la folie (Éd. du Seuil, janvier 2014), les effets du glissement du soin de la psychiatrie vers la santé mentale.

Patrick Coupechoux poursuit le travail entrepris lors de son premier ouvrage consacré à la psychiatre Un monde de fous (Éd. du Seuil). S'il s'était, en 2006, attaché à dresser un état des lieux et des impasses de la psychiatrie contemporaine, il explore dans son dernier ouvrage les sources théoriques et cliniques, politiques et poétiques de cette psychiatrie du sujet qui visait à faire sortir les déments des vieux asiles.

Ce cheminement permet de mesurer combien les rhétoriques scientistes et gestionnaires ont pris le pas sur les débats humanistes, combien le regard sur les façons d'être au monde a changé. Il permet aussi de comprendre pourquoi aujourd'hui, il n'est plus question de folie, mais de santé mentale. Ce nouveau paradigme, écrit-il, « n'est pas simplement une extension des missions de la psychiatrie, mais un moyen de régulation et de contrôle social qui doit "être l'affaire de tous", auquel les psychiatres n'apportent qu'une contribution secondaire. La psychiatrie s'occupait des fous, la santé mentale a pour vocation de s'occuper de tout le monde. » Patrick Coupechoux ne parle pas de bipolaires, de schizophrènes, de borderline…, il parle de fous. Parce que la folie n'est pas réductible à des symptômes, une maladie, un handicap et qu'on peut la voir aussi comme une « contradiction dans la raison »

À l'heure où le rapporteur de la mission sur la santé mentale et l’avenir de la psychiatrie, le député Denys Robiliard, s'inquiète de voir augmenter les hospitalisations sous contrainte (lire notre entretien ici), retracer, avec ce livre, la genèse du mouvement désaliéniste permet de voir combien l'enfermement n'a pas toujours été considéré comme un acte thérapeutique.

Dès la fin du XVIIIe siècle, rappelle Patrick Coupechoux, quelques-uns militent pour une certaine liberté qui « permet de contenir l'imagination, source d'erreur et responsables des maladies de l'esprit. Elle fait mieux que les chaînes : plus l'homme est contraint, plus son imagination vagabonde ; au contraire, en liberté – surveillée –, elle se confronte au réel et "elle enfouit les songes les plus étranges dans les gestes familiers"». Autres retours historiques bienvenus : la défense par les surréalistes de la folie créatrice (« l'hystérie, la plus grande découverte poétique de la fin du XIXe siècle »), bien avant le mouvement des désaliénistes ; les débats d'après-guerre autour de l'organisation des soins qui opposent ceux qui privilégient d'abord les institutions à ceux qui préfèrent mettre en avant l'interaction entre sujets (dialectique jamais close qui est l'une des difficultés aujourd'hui du travail en "secteur" psychiatrique) ; ou ceux qui pensent d'abord à l'aliénation psychologique et ceux qui s'attardent sur l'aliénation sociale. Autant de débats nécessaires, non seulement parce qu'ils ne figent jamais les certitudes, mais surtout, parce qu'en psychiatrie, « les réponses techniques seules sont inopérantes », écrit Patrick Coupechoux.

Sur la surveillance, la contention, l'écoute, l'exclusion, la résistance des grands déments au soin..., l'essai de Patrick Coupechoux apporte de précieuses réflexions. Il laisse apercevoir la misère du concept de santé mentale quand il s'attache à prévenir les risques, cibler des groupes, identifier des troubles et définir des normes.

Patrick Coupechoux,
Un homme comme vous – Essai sur l'humanité de la folie
Éditions du Seuil, janvier 2014, 470 pages, 23 euros.

À retrouver dans la bibliothèque de Mediapart

À noter qu'Un monde de fous sort simultanément en version poche.

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