Octobre 17. Larissa Reisner, une déesse guerrière qui emporte l’Armée rouge

Par Jean-Jacques Marie

« À l’aspect d’une déesse olympienne, elle joignait un esprit d’une fine ironie et la vaillance d’un guerrier », écrit à son sujet Trotski. Larissa Reisner est un météore qui traverse l’après-Octobre-17 et contribue à une victoire décisive de l’Armée rouge près de Kazan. De l’Afghanistan à l’Allemagne, du Donbass à la mer Baltique, sa beauté et ses engagements attisent la révolution, jusqu’à ce que le typhus la foudroie.

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« Si l’Azerbaïdjan possédait une femme comme Larissa Mikhailovna, s’écrie un jour le bouillant bolchevik géorgien Sergo Ordjonikidzé, vous pouvez m’en croire, les femmes d’Orient auraient depuis longtemps rejeté leur tchador et l’auraient planté sur la tête de leur mari»[1] (Lire les notes de cet article sous l’onglet Prolonger.) Là n’était sans doute pas le principal mérite, d’ailleurs virtuel, de Larissa Reisner. Mais l’enthousiasme d’Ordjonikidzé reflète l’impression étourdissante produite par cette jeune femme, que le typhus emportera à l’âge de 31 ans.

Larissa Reisner © Photo coloriée par Klimbim. Larissa Reisner © Photo coloriée par Klimbim.
« La nature lui a tout donné, écrivit un jour l’écrivain Lev Nikouline, l’intelligence, le talent, la beauté. »[2] Non contente d’avoir ainsi tout reçu, elle était insatiable. Selon Trotski, « elle désirait tout voir, tout connaître et participer à tout »[3]. Et le même de s’enflammer : « Cette belle jeune femme, qui avait ébloui bien des hommes, passa comme un météore sur le fond des événements. À l’aspect d’une déesse olympienne, elle joignait un esprit d’une fine ironie et la vaillance d’un guerrier. »[4] Vaillance qui poussa son mari Fiodor Raskolnikov, le commandant de la flotte de la Baltique, à la qualifier un jour de Diane guerrière. Le dirigeant bolchevik Karl Radek voit en elle « un précurseur de ce nouveau type humain qui naît dans les tourments d’une révolution »[5].

Nul ne met en doute sa « vaillance de guerrier ». L’alliance de la volonté et de la séduction lui permet d’affronter tous les obstacles et toutes les difficultés. Son caractère olympien ne fait pas en revanche l’unanimité, à moins de réduire l’Olympe aux aventures scabreuses de Zeus ou d’Aphrodite. L’ami de Trotski, Adolf Ioffé, la jugeait un peu trop cynique et envoyait sa fille Nadiejda se coucher en hâte dès que Larissa entamait le récit de ses multiples aventures amoureuses.

Larissa Mikhailovna Reisner naît le 1er mai 1895 à Lublin, ville polonaise qui appartenait alors, comme les trois quarts de la Pologne historique, à l’Empire russe. Son père, le professeur Reisner, tout à la fois sociologue, historien et juriste, qui fréquentait les dirigeants du Parti social-démocrate allemand (le SPD), l’envoie à l’école primaire en Allemagne, à Berlin et à Heidelberg. Elle poursuit ses études au lycée en Russie. Elle manifeste très tôt des ambitions littéraires en écrivant à l’âge de 17 ans un drame intitulé L’Atlantide, puis s’aventure dans la poésie. Elle se range dans le courant de l’acméisme, incarné alors par Anna Akhmatova, sans rien y apporter de neuf. Son lyrisme s’exprime en prose.

Elle adhère au Parti communiste en juin 1918, à un moment où l’avenir du gouvernement soviétique, confronté à la fois à la famine et à la guerre civile, paraît très incertain. À la fin mai, les légionnaires tchécoslovaques, anciens prisonniers de guerre qui traversent la Sibérie pour embarquer vers l’Europe, se sont soulevés à Tcheliabinsk. Après Tcheliabinsk, ils prennent Penza, puis Samara, où s’installe un gouvernement antibolchevik de Socialistes-révolutionnaires (S-R) de droite, le 8 juin, puis, le 25 juillet, Ekaterinbourg, une semaine après l’exécution de la famille tsariste.

Le pouvoir soviétique est encerclé de toutes parts. « Le soulèvement des Tchécoslovaques, écrit le général blanc Denikine […], illustre la totale impuissance dans laquelle se trouvait le gouvernement soviétique au printemps et à l’été 1918. »[6]

En juillet 1918, Larissa Reisner part pour le front à Kazan, au sud-est de Moscou sur la Volga, que les légionnaires, soldats expérimentés, occupent le 6 août sans rencontrer la moindre résistance des Gardes rouges, dont les convictions ne suffisent pas à compenser une formation militaire très sommaire. Saisis de panique à la vue des commandos blancs, les Rouges s’enfuient vers la ville proche de Sviajsk. Le lendemain, le 7, le commando blanc de Kappel occupe la gare de Tiourlem, à dix kilomètres de Sviajsk, petite gare où siège l’état-major de la Ve Armée rouge, abandonné par la quasi-totalité des soldats, qui détalent.

La route de Moscou leur est ouverte. Dans la nuit du 7 au 8, Trotski fait équiper un train spécial et part pour Sviajsk. Il y découvre une horde de soldats déguenillés, affamés, démoralisés. « Tout s’en allait en poussière, on ne savait à quoi s’accrocher, la situation semblait irréparable »[7], notera-t-il plus tard.

À Sviajsk ne restent plus que l’état-major de l’armée et le train de Trotski, qui fait armer en hâte tout le personnel du train, secrétaires, télégraphistes, infirmières réservistes, convoyeurs, cuisiniers… bref, quiconque peut tenir un fusil, même sans savoir s’en servir. Tout alors tient à un fil. Si Kappel avait parcouru les dix kilomètres qui le séparaient de Sviajsk cette nuit-là sans traîner, ou encore le lendemain matin, il pouvait s’emparer sans peine de l’état-major de la Ve Armée et du train de Trotski, protégés par un simple peloton d’une cinquantaine d’hommes.

Mal renseigné sur les forces dérisoires qui lui font face, il tergiverse. C’est sans doute un épisode décisif. La capture de Trotski et de son état-major aurait sapé le moral d’une Armée rouge qu’il commençait à peine à façonner, moral si vacillant que, le lendemain, un régiment entier se disperse aux premiers coups de feu, s’empare d’un vapeur et s'enfuit.

Larissa Reisner, de son côté, tente de s’infiltrer dans Kazan occupé par les Blancs. Reconnue, elle est arrêtée, interrogée, puis profite de quelques secondes d’inattention de ses deux surveillants pour s’enfuir et revenir à Sviajsk. Trotski la nomme aussitôt commissaire des services de renseignement près l’état-major de la Ve Armée rouge. Son engagement dans la guerre civile prend dès lors un aspect quasi légendaire.

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Jean-Jacques Marie est historien. Spécialiste de l’histoire soviétique, il est l’auteur de nombreux ouvrages et a notamment rédigé des biographies sur Staline, Lénine, Trotski et Khrouchtchev. Dernier ouvrage paru : La Guerre des Russes blancs. 1917-1920, Tallandier, 2017. Sa bibliographie complète est à lire ici.