«On n’a pas du tout fini d’explorer l’histoire de l’esclavage»

À l’occasion de la journée en mémoire des victimes de l’esclavage, le 23 mai, la politologue Françoise Vergès explique pourquoi il reste urgent de s’interroger sur les effets de la traite transatlantique pratiquée par les navires européens, qui déportèrent plus de 12 millions d’Africains noirs.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Mercredi 23 mai 2018, une marche partira de la place du Louvre à Paris en mémoire des victimes de l’esclavage colonial (voir le déroulé). Il s’agit de célébrer le 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage en 1848, ainsi que le 20e anniversaire de la marche silencieuse de 1998. Cette première marche déboucha en 2001 sur l’adoption de la loi Taubira, reconnaissant l’esclavage et la traite transatlantique en tant que crimes contre l’humanité.

« Mais notre combat n’est pas achevé, indique une pétition lancée par le collectif à l’origine de cette nouvelle marche. Nous devons d’une part continuer à inscrire notre histoire au cœur de ce pays et d’autre part combattre l’une des conséquences les plus hideuses de l’esclavage colonial : le racisme. » Entretien avec la politologue Françoise Vergès, titulaire de la chaire Global South(s) à la Maison des sciences de l’homme et féministe née à La Réunion (France Culture a récemment diffusé une série d’entretiens passionnants sur son parcours).

Vingt ans après la marche de 1998, qui avait mené à la reconnaissance de l’esclavage et de la traite négrière transatlantique en tant que crimes contre l’humanité, pourquoi cette nouvelle marche ?

Françoise Vergès en 2016 à Nantes. © Llann Wé/Wikimedia

Françoise Vergès. Il y a encore des progrès à faire. Nous ne sommes pas parvenus à ce que cette histoire soit réellement connue. Cette reconnaissance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité [par la loi Taubira en 2001 – ndlr] a été importante, mais il n’existe toujours pas en France de réelle compréhension de l’importance qu’ont eue la traite et l’esclavage pour son histoire, son droit, son économie et ses représentations.

Emmanuel Macron a confirmé le 10 mai la création d’une fondation pour la mémoire de l’esclavage en 2018. Celle-ci se situera à l’hôtel de la Marine, à Paris, où fut décrétée la seconde abolition de l’esclavage par Victor Schœlcher en 1848. Vous avez dit qu’on ne pouvait penser l’esclavage par l’abolition, par la fin, ce qu’a longtemps fait la France. Poursuit-on cette approche ?

J’espère que le choix de ce lieu ne va pas signifier cela. Si l’on commence par la fin, par la condamnation, on ne peut pas comprendre comment l’esclavage et la déportation se sont mis en place. Quels en ont été les ressorts ? Comment la traite a commencé ? Pourquoi cela a duré si longtemps, quatre siècles ? Quelles ont été les méthodes de légitimation ? Quels ont été les intérêts économiques ? Comment le racisme anti-Noirs s’est-il mis en place ?

C’est un système économique qui touche l’Europe, le continent africain, les Caraïbes, les deux Amériques et des îles dans l’océan Indien. C’est énorme ! Il y a des millions d’Africains déportés, le continent africain est vidé de sa population par une saignée démographique terrible.

Avant 1820, pour un Européen qui partait aux Amériques, on comptait près de quatre Africains noirs déportés. On estime à plus de 12 millions le nombre d’esclaves victimes de la traite transatlantique entre le XVe et le XIXe siècles.

Oui, pour ceux qui arrivent vivants aux Amériques et aux Caraïbes ! C’est sans compter les millions qui sont morts dans les guerres de razzia, sur les routes, dans les baraquements et sur les bateaux. C’est sans compter l’effet d’appauvrissement sur le continent, l’arrêt du développement de l’Afrique. Que se serait-il passé sans cet esclavage et cette traite ? Il y avait des royaumes, des empires, des routes de commerce, tout cela a été ralenti ou stoppé. Et sans l’esclavage, l’Europe et l’Amérique du Nord n’auraient pas acquis autant de richesses. Commencer par l’abolition ne permet donc pas de comprendre l’esclavage lui-même.

Quel sera l’objet de cette fondation ?

La question principale est : l’État va-t-il lui donner de réels moyens ? Le reste, c’est du blabla. Sans remplacer les institutions universitaires, l’idée est de favoriser des recherches, des expositions, comme la fondation de la Shoah qui a énormément contribué à faire connaître la déportation et l’antisémitisme en France.

Je suis pour la diffusion de cette histoire par tous les médias possibles, pas simplement à l’école et à l’université. Il faut qu’on en parle à la télévision, au cinéma, dans les théâtres, etc.

Ce qu’il faudrait faire rapidement, c’est une grande exposition à dimension européenne en France, qui expliquerait au public français par des moyens visuels cette histoire et les effets qu’elle a eus. Quand on pense qu’il n’y a jamais eu en France d’exposition nationale sur ce thème, on reste stupéfait. Or on sait le rôle que peut jouer une exposition. Et qui sait, un musée de l’esclavage et de la colonisation, mais ancré dans le XXIe siècle, c’est-à-dire avec une muséologie et muséographie qui se fondent sur toutes les avancées théoriques et technologiques et sur l’idée de processus.

Le trafic d'esclaves à partir de l'Afrique, 1500-1900. © David Eltis and David Richardson, Atlas of the Transatlantic Slave Trade (New Haven, 2010)

La série documentaire Les Routes de l’esclavage, récemment diffusée par Arte (lire un entretien avec l'une des réalisatrices sur le Bondy Blog ou dans L'Humanité), met l’accent, non sur la condamnation morale de l’esclavage, mais sur les énormes profits dégagés à la fois par des entrepreneurs, les banques et les États esclavagistes. C’est cette approche mondiale et économique qui a longtemps manqué pour comprendre les ressorts de la traite transatlantique ?

Oui, longtemps l’aspect économique a été mis de côté, et il reste peu développé en France. Comme si en parlant d’économie, on réduisait l’atrocité de la traite et de l’esclavage. Au contraire, cela montre la sauvagerie du capitalisme marchand ! Un historien américain parle de capitalisme de guerre, car il a reposé sur un constant état de guerre : guerre à l’intérieur du continent africain pour capturer des Africains, guerre entre puissances européennes pour avoir des colonies, guerre économique pour contrôler la production du coton, du sucre, du café, du tabac, vastes réseaux de distribution.

Pour nous, ces produits sont banals, nous n’imaginons pas combien ils étaient des sources énormes de profit. On appelait le sucre l’or blanc. Sans l’esclavagisme, il n’y aurait pas eu d’industrialisation de l’Europe. Le sucre n’était jamais raffiné dans les colonies, il était raffiné en Europe. Le coton était tissé dans les usines d’Angleterre. L’esclavagisme a contribué au développement d’un système bancaire et d’assurances. La Lloyd’s [géant de l'assurance britannique – ndlr] à Londres a commencé par assurer le « cargo » (les captifs africains) des bateaux négriers, ce qui lui a permis en très peu de temps d'acquérir une position inégalée sur le plan mondial.

Après l’abolition de l’esclavage, on sait, grâce à une étude réalisée au Royaume-Uni (jamais faite en France), où est passé l’argent des compensations financières aux propriétaires d’esclaves. Ces sommes ont été investies dans les chemins de fer, les banques, l’immobilier… La famille de David Cameron [premier ministre conservateur du Royaume uni jusqu’en 2016 – ndlr] a par exemple bénéficié de ces compensations financières. Une énorme richesse s’est accumulée sur la déportation et l’exploitation des Africains.

Il y a eu d’autres effets, comme le génocide des peuples autochtones dans les Caraïbes et dans les Amériques, des destructions de cultures, le racisme. Il y a eu des effets environnementaux, à cause de la monoculture. Il y a eu des effets sur la santé des populations issues de l’esclavage, des retards d’éducation. Les effets sont très profonds : de retard économique pour les peuples qui ont subi cet esclavage et, en regard, de richesse pour les pays qui l’ont pratiqué.

Que reste-t-il à explorer de cette histoire ?

On n’a pas du tout fini d’explorer cette histoire. On pourrait expliquer comment fonctionnait vraiment une plantation, pour qu’on n’ait pas l’impression qu’il s’agit d’un truc arriéré, avec des esclaves qui coupent la canne et le fouet. C’étaient des espaces pensés pour une plus grande efficacité, les Néerlandais ont joué un grand rôle dans cette architecture efficace de la plantation. Il reste aussi la question des femmes, de la reproduction, de l’avortement. En France, il n’y a pratiquement pas de livres sur les femmes et l’esclavage.

Ce passé marque également encore le territoire français, de quelle façon ?

Il faut se demander pourquoi en France les sociétés issues de l’esclavage – Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion – se trouvent dans une situation économique désastreuse depuis des décennies. Cette dépendance totale envers la France n’est-elle pas la conséquence du fait qu’elles ont été des sociétés esclavagistes ?

Les descendants de grands propriétaires y tiennent toujours la vie économique. Les grandes grèves de Guadeloupe en 2009 ont montré que la France restait le principal fournisseur du département et que les importations en provenance des îles voisines étaient marginales. La Martinique et la Guadeloupe sont pourtant situées en pleines Caraïbes. La Guyane est voisine du Brésil et du Surinam, mais le café est importé de France. Ce sont des territoires de l’absurde. À l’île de La Réunion, c’est pareil, très peu de produits viennent de Madagascar, voisine (lire ce reportage du Monde). Les compagnies françaises réalisent d’énormes bénéfices. N’est-on pas toujours dans un système de pacte colonial qui existait sous l’esclavage ?

Une fois ce constat posé, que fait-on ?

La France doit penser à de vraies politiques de réparation. Est-ce que ce sont par exemple des politiques publiques ? Il faudrait réaliser d’énormes efforts dans l’éducation, la santé, la répartition du foncier. Que les peuples de ces pays aient le droit de dire ce qu’ils veulent. Ils ont voulu le faire dans les années 1960-70, ils ont subi une énorme répression. Peut-être que s’ils avaient été écoutés, ces peuples auraient connu une autre forme de développement. Pour La Réunion, je me souviens de plans de développement tenant compte de la pêche, de l’artisanat, de la culture maraîchère, des activités qui existaient alors. C’est fini aujourd’hui. Dans les supermarchés à La Réunion, beaucoup des produits viennent de France. Ces formes de développement local ont été écartées pour mettre en place une société de consommation qui bénéficie aux grands groupes français.

Est-ce une analyse entendue par les pouvoirs publics ?

Pas vraiment. La France tient à tous ces territoires, car cela lui permet d’avoir une place dans le monde. L’État français est présent dans l’océan Pacifique, l’océan Indien, les Caraïbes, l’Amérique du Sud, ce qui fait d’elle la deuxième puissance maritime mondiale. Elle y a des intérêts économiques, militaires et scientifiques. Cela lui permet d’étudier aussi bien la biodiversité de la forêt de Guyane que la vulcanologie à La Réunion. Ce sont aussi des endroits où des milliers de Français vont travailler chaque année, bénéficiant de sursalaires et de congés supplémentaires. Donc il y a une survivance du colonialisme, sous d’autres formes bien sûr.

Les plans du navire négrier britannique « Brookes » dont la diffusion, au tout début du XIXe siècle, joua un rôle important dans l'abolition de la traite transatlantique.

Dans son livre À bord du négrier (Seuil, 2013), l’historien nord-américain Marcus Rediker décrit la production de la race à bord des navires de la traite. « Au début du voyage, les capitaines engagent un équipage bigarré, dont les membres sur les côtes africaines deviennent des “hommes blancs”, écrit-il. Juste avant le passage du milieu, les capitaines embarquaient à bord de leurs vaisseaux un groupe d’esclaves africains multiethniques, qui, une fois les ports du Nouveau Monde atteints, deviendraient des “noirs” ou des “nègres”. Ainsi le voyage transformait-il tous ceux qui y prenaient part. » Comment s’articulent le développement des théories racistes, l’apparition du « Blanc », avec la traite transatlantique et l’esclavage ?

En Europe médiévale, il y avait déjà des théories racistes, notamment envers les juifs. Ces théories racistes vont ensuite se construire autour des corps des personnes noires. En France, cela se consolide au cours du XVIIIe siècle. Dans les dictionnaires français, nègre et esclave deviennent synonymes. Ce lien entre « être noir » et « être esclave » se fait dans la langue même. Et des expressions comme « travailler comme un nègre » entrent dans le vocabulaire familier.

Car il faut justifier ce qui saute aux yeux, à savoir un esclavage réservé aux Noirs.

Dans les colonies, la différence entre le nombre d’esclaves noirs et de Blancs libres (et quelques mulâtres) était telle qu’il fallait une explication à l'organisation exclusive de la traite sur les côtes africaines. Pour citer un chiffre : quand la révolution haïtienne éclate en 1791, il y a 600 000 habitants à Saint-Domingue, dont 40 000 affranchis, essentiellement des mulâtres, et 500 000 esclaves noirs.

Il fallait donc trouver une explication idéologique qui justifie une différence de traitement si visible. L'Europe, où l’idée des droits naturels devient révolutionnaire – « Tous les hommes naissent égaux en droits » – et va secouer la monarchie, le droit divin, maintient cependant une partie de l'humanité dans les fers. Elle doit expliquer pourquoi son principe d’universalité ne s’applique pas à tous les hommes.

Une série de textes, de loi ou littéraires, vont expliquer que l’esclavage est « bon » pour les Africains. Il y a la légende de Cham, maudit par Dieu pour s’être moqué de son père et dont les descendants seraient condamnés à l’esclavage. L’image d’une Afrique barbare, plongée dans la nuit et qu’il faut civiliser se développe. L’esclavage permettrait la civilisation des Africains, les ferait entrer dans la chrétienté, leur donnerait le goût du travail.

L’Europe s’habitue à consommer certains produits coloniaux, comme le sucre ou le tabac, avec une propagande qui fait l’impasse sur leurs conditions de production. On connaît la phrase de Voltaire : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », ou celle du philosophe Claude-Adrien Helvétius sur le sucre « teinté de sang humain ». Et cette propagande dure jusqu’au XIXe siècle. L’abolition n'a rien eu de spontané ni d'évident : en France, en 1848, des républicains sont encore partisans d’une abolition progressive plutôt qu’immédiate. La condamnation de l’esclavage n’était pas aussi répandue qu’on voudrait nous le faire croire aujourd’hui.

Les abolitionnistes eux-mêmes étaient hésitants, ils avaient peur du désordre que provoqueraient les Noirs qui, à leurs yeux, ne sauraient pas quoi faire de la liberté. Le racisme ne prend pas fin avec l’abolition. Aux États-Unis, la ségrégation se met en place après 1865 pour maintenir la séparation entre Blancs et Noirs. Dans les colonies françaises, aucune facilitation à l’accès au foncier ne se fera. Les anciens esclaves sont obligés d’avoir un contrat de travail, sinon ils sont condamnés aux travaux forcés. La liberté n’est pas réelle.

La France, qui a commencé à développer son second empire colonial, organise de manière concomitante des régimes de travail forcé et des politiques de dépossession. En 1848, la Seconde République promulgue deux décrets : l’un qui abolit l’esclavage, l’autre qui transforme la colonie d’Algérie, dont la conquête a commencé 18 ans auparavant, en départements français.

L’État français a réfléchi aux nouvelles formes de travail et de citoyenneté qu’il va instaurer dans les colonies, qui étaient jusqu’alors régies par le Code noir. N'oublions pas que des travailleurs engagés venant d’Asie arrivent dans les colonies esclavagistes avant même l’abolition de l’esclavage. Autrement dit, il faut questionner le dogme qui impose une lecture de l’Histoire en périodes fermées sur elles-mêmes.

« Assez de célébrer les abolitionnistes, où sont les esclaves ? »

Pourquoi a-t-on longtemps considéré en France que cette histoire ne concernait que des minorités et pas l’ensemble des Français ?

En France, un mouvement commence dans les outre-mer dans les années 1960, qui va amener au décret de 1983 reconnaissant leurs journées d’abolition comme fériées. Mais cela ne touche pas du tout la France. L’esclavage est rapidement oublié. C’est frappant, il n’apparaît pratiquement plus dans la littérature. La deuxième colonisation est notamment justifiée par le fait que la France va abolir l’esclavage à Madagascar, en Algérie… La France se réinvente comme ayant toujours été contre l’esclavage et apportant la liberté aux peuples dominés par des tyrans esclavagistes. L’oubli est total. Les lycées vont s’appeler Colbert, personne ne se souviendra que Colbert a élaboré le Code noir en 1685.

Le questionnement va venir des département d’outre-mer et de la génération des enfants des gens du Bumidom [Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer, fondé en 1963 pour encourager l’émigration de travailleurs vers la France métropolitaine – ndlr] qui ont grandi et se sont politisés en France. Ces jeunes Guadeloupéens, Martiniquais et Réunionnais, anti-impérialistes et anticolonialistes, vont faire surgir la question de l’esclavage en 1998 au moment de la marche en disant : « Assez de célébrer les abolitionnistes, où sont les esclaves ? »

Pays organisateurs de la traite transatlantique, par proportion du nombre de captifs déportés d'Afrique. © David Eltis and David Richardson, Atlas of the Transatlantic Slave Trade (New Haven, 2010)

En 2001, la loi Taubira prévoyait que les « programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent ». Où en est-on ?

Cela reste un thème peu étudié dans les universités, même s’il y a bien plus de thèses et d’ouvrages qu’il y a vingt ans. Mais on n’y est pas encore. J’ai récemment été invitée à Montauban, la ville de naissance d’Olympe de Gouges qui a écrit la première pièce antiesclavagiste en France. Les participants ne connaissaient pas le rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte en 1804. Le fait qu’il y ait eu besoin de deux abolitions reste très peu connu. Ce n’est pas assez enseigné dans les écoles. Le lien avec le racisme, avec la situation dans laquelle s’est retrouvée l’Afrique, n’est pas suffisamment fait.

Quand j’évoque l’esclavage, souvent on me parle de l’Arabie saoudite. Beaucoup de Français ne distinguent pas l’esclavage colonial des autres formes d’esclavage. L’esclavage colonial a cette particularité qu’il a contribué à la construction du capitalisme nord-américain et européen. La domination de la marine anglaise, la Royal Navy, est liée au développement de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. Toute une série de progrès dans la navigation – la conception des bateaux, la connaissance des courants, la création d’une charte des vents – se sont faits à cause de la traite, pour accélérer le transport des esclaves.

Le monde autour de nous a un sens. Si on ne fait pas le lien, on ne comprend pas le monde, il reste opaque. Par exemple, pourquoi existe-t-il une « femme blanche » ? Pendant longtemps, les femmes en Europe ne sont pas blanches. Et en négatif, c’est l’invention de la femme noire…

Plusieurs initiatives permettent désormais aux descendants d’esclaves de retrouver des traces de leurs ancêtres et de leur histoire. Le site The Transatlantic Slave Trade Database, mis en ligne par des chercheurs américains, recense 36 000 voyages de navires négriers entre le XVIe et le XIXe siècles avec les ports de départ et d’arrivée, ainsi que le nombre d’esclaves. En France, le Comité Marche du 23 mai 98 (CM98), présidé par Emmanuel Gordien, a créé des ateliers de généalogie. Quel est l’impact de ces démarches ?

Le travail du CM98 a eu un énorme impact. On ne mesure pas l’importance de pouvoir se dire : j’ai eu des ancêtres, je ne viens pas de nulle part. Beaucoup d’esclaves étaient enterrés dans des fosses communes. Leur trace ne figure donc que dans ces registres de traite, on ne peut pas aller au cimetière se recueillir.

Le CM98 demande la création d’un mémorial au jardin des Tuileries, avec les noms attribués aux 200 000 esclaves devenus libres après le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848.

Évidemment, on ne retrouvera jamais leur vrai nom. Souvent, dans les registres de traite, vous n’aviez qu’une description sommaire : « négresse de Luanda », avec parfois un âge et un prénom donné quand ils arrivent dans la plantation. À l’abolition, les officiers d’état civil ont donné des noms que les descendants de ces hommes et femmes portent toujours. C’était selon le calendrier ou des personnages littéraires.

Je peux tout à fait comprendre l’intérêt d’un tel mémorial pour les personnes qui s’identifient à cette histoire. Les Tuileries, c’est là où a eu lieu le premier décret d’abolition de l’esclavage de 1794, là que se tenait la Convention. Il y a des oppositions très fortes, reprochant de faire du victimaire. Mais reconnaître qu’il y a eu des victimes, ça ne veut pas dire être dans la victimisation.

Oui, il y a eu des victimes, des personnes exploitées comme des objets, torturées, sous-nourries, pendues. Dans les cadavres retrouvés, on voit qu’ils n’ont plus de dents à trente ans, que les os sont cassés. L’espérance de vie sur les plantations était inférieure à dix ans.

Ancienne enseigne « Au nègre joyeux », place de la Contrescarpe à Paris (Ve arrondissement).

Aux États-Unis, plusieurs statues de généraux confédérés partisans de l’esclavage ont été déboulonnées. En France, le débat concerne le nom de rues, de bâtiments publics ou des enseignes comme « Au nègre joyeux », celle d’un ancien négoce de café à Paris. Faut-il débaptiser ces lieux ?

On sait l’importance que ça a dans le paysage urbain français. Qu’il n’y ait rien sur le fait qu’au XVe siècle, la France se lance dans la traite est problématique. Au cas par cas, il faut discuter, déplacer certaines choses peut-être. À Nantes, premier port de traite français, les noms de rue vont être accompagnés d’explications. C’est bien que ce soit inscrit dans le paysage urbain dans lequel on vit, qu’il ne soit pas construit que sur l’effacement systématique.

On m’a dit qu’à Bercy [l’emplacement actuel du ministère de l’économie et des finances – ndlr] aurait été construite l’une des plus grandes usines de raffinerie de sucre. Le sucre remontait la Seine et il y avait donc des raffineries tout le long. Si c’est vrai [cela semble être le cas – ndlr], il faudrait poser une grande plaque sur le ministère de l’économie expliquant que, par ironie, il se trouve à l’endroit où il y avait une grande raffinerie de sucre colonial.

Sucre ensuite distribué dans les cafés de Paris où se discutait la déclaration des droits de l’homme. Avoir des cafés, ça veut dire que le café et le sucre arrivaient en quantité suffisante pour qu’il y ait un café. C’est aussi à partir de ce moment que les bureaux de tabac entrent dans le paysage urbain familier. Ces liens éclairent le monde dans lequel on vit.

Louise Fessard

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous