Octobre 17. Naftali Frenkel, contrebandier, millionnaire et dirigeant de camps

Par Cécile Vaissié

L’homme qui meurt dans son lit à Moscou en 1960 est l’un des architectes du Goulag. Commerçant allié à la Tchéka pendant la révolution, détenu aux îles Solovki, puis promu n° 2 du chantier meurtrier du Biélomorkanal, Naftali Frenkel a survécu avec une habileté déconcertante à tous les épisodes de la violence révolutionnaire, puis de la terreur stalinienne.

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« Il était de la race
des veinards attendus
et appelés par l’Histoire,
qui en a faim. »

Alexandre Soljenitsyne[1]
(Lire les notes sous l’onglet Prolonger de l’article.)

Le parcours – les parcours ! – de Naftali (parfois appelé « Nephtali ») Frenkel demeure entouré d’énigmes, de mythes et de légendes. Faute d’archives suffisantes, ce sont sans doute les œuvres de plusieurs auteurs très différents du XXsiècle soviétique – Alexandre Soljenitsyne, Varlam Chalamov, Maxime Gorki et Isaac Babel – qui, jointes à divers témoignages, permettent de le cerner un tant soit peu.

Naftali Frenkel Naftali Frenkel
Ainsi, l’homme est longuement évoqué dans le deuxième tome de L’Archipel du Goulag. Soljenitsyne y réfute la légende selon laquelle le Goulag serait « une idée de Frenkel »[2]. Mais il assure, sans preuves formelles, que ce dernier a proposé à Staline, en 1929, des principes essentiels dans le fonctionnement ultérieur des camps soviétiques : donner aux prisonniers une ration alimentaire proportionnelle au travail effectué et leur attribuer des points, en fonction de leur rendement, afin qu’ils puissent obtenir des remises de peine[3]. Le premier principe est illustré par cet échange entre deux prisonniers, dans l’une des nouvelles de Varlam Chalamov, qui a passé 17 ans dans les camps staliniens, entre 1929 et 1951.

« [...] Nous devions charrier du sable dans des brouettes sur les voies secondaires. [...] Si on ne remplissait pas la norme, on ne touchait plus que la ration disciplinaire : 300 grammes de pain. Et de la soupe claire une seule fois par jour. Mais celui qui remplissait la norme, on lui donnait un kilo de pain en plus de la ration réglementaire et on l’autorisait à acheter un autre kilo au magasin. [...] Mais les normes étaient impossibles»[4]

Ce système d’attribution n’était qu’une variante de celui fonctionnant à l’extérieur des camps. Les Soviétiques avaient droit à une alimentation calculée, en quantité et en qualité, selon l’utilité que le régime leur reconnaissait. Tant pour le stakhanoviste ; bien moins pour l’universitaire.

Qu’il en soit ou non le concepteur, Frenkel va appliquer ces méthodes sur le chantier du canal mer Blanche-mer Baltique (Biélomorkanal). En effet, en 1931, Staline charge l’OGPU[5], ancêtre du NKVD et du KGB, de construire dans le nord de la Russie un canal de 226 kilomètres, en 20 mois et sans « un sou de devises »[6]. Frenkel est nommé d’abord chef de travaux, puis numéro 2 de ce chantier. Du premier au dernier jour, il supervise donc les 170 000 détenus et « exilés spéciaux » qui y travaillent dans des conditions très difficiles et y meurent par milliers[7]. Il n’y aurait eu sur ce chantier que 37 fonctionnaires de l’OGPU. Les droits-communs, la pègre, sont chargés de surveiller les prisonniers politiques et les « contre-révolutionnaires », comme sont appelés les nobles, prêtres, officiers, etc., associés à l’ancien régime par leur statut social[8].

Sur le chantier du Biélomorkanal © (dr) Sur le chantier du Biélomorkanal © (dr)

Le 2 août 1933, le canal est officiellement inauguré : les délais ont été tenus et Frenkel reçoit, deux jours plus tard, un premier ordre de Lénine[9]. En outre, 12 484 personnes, considérées comme rééduquées, sont libérées, les peines de 59 516 autres étant réduites[10]. Toutefois, le canal, qui a coûté tant de vies humaines, n’est pas assez profond et ne servira guère. S’il demeure dans les mémoires, c’est, d’une part, à cause du nom – Biélomorkanal – d’horribles cigarettes soviétiques et, d’autre part, à cause du voyage que des gens de lettres ont fait sur ce chantier, voyage planifié par l’OGPU et le comité d’organisation de l’Union des écrivains[11].

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Cécile Vaissié est historienne, professeure en études russes et soviétiques à l’université Rennes-2, docteure en sciences politiques (IEP de Paris). Elle est l’auteure de nombreux ouvrages dans ce domaine, dont Pour votre liberté et pour la nôtre, le combat des dissidents de Russie et Les Ingénieurs des âmes en chef, littérature et politique en URSS.