«Un peuple et son Roi»: Pierre Schœller et les chaleurs de l’Histoire

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Sortie en salle du troisième long métrage, très attendu, de Pierre Schœller. Un peuple et son Roi va de la prise de Bastille à la mort de Louis XVI. Un trajet simple, et connu, pour un film qui est tout l'inverse : complexe, inédit, inégal.

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Un peuple et son Roi est un drôle de film. Très beau à certains endroits, il l’est nettement moins à d’autres. À d’autres encore, il frôle le ratage. Pierre Schœller raconte ce qui s’est joué entre la prise de la Bastille et – spoiler alert – la mort de Louis XVI. Filmant la Révolution après tant d’autres, de Jean Renoir à Sofia Coppola, de l’immortelle Marseillaise à la tarte Marie-Antoinette, le cinéaste a voulu saluer l’espoir et le désir de liberté qui se sont alors emparés du peuple français. Il l’a fait en pensant à hier, mais aussi en pensant à aujourd’hui. Aux étourdis, le carton annonçant « cette insurrection qui vient » l’indique avec une transparence un tantinet forcée.

Tout cela est clair. Ce qui l’est moins, c’est pourquoi il fallait à cette fin avoir recours à des audaces et à des facilités, aux faux raccords, qui tranchent, comme à la chronique familiale, qui ralentit tout, à la disjonction comme à la redondance, à l’ambition historienne aussi bien qu’à un casting gigantesque réunissant l’aristocratie du cinéma français, d’Olivier Gourmet à Noémie Lvovsky, de Louis Garrel à Gaspard Ulliel, d’Adèle Haenel à Céline Sallette et j’en passe.

Un peuple et son Roi est un film inégal. L’ennui y jouxte souvent l’excitation. Le surrégime y côtoie la panne. Dans quel but exact Schœller a-t-il tenu à brasser une si riche matière ? L’unité du projet est patente. Celle du film ne l’est pas. On pourrait confesser une perplexité et s’en tenir là. Supputer des complications de production, évoquer la difficulté de conjuguer fresque politique et volonté commerciale. Puis passer son chemin. On pourrait. Mais ce serait dommage. Il faut essayer de comprendre cet écart entre l’intention et le résultat. Il le faut d’autant plus que ce film, annoncé de longue date et attendu avec impatience, est en vérité plus complexe que confus, plus hétérogène qu’incohérent, plus syncopé enfin que disparate.

Bande-annonce de « Un peuple et son Roi ». © STUDIOCANAL France

Partons du titre. Manœuvre sans originalité, j’en conviens. Mais ce titre-ci présente une allure si programmatique que le sens de ce qu’a voulu Schœller – et que, selon moi, il ne réussit qu’aux deux tiers – a des chances de loger dans celui conféré par lui au « et » de Un peuple et son Roi. Est-ce d’un accord dont il est question entre ces deux entités ? À l’évidence non, puisque la seconde – attention de nouveau, spoiler – va finir guillotinée sous les cris de joie de la première. S’agit-il donc d’une opposition ? Cela semblerait logique et l’on est a priori prêt à le croire. Sauf que le spectateur est détrompé d’emblée, et fort intelligemment. L’ouverture montre Louis XVI – Laurent Lafitte, aussi dominateur que confit, absent que puissant – lavant les pieds des pauvres, comme il a coutume de le faire le Jeudi Saint. Schœller ne met aucune ironie dans la mise en scène de cette cérémonie. À peine y perçoit-on un avertissement lorsqu’un garçon déclare au souverain que, bientôt, il portera des sabots.

Le « et » n’est donc ni un « avec » ni un « contre ». Pour le remplir, on peut élargir la perspective et se souvenir des deux longs métrages précédemment réalisés par Schœller. (Je laisse de côté Les Anonymes, tourné en 2013 pour la télévision. Lire ici l’article publié alors par Mediapart.) Rien de très neuf encore une fois. Mais cette autre manœuvre, en dégageant des récurrences par-delà la diversité des époques et des sujets, devrait éclairer notre lanterne.

Il y a dix ans, Versailles racontait l’histoire, contemporaine, d’un vagabond, Damien – Guillaume Depardieu dans l’un de ses derniers rôles – et du jeune Enzo, abandonné par sa mère. En 2011, L’Exercice de l’État suivait les jours, à la fois chaotiques et réglés comme du papier à musique, d’un ministre des transports, interprété par Olivier Gourmet. Et maintenant, en 2018, Un peuple et son Roi, dans lequel on retrouve Gourmet, cette fois en souffleur de verre du faubourg Saint-Antoine à Paris.

Trois projets distincts, dans lesquels deux motifs singuliers reviennent pourtant avec insistance. Le premier est la lumière. Plus exactement, c’est le feu. Son apparition dans Versailles est fugace : un unique plan montre Damien marchant sur des braises. Dans L’Exercice de l’État, le feu est l’objet d’une réplique si dramatiquement amenée que quiconque a vu ce film n’a pu que la garder en tête. Au milieu d’une réunion, face à un collaborateur revêche, le ministre lâche, citant Churchill : « Si tu ne supportes pas la chaleur, sors de la cuisine ! »

Le feu est omniprésent dans Un peuple et son Roi. Sa métaphore et son image accompagnent le déroulement du récit par le biais de bougies et de torches. Par le biais, surtout, du four du souffleur. Ce feu qui brûle – ce soleil qui, pour la première fois, point au-dessus de la Bastille –, c’est la lumière de la liberté venant éclairer le peuple français. C’est le rêve d’une forme parfaite, celle que Basile, l’ancien vaurien joué par Gaspard Ulliel, parvient à sortir du four après maints essais. C’est enfin, et surtout, le feu de l’Histoire, son épreuve. L’épreuve du feu, selon l’expression consacrée. Or il ne fait pas de doute que cette épreuve ne concerne pas le peuple seul mais aussi le pouvoir, le roi : de la cuisine de Churchill au four du faubourg, ça chauffe partout chez Schœller. Et partout de la même façon, pour ainsi dire.

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