«La Fayette, nous voilà!»

Par Jean-Christophe Piot

Difficile de trouver une phrase illustrant avec plus de force la longue amitié entre la France et les États-Unis. En associant l’arrivée en France des premières troupes américaines en 1917 à la mémoire du marquis de La Fayette, l’Oncle Sam envoie alors un message d'entraide clair. Une noble déclaration qui n’a qu’un inconvénient : elle n’a jamais été prononcée.

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6 avril 1917 : passablement agacés par la manie qu’a la marine impériale de couler leurs navires marchands dans l’Atlantique, les États-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne de Guillaume II, rejoignant ainsi la France, le Royaume-Uni et la Russie dans la Grande Guerre. En juin 1917, les premiers convois de soldats américains quittent New York pour la France – un premier contingent de 15 à 20 000 sammies, placés sous l’autorité du général « Black Jack » Pershing et accueillis à bras ouverts par une population française épuisée par trois longues années de guerre.

C’est ce même Pershing qu’on retrouve à Paris le 4 juillet, au cimetière de Picpus – une date et un lieu qui ne doivent rien au hasard.

Une phrase dont la mémoire reste vivace, notamment lors du dernier centenaire de la Première Guerre mondiale. Comme ici à Chaumont… Une phrase dont la mémoire reste vivace, notamment lors du dernier centenaire de la Première Guerre mondiale. Comme ici à Chaumont…
Équivalent de notre propre fête nationale, le Fourth of July célèbre la Déclaration d’indépendance des treize colonies qui firent sécession en 1776. La journée tombe à point pour célébrer l’amitié fidèle qui lie les États-Unis à la France, toute première alliée de la nation américaine. Quant au cimetière de Picpus, il abrite la tombe du marquis de La Fayette dont le souvenir est toujours vivace outre-Atlantique.

Proche de George Washington, le jeune officier Lafayette avait été au XVIIIe siècle le premier artisan du soutien de la France aux insurgés. C’est lui, notamment, qui convainc alors Louis XVI d'envoyer ses troupes lutter contre les régiments anglais. C’est encore lui, avec Washington et Rochambeau, qui botte le cul des Anglais lors de la bataille décisive de Yorktown en 1781. C’est lui, enfin, qui lutte pour obtenir la signature du traité de Paris, par lequel les Anglais reconnaissent enfin l’indépendance de leurs anciennes colonies.

Bref : en se rendant ce matin de juillet à Picpus, c’est à un des grands artisans de l’histoire américaine qu’on rend hommage. Et c’est là, devant la tombe de Gilbert Motier, marquis de La Fayette, que Pershing aurait prononcé la formule célèbre : « La Fayette, nous voilà ! » – ou pas.

Pershing, Stanton ou… personne ?

Si le doute est permis, c’est d’abord pour l’excellente raison que Pershing lui-même écrit mot pour mot dans ses Souvenirs de guerre qu’il ne l’a jamais prononcée. Si le commandant des troupes américaines a bien pris la parole ce jour-là, c’est pour ainsi dire au débotté : seul son adjoint, le colonel Stanton, était censé s’exprimer.

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Pershing, qui n’avait rien préparé, n’a improvisé qu’au dernier moment, pressé par le ministre de la guerre Paul Painlevé : « (…) je fus poussé à la tribune et je dus improviser un speech. Cette journée si remplie d’incidents était si bien faite pour vous inspirer que je n’eus pas de peine à trouver quelques mots. »

Quelques mots donc, mais pas la fameuse phrase : Pershing avoue avec une candeur presque touchante « ne pas avoir le souvenir d’avoir dit quelque chose d’aussi beau » avant d’ajouter : « Ces mots, je crois pouvoir l'affirmer, ont été prononcés par le colonel Stanton, et c'est à lui que doit revenir l'honneur d'une phrase si heureuse et si bien frappée. » À en juger par ce passage, il n’y aurait en somme erreur que sur l’auteur : la célèbre exclamation, toujours régulièrement attribuée à Pershing, aurait bien été prononcée, mais par Stanton.

Et pourtant, le doute demeure pour plusieurs raisons. D’abord, il n’existe aucune source, aucun document pour établir que la phrase ait été prononcée ce jour-là. Aucune archive sonore ne reste de l’événement : pourtant filmée avec les moyens techniques de 1917, la cérémonie est hélas muette… Aucun brouillon de discours, aucun manuscrit de Pershing ou de Stanton n’est resté.

Alors ? Alors l’explication pourrait bien être beaucoup plus terre à terre. Le 4 juillet, une foule de journalistes anglais, américains et français se pressent bien sûr à Picpus. Sur leurs calepins, ils griffonnent ce qu’ils peuvent entendre de discours que les officiels prononcent sans aucun des moyens de sonorisation modernes : pas de micro, pas d’ampli… Plus grave : la plupart des orateurs s’expriment en anglais, à commencer par Pershing et Stanton, à une époque où peu de Français maîtrisent la langue de Shakespeare.

En tout cas pas un jeune journaliste du Petit Parisien, Aristide Véran.

« Print the legend »

Racontée dans les années 1970 par son fils, Géo-Charles Véran, l’histoire vaut son pesant d’or.

Extrait de la Une du Petit Parisien, le 5 juillet 1917. Extrait de la Une du Petit Parisien, le 5 juillet 1917.
Dans son enquête, conservée à la BNF, l’écrivain raconte que son père avait été chargé par son journal de couvrir la journée à la dernière minute. Arrivé à vélo et en retard au cimetière, Aristide manqua une bonne partie du discours de Pershing – ce qui n’était pas franchement dramatique dans la mesure où le jeune homme ne parlait de toute façon pas un traître mot d’anglais… Il en fut réduit pour préparer son article à pomper les notes de quelques confrères à la fois bilingues et charitables.

C’est en rentrant à la rédaction, dans l’urgence d’un bouclage fixé à 15 heures, qu’Artistide résume alors d’une expression frappante un discours qu’il n’avait pas compris, en l’attribuant sans états d’âme à Stanton. Plus beau encore, il va jusqu’à préciser que la phrase a été prononcée « sur un ton de mâle énergie et de ferme résolution ».

Fouillée, l’enquête est d’autant plus crédible qu’Aristide reconnaissait ouvertement avoir forgé de toutes pièces une formule qui sonne d’ailleurs plutôt plus mal en anglais qu’en français (« La Fayette, here we are ! »). Géo-Charles Véran a également pu rencontrer des témoins de l’époque, encore vivants en 1976 : pas un ne se souvient avoir entendu la phrase.

Plus révélateur encore :  ce quasi-slogan, qui sert d’ailleurs de simple intertitre à un article de bas de page, le Journal, le New York Times, le Matin, le Figaro, le Herald Tribune… aucun autre journal américain, britannique ou français ne le mentionne encore…

Une fois dans l’air, la formule s’impose en tout cas rapidement. Un an plus tard exactement, le 4 juillet 1918, elle se retrouve à nouveau en première page du Petit Parisien – nettement plus visible cette fois.

Relayée, recopiée, sans cesse réimprimée, la légende a fini par recouvrir les faits, comme dans L’homme qui tua Liberty Valance. Au point qu’une maxime parfaitement inventée se trouve encore régulièrement publiée aujourd’hui, y compris dans des livres d’histoire. Voire sur des sites parfaitement officiels où on l’attribue un peu au pif au colonel Stanton un jour, le lendemain au général Pershing

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Pauvre Cambronne, qui n’a jamais écrit que la Garde préférerait mourir que de se rendre. Pauvre Marie-Antoinette, qui n’a jamais jeté aux Parisiens affamés le dédaigneux « Qu’ils mangent de la brioche ! » qu’on lui attribue. Pauvre Churchill et pauvre Gandhi, à qui l’on attribue les trois quarts des grandes phrases historiques du siècle passé sans jamais trop se soucier de les sourcer.

Si elle n’est pas propre au web, la manie d’attribuer au premier grand personnage venu une formule frappante ou bien tournée y a trouvé un effet démultiplicateur. Et tant pis si son auteur supposé ne l’a jamais dite, écrite ou même pensée : on ne prête qu’aux riches, y compris en matière de punchlines.

Pour le deuxième été consécutif (retrouver ici la saison une de cette série estivale), le journaliste Jean-Christophe Piot, spécialiste d’histoire, revient sur quelques-unes de ces phrases célèbres mais fausses, histoire de démonter quelques légendes.