A Paris, le Cinéma du réel expose les rouages de la mondialisation

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Retour sur la 41e édition du festival de cinéma documentaire parisien, qui s’est penchée sur les manières de filmer le mouvement social des « gilets jaunes ».

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Alors qu’un nouvel acte des « gilets jaunes » battait le pavé dans les rues de Paris le 22 mars, la 41e édition du Cinéma du réel, l’une des principales manifestations de cinéma documentaire en France, organisée entre les murs du centre Pompidou à Paris, consacrait l’une de ses séances du jour aux premières images de ce mouvement social inédit.

L’expérience, imaginée dans l’urgence, n’est pas facile à appréhender. Il faut apprendre à se défaire des images des gilets jaunes tournées par les chaînes de télévision, des « images pliées au marché », selon la formule du cinéaste Jean-Louis Comolli dans le catalogue du festival. D’autres de ces images ont changé de statut : elles servent de pièces à conviction, dans le cadre d’enquête sur des violences policières.

Dans un entretien aux Cahiers du cinéma en mars, le cinéaste Antonin Peretjatko explique comment il s’est mis à filmer chaque samedi les gilets jaunes, depuis les cortèges parisiens, avec une caméra Bolex 16 mm (et une autre caméra dotée d’un objectif en relief) : « J’ai vu les images de la télé ou les Facebook Live : c’est brut, il n’y a pas de point de vue, c’est sans intérêt. Pour la télé, ils filment au téléobjectif parce qu’ils ne peuvent pas trop s’approcher. »

En attendant le documentaire du député François Ruffin et de Gilles Perret (J’veux du soleil, sortie le 3 avril), le Cinéma du réel a donc projeté six films, courts ou longs, terminés ou en chantier. Un newsreel – film d’actualité – de Mariana Otero sur les violences policières en marge de Nuit debout, en 2016 (ci-dessous), dialoguait avec un travail formellement plus ambitieux, Tremblements, « un film en cours sur les luttes sans fin », réalisé par un collectif français.



Ces traces d’un cinéma d’urgence, présentées en clôture d’une programmation intitulée Front(s) Populaire(s), indiquaient un cap. Les images des luttes peuvent-elles rendre ces luttes plus fortes ? La beauté des images peut-elle renforcer « nos résolutions », pour reprendre le titre manifeste d’un film de Philippe Grandrieux consacré à l’ex-cinéaste révolutionnaire japonais Masao Adachi ?

Ces interrogations ont sans doute nourri l’approche de la nouvelle directrice du festival, Catherine Bizern, qui a par le passé dirigé le festival Entrevues à Belfort. En ouverture de la manifestation parisienne, dont Mediapart était cette année partenaire (lire la boîte noire), elle a expliqué vouloir « revenir à un cinéma narratif, plus en prise avec le réel ».

Pour y parvenir, elle s'est autorisée à retenir dans sa compétition internationale des films parfois déjà primés ailleurs (la pratique n’est pas si fréquente, sur fond de vive concurrence entre les manifestations de premier rang, qui défendent leur statut). C’était le cas, par exemple, d’un film chinois percutant, Present.Perfect, montage d’extraits de streaming sur internet où des citoyens chinois se mettent en scène, depuis la rue, l’usine ou leur chambre (primé à Rotterdam, voir la bande-annonce ci-dessous), du poème Parsi de l’Argentin Eduardo Williams (distingué à Punto de Vista, en Espagne) ou encore de Los que desean, de l’Espagnole Elena López Riera (récompensé à Locarno l’été dernier).

De cette sélection dense, un film s’est détaché, ambitieux dans son projet, d’une grande tenue formelle, et justement récompensé d’un Grand prix en bout de festival. Tourné par Sebastian Brameshuber, un Autrichien passé par l’école du Fresnoy, près de Lille, Mouvements d’une proche montagne s’intéresse à Cliff, un mécanicien indépendant de 35 ans, d’origine nigériane.

«Movements of a Nearby Mountain», de Sebastian Brameshuber. «Movements of a Nearby Mountain», de Sebastian Brameshuber.

Dans un hall d’usine désaffecté, niché sur les flancs de l’Erzberg, dans les Alpes autrichiennes, Cliff développe son art du recyclage. Il récupère des carcasses de voitures, en répare certaines. Il en dépèce d’autres, pour écouler des pièces détachées en tout genre – pneus, moteurs, pots d’échappement. Certaines sont vendues à des clients d’Europe centrale. D’autres sont exportées, direction Lagos, sa capitale d’origine.

Depuis ce hangar en altitude, le film donne à voir les flux et rouages d’une mondialisation ingénieuse : création de valeur, emballage et transport, négociations et marchandages, fossé Nord-Sud mais aussi clivage entre l’Europe de l’Ouest et sa périphérie plus pauvre, à l’Est. Le parti pris de mise en scène – une caméra patiente, légèrement à distance du personnage principal – renforce cette attention portée aux mécanismes du monde, ceux qui épuisent les hommes, comme les ressources des montagnes alentour.

Au fil des siècles, l’Erzberg, riche en minerai de fer, s’est transformée en une mine à ciel ouvert, pour alimenter l’industrie sidérurgique du pays et qui doucement, à l’ère de l’Anthropocène, se tarit. Le fer se transforme et se recycle, mais jusqu’à quand ? Brameshuber confronte les mythologies associées à l’univers de la mine depuis l’époque romaine, aux croyances qui permettent à l’économie et aux marchés d’aujourd’hui de fonctionner.

«Movements of a Nearby Mountain», de Sebastian Brameshuber. «Movements of a Nearby Mountain», de Sebastian Brameshuber.
Depuis ce cimetière de bagnoles, il superpose, dans un raccourci final d’une grande intensité, les sons de Lagos sur les images des Alpes autrichiennes. On sort de là impressionné par l’ambition de Brameshuber, de vouloir faire tenir le monde entier dans un film.

Autre cinéaste passé par le Fresnoy présent dans la compétition, le Chilien René Ballesteros a arpenté un autre genre de cimetière : un vieux cimetière d’indiens mapuche, dans une zone marécageuse du sud boisé du Chili, sur lequel une prison pour adolescents a été érigée. Le bâtiment s’enfonce, ses fondations prennent l’eau. Avec Los sueños del castillo (« Les rêves du château », voir la bande-annonce ci-dessous), Ballesteros enregistre les rêves violents des jeunes détenus, en même temps qu’il bascule dans un monde magique, en quête des esprits mapuche. Son film, marquant, se déploie à la lisière des cauchemars de l'univers carcéral (le dedans) et d'un appel mystique aux forces de la nature (le dehors).

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Mediapart était partenaire d’une section parallèle du festival, Premières fenêtres, qui proposait aux internautes de voir ces premiers films en ligne, et de voter pour leur préféré. L’intégralité des douze films est encore visible ici. J’suis pas malheureuse, de Laïs Decaster, est sorti vainqueur.