Automobile: le scandale des pièces détachées gagne le monde

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Après Renault et PSA, 31 constructeurs du monde entier ont été démarchés pour utiliser le logiciel de surfacturation des pièces détachées. Selon nos informations, au moins trois d’entre eux l’ont mis en œuvre. Mais l’impact de ces hausses a certainement été plus large.

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Le scandale des pièces détachées automobiles dépasse largement les frontières de la France. Mediapart et ses partenaires ont déjà dévoilé que Renault et PSA ont, grâce à un logiciel fourni par le géant du conseil Accenture, engrangé 1,5 milliard d’euros en gonflant artificiellement de 15 % le prix de leurs pièces détachées. Nous révélons aujourd’hui que le même logiciel a été utilisé par au moins trois autres géants de l’automobile : le japonais Nissan, le Britannique Jaguar Land Rover et l’américain Chrysler.

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Les hausses de prix injustifiées opérées par ces cinq constructeurs ont généré un gain total de 2,6 milliards d’euros en dix ans au préjudice des consommateurs, principalement en Europe, mais aussi aux États-Unis. C’est ce que montrent de nouveaux documents confidentiels, obtenus par Mediapart et partagés avec le réseau European Investigative Collaborations (EIC), l’agence Reuters et le quotidien belge De Standaard.

L’opération soulève aussi des interrogations sur le rôle du géant américain du conseil Accenture. Dans le cadre d'une procédure civile lancée à Paris, la firme est accusée par le créateur du logiciel de pratiques anticoncurrentielles concernant la mise en place du système chez Renault et PSA, qui ont obtenu des hausses de tarifs identiques. Accenture dément formellement, ajoutant que l’Autorité de la concurrence a jugé les éléments insuffisants pour ouvrir une enquête (lire notre premier article ici).

Extrait de l'annexe confidentielle d'une présentation commerciale d'Accenture réalisée en 2013 pour Volvo, où le cabinet de conseil liste les constructeurs qui ont adopté ou testé son logiciel Partneo. © Mediapart/EIC Extrait de l'annexe confidentielle d'une présentation commerciale d'Accenture réalisée en 2013 pour Volvo, où le cabinet de conseil liste les constructeurs qui ont adopté ou testé son logiciel Partneo. © Mediapart/EIC

Nos nouveaux documents soulèvent un autre problème : sur sept constructeurs qui ont acheté ou testé le logiciel, cinq d’entre eux se sont vu proposer des hausses extrêmement proches, entre 13 et 16 %. Ce qui suggère que le cabinet a utilisé les mêmes paramètres chez des industriels concurrents.

Accenture a enfin fait preuve d’un activisme commercial certain dans l’automobile. La firme a démarché la bagatelle de 31 marques, soit la quasi-totalité des fabricants mondiaux. Avec à chaque fois le même message : on a déjà réalisé 10 à 20 % de hausse chez plusieurs de vos gros concurrents, et on vous propose de rejoindre le club. 

En clair, Accenture a informé toute l’industrie qu’il était en train d’augmenter les prix des pièces détachées. Avec le risque que les constructeurs qui n’ont pas acheté le logiciel en profitent pour faire de même avec leurs propres méthodes.

Ce programme informatique très sophistiqué, baptisé Partneo, a été inventé en 2006 par le Français Laurent Boutboul et d’abord vendu par sa société Acceria. Partneo permet d’augmenter le prix des pièces détachées « captives », c’est-à-dire sans concurrence, chez tous les types d’industriels (électroménager, aéronautique…). Le premier client automobile, Renault, obtient des résultats spectaculaires, avec 15 % de hausse et un gain cumulé de plus de 800 millions d’euros à ce jour.

La marque au losange a tout naturellement fait profiter de l’aubaine son allié japonais Nissan, qui a adopté le système en 2008 pour le marché européen. Un véritable carton : Nissan Europe a réalisé une hausse moyenne des prix de 25 %. Cela représente 56 millions d'euros supplémentaires par an et un gain cumulé de 500 millions d’euros à ce jour.

Alléché, Accenture noue un partenariat commercial avec Acceria en 2009 et vend le logiciel à PSA, qui ne l’a pas regretté : + 15 % de hausse et 675 millions engrangés au total. Puis Accenture rachète Acceria en juillet 2010. Les pontes du cabinet ont les yeux qui brillent : le business plan prévoit que le logiciel Partneo engendre 193 millions de dollars de recettes sur cinq ans. Pour y parvenir, la firme met le paquet sur le secteur qui semble le plus juteux : l’automobile.

Véhicules Chrysler au salon automobile de Detroit en janvier 2016. © Reuters Véhicules Chrysler au salon automobile de Detroit en janvier 2016. © Reuters

En 2011, Accenture décroche son premier client aux États-Unis : Mopar, la société de distribution de pièces détachées de Chrysler. Selon nos documents, le constructeur américain a augmenté les prix de ses pièces de rechange captives de 13 % grâce à Partneo, générant 70 millions d’euros de revenus supplémentaires par an et un gain cumulé de 420 millions, dont une petite moitié au détriment des consommateurs américains.

Fiat, qui a pris le contrôle de Chrysler en 2009, s’est logiquement montré intéressé. Le constructeur italien a réalisé avec Accenture un projet pilote pour les marchés italien et brésilien, dont nous n’avons pas les résultats. Un second pilote a eu lieu chez sa filiale Ferrari, avec à l’arrivée une hausse réalisable de 15 % sur les pièces de rechange captives.

Fiat n’a finalement pas acheté Partneo. Mais en 2014, suite à la fusion qui a donné naissance au groupe FCA, Chrysler a pris en charge, via sa filiale Mopar, les pièces détachées de Fiat (avec Lancia et Alfa Romeo). Fiat a-t-il ainsi profité du logiciel Partneo installé chez Mopar ? Le constructeur italien et sa filiale Ferrari ont-ils augmenté les prix suite aux projets pilotes ? FCA ne nous a pas répondu.

Accenture a enfin vendu en 2013 le logiciel miracle à Jaguar Land Rover. Le fabricant britannique a bénéficié d’une hausse des prix de ses pièces de 9 %, soit un gain de 45 millions d’euros par an, et 200 millions d’euros au total.

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Cette enquête a été réalisée en collaboration avec le réseau de médias d’investigation European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs. L’EIC a notamment publié les enquêtes sur les armes de la terreur, les Football Leaks, les Malta Files, les noirs secrets de la Cour pénale internationale, la fortune offshore de deux filles de dictateurs (ici et ), l’énorme affaire de corruption chez Airbus et l’évasion fiscale de François-Henri Pinault et du patron de Gucci.

Cet article est le second volet d'une nouvelle enquête sur les pièces détachées automobiles, qui a été menée grâce à des documents obtenus par Mediapart et analysés en collaboration avec l’EIC, l'agence Reuters et le quotidien belge De Standaard.

Nous avons envoyé une liste de questions précises à tous les constructeurs qui ont acheté le logiciel, mené un projet pilote ou ont été démarchés par Accenture. Parmi les cinq clients, seul Renault a répondu par écrit à nos questions. PSA nous a envoyé un démenti de quelques lignes. Nissan, Jaguar Land Rover et FCA (Fiat-Chrysler) ne nous ont pas répondu. Aucun des autres constructeurs n'a accepté de répondre à nos questions, les simples prospects se contentant de nous confirmer qu'ils n'ont pas acheté le logiciel.

Lors du premier volet de notre enquête, Accenture nous avait envoyé un démenti de quelques lignes. Interrogé à nouveau, le géant du conseil nous a adressé la réponse suivante par courriel : « Comme vous le savez, les allégations de Monsieur Boutboul [le créateur du logiciel – ndlr] à l'égard de Partneo font l'objet d'une procédure judiciaire en France. Un examen de ses allégations par les autorités et l'Autorité de la concurrence en France ont conclu que les éléments présentés ne justifiaient d'engager aucune autre action. Nous ne croyons pas que les allégations soient fondées, mais nous ne discuterons pas des détails des procédures en cours, en raison des risques juridiques que cela comporte. Vous devez déterminer si les allégations que vous publiez résisteront également à un examen juridique. »