Economie Note de veille

Yves Saint Laurent, le défilé d'une vie

«Rien n'est plus beau qu'un corps nu. Le plus beau vêtement qui puisse habiller une femme, ce sont les bras de l'homme qu'elle aime. Mais, pour celles qui n'ont pas eu la chance de trouver ce bonheur, je suis là.» Yves Saint Laurent, couturier français, est mort dimanche 1er juin, à l'âge de 71 ans. Retour avec images, documents et vidéos sur une vie de défilés.

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La biographie officielle d'Yves Saint Laurent, mort dimanche 1er juin, à l'âge de 71 ans, commence par une anecdote. A Oran – «étincelante dans un patchwork de mille couleurs, sous le calme soleil d'Afrique du Nord» –, le jeune Yves-Mathieu a 9 ans lorsqu'il se promet que son nom appaîtra un jour en lettres de feu sur les Champs-Elysées.

C'est pourtant un jeune homme timide qui débarque en 1953 à Paris. Il a juste 17 ans, et répond à une annonce parue dans Paris-Match. Il dessine trois croquis pour le concours annuel du secrétariat de la laine, dont le jury comporte Balmain et Christian Dior, et remporte le 3e prix dans la catégorie robe.

L'année suivant, il commence une correspondance avec le directeur de Vogue, Michel de Brunhoff, qui le présentera à Christian Dior, dont il devient l'assistant de 1955 à 1957.

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Le 24 octobre 1957, son mentor meurt. «Dior m'avait appris à aimer autre chose que la mode et le stylisme: la noblesse fondamentale du métier de couturier», dit-il. Il prend la direction artistique de la maison et présente dès 1958 sa collection Trapèze, qui contraste singulièrement avec les tailles très marquées de l'époque.

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Le succès est immédiat. Il triomphe aux Amériques et en revient avec une conviction: «il n'y a pas de mode américaine, tout vient de France», explique-t-il devant son tableau noir, lors de sa première interview télévisée.

L'ascension sera stoppée net par la guerre d'Algérie. En 1960, il est mobilisé et remplacé par Marc Bohan, qui a mission de faire revenir la maison Dior à des modèles plus traditionnels. Saint Laurent est hospitalisé pour grave dépression. Il attaque son ancien employeur pour rupture abusive de contrat. Et décide finalement de s'associer à Pierre Bergé pour fonder sa propre maison de couture, en empruntant l'argent à J. Mack Robison, un homme d'affaires d'Atlanta. A partir de 1962, Bergé s'appliquera à reconquérir, sou à sou, son indépendance.

Saint Laurent, le couturier qui voulait être Prisunic

1962. Ce sera donc l'année de la renaissance pour Saint Laurent, sous son propre nom, sans trait d'union. Le 29 janvier, il organise son premier défilé dans l'ancien hôtel particulier du peintre Forain, dans le XVIe arrondissement de Paris.

Yves Saint Laurent, 1962

Il trouve très tôt quelques ambassadeurs influents (Edmonde Charles-Roux, la princesse Radziwill, etc.). Mais surtout fait preuve d'un grand sens de la communication, comme en témoigne ce reportage de «Cinq colonnes à la une».

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Mais plus encore que 1962, c'est 1966 qui marque son sacre de «roi de la mode» parisienne, donc mondiale. Cette année-là, il crée le premier smoking pour femmes: «L'idée d'une femme en costume d'homme n'a cessé de grandir, de s'approfondir, de s'imposer comme la marque même d'une femme d'aujourd'hui, disait-il, rétrospectivement. Je pense que, s'il fallait représenter la femme des années 1970 un jour dans le temps, c'est une femme en pantalon qui s'imposerait car… le pantalon est devenu une des pièces maîtresses de la garde-robe de la femme moderne.» Il déclinera le concept pendant le reste de sa carrière: version bermuda en 1968, combinaison en 1975 et dentelle noire en 1978. Puis smoking robe, manteau, kimono...

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Il met aussi la dernière main à sa première robe transparente, la see-through blouse, qui fera scandale quelques années plus tard.

Surtout, il lance véritablement le prêt-à-porter en ouvrant sa première boutique Rive Gauche, sous le parrainage de Catherine Deneuve.

«La beauté ? Aucun intérêt. Ce qui compte, c’est la séduction, le choc. Ce qu’on ressent. C’est purement subjectif. Personnellement, je suis plus sensible au geste qu’au regard, à la silhouette ou à tout autre chose...» Il redécouvre et popularise le caban, la robe-chasuble, les cuissardes, la saharienne, la jumpsuit... – «Je pris soudain conscience du corps féminin. Je commençais à dialoguer avec la femme, à prendre conscience de ce qu'est une femme moderne» – et renouvelle le vocabulaire de la mode.

Non sans grincement de dents, puisqu'en 1968, Coco Chanel l'accuse de la copier. Pour lui, répond-il dans «Dim Dam Dom», il existe trois sortes de créateurs de mode: les «grands» qui donnent un coup de cœur – Balenciaga et Chanel ; les «couturières» qui font leur métier, ennuyeux, pour les bourgeois; et les «couturasses» qui mettent du fer et du cuir partout. «J’essaie d’adapter le style des femmes à mes robes, pour leur permettre de développer leur personnalité», assure-t-il. «Je voudrais être Prisunic pour que tous les jeunes puissent acheter chez moi.»

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Pas de jeunisme, pourtant, chez Saint Laurent. « Sa jeunesse s’est brisée net en 1958 », disait sa mère, Lucienne Mathieu Saint-Laurent. S'il joue les mannequins pour sa collection Rive Gauche pour homme, allant jusqu'à poser nu devant l'objectif de Jean Loup Sieff (pour son parfum), il se veillit, se teint les cheveux, grossit, maigrit, joue de son corps comme d'une matière première, se retranche, s'isole. «Je suis de plus en plus seul. Je ne peux pas sortir. J’ai peur du monde extérieur, de la rue, de la foule. Je ne suis bien que chez moi, avec mon chien, mes crayons et mes papiers.»

YSL au musée

A la fois créateur et œuvre, c'est assez naturellement que le Metropolitan Museum de New York lui consacre en 1983 une rétrospective, suivie par des expositions à Léningrad et à Paris.

Devenu icône dans les années 1980-1990, il ne choque plus. C'est le temps des hommages. «Je voulais, écrit-il en 1982, que chacun comprenne que mon concept de vêtement est intemporel. Et il m'a fallu vingt ans pour le prouver.» En 1985 et en 1999, il est couronné pour l'ensemble de son œuvre par le Council of Fashion Designers of America, en 2001, il reçoit la Rosa d'Oro à Palerme.

En 1998, juste avant la finale de la coupe du monde de football France-Brésil, il célèbre ses 40 ans de carrière en faisant défiler 300 modèles sur la pelouse du Stade de France. Et en 2002, le 7 janvier, il annonce qu'il abandonne la haute couture et présente le 22 son dernier défilé. «J'ai participé à la transformation de mon époque. Je l'ai fait avec des vêtements, ce qui est sûrement moins important que la musique, l'architecture, la peinture, mais quoi qu'il en soit, je l'ai fait.»

Il se dit épuisé – «la création, c'est la douleur» –, fatigué des conflits qui l'opposent à ses actionnaires depuis que la maison a perdu son indépendance en 1993. En janvier de cette année, en effet, le groupe Elf-Sanofi en a pris le contrôle. En 1999, c'est François Pinault qui rachète le prêt-à-porter et les parfums par l'italien Gucci, détenu à cette époque à 40% par Pinault-Printemps-La Redoute (53,2% en 2002), via la holding Artémis.

Aujourd'hui, le groupe PPR salue le «génie» qui s'éteint: «Un couturier unique qui a su porter au plus haut une vision révolutionnaire de la mode, maintenir la tradition d’excellence tout en inventant les nouveaux codes de l’élégance française. Yves Saint Laurent a tout inventé, tout revisité, tout transfiguré au service d’une passion : faire rayonner la femme et lui permettre de libérer sa beauté et son mystère. Bien plus qu’un grand créateur, c’est en réalité, un immense artiste qui nous a quittés. En élevant la mode au niveau d’un art, il a su, à travers ses créations, exprimer l’évolution et les révolutions de la société. Il laisse un héritage qui nous oblige. Le groupe PPR ainsi que tous ceux qui travaillent chez Yves Saint-Laurent s’inscrivent dans la voie qu’il a su tracer et inventer. Et chacun aura à cœur d’être fidèle au style et à la griffe de ce grand monsieur : Monsieur Saint Laurent.»

Vincent Truffy

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