Le Portugal en pleine austérité Analyse

Pourquoi le Portugal brûle-t-il chaque été?

Une légère baisse des températures a permis une accalmie sur le front des incendies de forêt au Portugal. Mais une politique forestière à courte vue, au service de l'industrie papetière, rend inévitable le retour de ce sinistre feuilleton estival.

Philippe Riès

2 août 2010 à 11h28

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«Dans le lointain, on peut voir un massif de montagnes élevées proches de Portalegre. C'est la chaîne de S. Mamede qui court sur deux lieues à partir de la ville. Le chemin monte derrière la citadelle et serpente à travers des bois de châtaigniers qui s'étendent sur une demi-lieue (...). Ces arbres puissants, avec leur ample feuillage vert foncé, offrent dans leur ombre un passage extrêmement plaisant; il y a aussi des vignes ici et là. Cette végétation magnifique – surprenante dans ce paysage désertique s'étend jusqu'à Castelo de Vide, sur une distance de deux lieues, au long de la montagne qui s'élève du sud-est vers le nord-ouest»; «il y a des bois sauvages et des bois cultivés», les premiers denses et de haute futée, les seconds plantés au cordeau afin que le châtaigner s'épanouisse et donne plus de fruits.

De ce récit de 1799 du comte de Hoffmansegg, tiré de Voyage en Portugal (publié à Paris en 1805), on peut tirer une idée de ce que pouvait être, à l'âge classique, le riche couvert végétal des montagnes du Norte-Alentejo: châtaigniers et chênes, blancs, verts, lièges, fougères dans les sous-bois, genêts, cistes et bruyères dans les escarpements que domine le piton rocheux de Marvao «d'où on peut voir le dos des aigles».

Même si le village fortifié de Marvao, candidat malheureux en 2002 au Patrimoine mondial de l'Unesco, célèbre toujours en novembre une modeste Fête de la châtaigne, l'économie qui vivait de ces arbres s'est évanouie. Les sujets survivants (quelques champs encore entretenus, des traces de la forêt disparue) sont «protégés», c'est-à-dire condamnés à mourir de vieillesse par le règlement du Parc naturel de Sao Mamede. Le bois très dur, dont on faisait des charpentes, planchers, portes, volets, barriques imputrescibles et pratiquement indestructibles, n'est plus exploité (le béton, le plastique ou l'aluminium, c'est moins cher et tellement plus pratique!). Quant aux chênes, recherchés pour le bois de chauffage, ils atteignent rarement la maturité.

En lieu et place de ces espèces nobles (et qui résistent au feu), on trouve du pin vulgaire, en abondance, et de l'eucalyptus. Encore faut-il préciser que les vastes plaines de l'Alentejo, terres des «sobreiros» (chênes-lièges), des «azinheiras» (chênes verts) et des oliviers, ont été jusqu'à présent relativement épargnées par le cancer du pin et surtout de l'eucalyptus, dont les métastases ont envahi le centre et le nord du pays. Et qui expliquent très largement que les feux alimentent désormais le feuilleton de l'été depuis un quart de siècle. Car cette «forêt» ardente n'existait pas, pour l'essentiel, avant qu'un exode rural brutal (après la révolution de 1974) ne vide un pays intérieur oublié par Lisbonne et qu'une stratégie de développement dévoyée ne décide de faire du Portugal une grande puissance papetière.

Une forêt fractionnée et négligée

Après un été 2009 relativement calme (83.000 hectares «seulement» partis en fumée), les centaines de départs de feux enregistrés chaque jour depuis qu'une vague de chaleur enveloppe le Portugal continental sont tout sauf une surprise. L'hiver 2009-2010 a été exceptionnellement long et pluvieux, produisant une matière première prête à s'enflammer quand les températures s'envolent (on a frôlé ou atteint les 40°C) et que les taux d'humidité s'effondrent (sous les 20% dans les régions intérieures).

Le 27 juillet 2010 © Reuters

La législation sur la prévention des feux de forêt, qui oblige en théorie les propriétaires à nettoyer les sous-bois avant la période d'alerte (de juin à fin septembre), n'est pas appliquée. Les municipalités, qui sont chargées du contrôle, plaident l'impuissance. Outre le clientélisme (les propriétaires sont des électeurs), la forêt portugaise est fractionnée entre plus de 400.000 petits propriétaires, dont certains sont absents (les régions qui brûlent sont aussi celles de l'émigration) et d'autres trop âgés et trop pauvres pour faire face à une telle dépense. Il y a belle lurette que les chèvres ou le glanage ne sont plus là pour s'acquitter de ce travail ingrat (surtout en terrain accidenté).
Rituellement, le retour des incendies sonne celui des commentaires incendiaires de la part des internautes. Dans ce florilège du pire du Net, on trouvait des appels à la peine de mort (sur le bûcher!) pour les pyromanes, la dénonciation du complot des entreprises privées gérant une partie des moyens aériens (elles mettraient le feu pour toucher les primes) et, très populaire, l'idée de forcer les bénéficiaires du RSI portugais à nettoyer les sous-bois sous peine de perdre leur allocation. En réalité, selon les enquêtes de la GNR, la gendarmerie locale, 90% des départs de feux sont dus à la négligence, pour ne pas dire la bêtise humaine (barbecues, cigarettes, pétards et fusées pendant les nombreuses fêtes de village, débroussaillage mécanique qui tourne mal, feux de nettoyage en dépit des interdictions, etc.).
Néanmoins, même si les conditions météorologiques hostiles devaient se maintenir dans les semaines à venir, il est peu probable que soit battu le record enregistré en 2003, quand le gouvernement de l'époque, dirigé par José Manuel Durao Barroso (aujourd'hui président de la Commission européenne), avait assisté les bras ballants à la destruction de 425.000 hectares de forêts et maquis. Le désastre de 2003, suivi d'un autre été brûlant en 2005, a enfin provoqué une prise de conscience au niveau politique. Le pays a investi dans des matériels lourds (notamment aériens), les brigades de pompiers volontaires sont beaucoup mieux équipées, les autorités locales ont mis en place des dispositifs de surveillance pendant l'été et la prévention progresse (entretiens des chemins forestiers, ouverture de coupe-feu, campagnes d'information).

Portucel et la prolifération de l'eucalyptus

Reste la combinaison létale d'une politique forestière à courte vue et d'une réalité climatique incontournable, le Portugal traversant chaque été une véritable saison sèche de plusieurs mois. Sur le premier point, un ministre de l'agriculture avait affirmé, il y a quelques années, que le gouvernement cesserait de subventionner la reconstitution d'une forêt dont le destin était de partir en fumée. Principal bénéficiaire de cette politique, l'ancien groupe d'Etat Portucel-Soporcel, aujourd'hui privatisé, plaide non coupable. Le papetier revendique le premier rang en Europe pour le papier d'impression de haute qualité et exporte 90% de sa production (dans un pays aux comptes courants massivement déficitaires).
Il est vrai que les 120.000 hectares détenus ou exploités en direct par le groupe, plantés à 80% en eucalyptus, sont bien entretenus et brûlent rarement. Le problème est ailleurs: la demande sans cesse croissante de Portucel (sa production annuelle dépasse désormais 1,5 million de tonnes de papier) a créé une offre de la part de propriétaires attirés par une exploitation des terres à coûts réduits et retours rapides. L'eucalyptus destiné à la fabrication de la pâte est abattu tous les sept à huit ans alors qu'un chêne-liège entre en production au bout de 25 ans et donne du liège tous les neuf ans. Il est également vrai que l'eucalyptus est relativement économe en eau, mais sa prolifération a défiguré des régions entières (la remontée du Val do Tejo, depuis Torres Novas, offre un spectacle affligeant).
Comme d'autres entreprises industrielles dont l'activité affecte gravement l'environnement (on pense à Total ou BP avant la marée noire du golfe du Mexique), Portucel s'est lancé dans une politique «écologique» qui respire fortement les relations publiques. Les équipes du papetier combattent les incendies chez les propriétaires voisins (tiens, tiens...). Son budget annuel consacré au «développement durable de la forêt portugaise» (3 millions d'euros pour un chiffre d'affaires supérieur au milliard) est largement orienté vers la prévention. Avec des initiatives intéressantes, notamment la réintroduction de la pratique ancestrale du «petit feu» (feu contrôlé) pour nettoyer les sous-bois pendant les mois humides. Par contre, les efforts revendiqués en faveur d'une reforestation plus diversifiée sont peu convaincants.
Or, face au réchauffement climatique et à la menace de désertification qui remonte du sud, le Portugal devrait réorienter sa politique forestière (l'Union européenne a très peu de compétences et de moyens dans ce domaine) en privilégiant les espèces résistantes au feu, qui piègent l'humidité et enrichissent les sols. «Qui pense à ses petits-enfants plante un chêne-liège», dit un proverbe de l'Alentejo. Mais l'homme politique contemporain pense surtout aux prochaines élections. On est loin du despotisme éclairé de Don Dinis, le «roi-agriculteur» qui fit planter au début du XIVe siècle l'immense pinède de Leiria afin de combattre l'érosion côtière. D'ailleurs, en 2003 et 2005, les flammes n'ont pas épargné ce monument national. Le feuilleton torride de l'été a encore de belles saisons devant lui.

Philippe Riès


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