D’un 2 Décembre à l’autre

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Le pré-site de Mediapart a vu le jour le 2 décembre 2007. Dans l'histoire de la démocratie, c'est l'anniversaire d'un jour sombre, celui du coup d'Etat de Louis Napoléon Bonaparte, en 1851. Un anniversaire sur lequel il est intéressant de se plonger car c'est une date-phare dans l'histoire du bonapartisme, une tradition politique qui explique en grande partie "l'illibéralisme" de la droite française. Une tradition qui permet aussi, de Napoléon le Petit au Petit Nicolas, de comprendre certains des traits très spécifiques de la crise de la presse hexagonale.

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Ce n’est qu’un clin d’œil de l’histoire ! Si notre projet MediaPart franchit une étape importante avec le lancement de ce pré-site, ce 2 décembre 2007, il ne faut y voir aucun calcul. La date choisie résulte du hasard : compte tenu de l’avancement de nos travaux, elle s’est imposée comme le premier rendez-vous public possible que nous pouvions vous proposer pour commencer à dévoiler notre projet.

Le hasard fait tout de même malicieusement les choses : dans la vie de la République, et donc aussi dans la vie de la presse, cette date du 2 décembre est chargée de sens. Et cette coïncidence-là – le lancement de notre pré-site le jour anniversaire du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte (1808-1873), le 2 décembre 1851 –, nous n’avons donc rien fait pour l’éviter. D’un 2-Décembre à l’autre, celui du futur Napoléon III jusqu’au nôtre, il y a assurément un fil de continuité. Comme une histoire commune qui, d’un siècle à l’autre, se prolonge et s’entremêle ; une histoire dans laquelle il est utile de se replonger, car elle explique beaucoup des dysfonctionnements de la démocratie en France, et des maux dont souffre la presse. Ce hasard de dates, autant donc l’assumer car il est riche d’enseignements...

Que l’on ne se méprenne pas ! Il ne s’agit pas, ici, pour quelques obscures raisons qui seraient en résonance avec l’actualité présente, d’entretenir la légende noire du Second Empire, celle qui est née avec le coup d’Etat du 2 décembre 1851, qui s’est prolongée par une vague de répression et de bannissements, et puis qui s’est achevée par des lois liberticides, dont une rafale de dispositions contre la presse. Non ! Pour quiconque s’intéresse à la vie de la presse, cette époque-là est l’une des plus sombres de l’histoire française, avec le Premier Empire et le régime de Vichy. Mais c’est aussi une histoire clairement révolue.

Généralisation d’un système de censure, par un décret en date du 17 février 1852 ; instauration d’une procédure d’autorisation préalable du gouvernement avant la création d’un nouveau journal ; lourdes sanctions financières à l’encontre des publications ou des caricaturistes qui n’obtempèrent pas aux avertissements qui leur sont adressés : la liberté de la presse est durant toute cette époque gravement remise en cause, ainsi que, d’ailleurs, la liberté d’édition, comme en témoignent les poursuites engagées contre Gustave Flaubert (1821-1880) ou Charles Baudelaire (1821-1867). « En France, il n’y a qu’un journaliste, et ce journaliste... c’est l’empereur ! », s’indigne en 1862 l’avocat républicain Jules Favre (1809-1880). Cette histoire-là, il faut donc en garder la mémoire. Mais elle est aujourd’hui refermée.

En revanche, il y a, en parallèle, une autre histoire qui, elle, n’est pas close ; une histoire toujours vivace, du Second Empire jusqu’à la Ve République, dont il faut savoir démêler tous les fils si l’on veut comprendre certains des traits distinctifs de la crise de la presse. De Napoléon le Petit jusqu’au Petit Nicolas, c’est l’histoire de l'« illibéralisme » français, pour reprendre le concept de l’historien Pierre Rosanvallon. Se saisissant du pouvoir par la force, Louis Napoléon remet en effet en vigueur un système institutionnel, celui de son oncle, qui va durablement marquer la vie politique française, bien au-delà du Second Empire. Un système institutionnel qui, au fil des ans et des régimes, prendra des caractéristiques variées, du système de l’empire jusqu’à celui de la monarchie républicaine, mais qui répondra souvent au même principe de fonctionnement : cette démocratie singulière est tout entière construite sur la rencontre entre le chef de l’Etat et le peuple. Et dans cette conception-là du pouvoir, rien ne doit venir troubler le face-à-face entre le monarque républicain et le peuple. Rien, ou pour être précis, aucun réel contre-pouvoir : ni Parlement puissante ni presse indépendante.
En bref, il y a un legs du bonapartisme sur l’histoire de la droite française. Parfois libérale en économie, souvent par saccades ou par emportements, elle l’a rarement été en politique, se satisfaisant le plus souvent de ce système très français de monarchie républicaine. Faut-il d’ailleurs ne parler que de la droite ? La gauche, tout autant, a souvent succombé à ce même travers, à commencer par François Mitterrand (1916-1996), qui, après avoir dénoncé ce type de régime institutionnel, celui du « coup d’Etat permanent », s’en est accommodé et, une fois au pouvoir, l’a utilisé à son profit.

Or cet « illibéralisme » est clairement au cœur des maux dont souffre la presse française sur une très longue période. Que l’on observe par exemple les relations entre la presse et le pouvoir, d’abord sous le Second Empire de Napoléon III, et puis sous la Ve République de Nicolas Sarkozy : on relèvera de troublantes similitudes, qui sont tout sauf anecdotiques. Les époques changent mais certaines règles du jeu perdurent. Les règles de la monarchie républicaine, ou si l’on préfère les règles de la connivence et du mélange des genres.

Alors que dans d’autres pays, tels la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, l’éclosion du libéralisme politique favorise l’émergence d’une presse qui cherche son indépendance, le Second Empire, lui, rejette toute idée de contre-pouvoir. Ainsi fonctionne le bonapartisme : l’un de ses traits distinctifs est l’hostilité à tous les contre-pouvoirs. L’hostilité à l’encontre du contre-pouvoir parlementaire : du Second Empire jusqu’à la Ve République, l’Assemblée nationale est reléguée à un rôle de Chambre d’enregistrement et n’a aucune des grandes attributions dont dispose par exemple le Congrès américain. Par moquerie, les députés, sous Napoléon III, sont appelés « les muets » ; et le sobriquet vaut tout autant aujourd’hui. Et puis, surtout, l’hostilité à l’encontre du contre-pouvoir que constitue la presse.

Entre le monde de la presse et celui du pouvoir, il tolère même un invraisemblable mélange des genres. Mieux que cela, il l’organise à son profit : intérêts publics et profits privés s’entremêlent sur le dos de la presse. C’est le demi-frère de Napoléon III, le duc Charles Auguste de Morny (1811-1865), qui donne l’exemple. Dès avant 1848, il prend secrètement une participation dans Le Constitutionnel, qu’il revend en 1852 à son ami le spéculateur Jules Mirès (1809-1871) ; lequel Jules Mirès met ses journaux au service de l’empire dans le but à peine caché d’obtenir en retour une part des marchés publics. Et quelques années plus tard, Charles Auguste de Morny rachète au même Jules Mirès quelques-uns de ses journaux, – Le Constitutionnel, La Presse et Le Pays, quand le spéculateur, qui est un intime de Napoléon III, doit rendre compte de ses malversations devant la justice. Ainsi se joue à l’époque l’avenir des journaux : entre gens de grandes fortunes et amis du régime, avec la corruption en arrière-plan.

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