Notre dossier : Florange, le conflit avec Mittal Parti pris

Arnaud Montebourg, démissionnez !

Le ministre du redressement productif a mené un combat utile contre la direction d'ArcelorMittal qui, selon ses propres mots, « n'a jamais tenu ses engagements ». Alors maintenant qu'il a été désavoué par l'Élysée et Matignon et qu'un marché de dupes a été conclu avec Mittal, la cohérence aurait été d'en tirer les conséquences. Parti pris.

Laurent Mauduit

2 décembre 2012 à 11h50

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Il faut en donner crédit à Arnaud Montebourg. Ces dernières semaines, avec le panache dont parfois il est capable, il a dit du dossier industriel de Florange ce que peu d’hommes politiques ont eu le courage d’affirmer ces dernières années et qui est pourtant la stricte vérité : l’actionnaire d’ArcelorMittal, Lakshmi Mittal, n’a cessé de bafouer ses engagements. En évoquant la possibilité d’une nationalisation, le ministre du redressement productif a aussi ouvert un espoir aux sidérurgistes de Lorraine qui, hier à Gandrange, aujourd’hui à Florange, ont trop souvent été bercés de promesses, qui ensuite n’ont jamais été tenues – espoir dont se sont vite saisis d’autres ouvriers, ceux des chantiers navals de Saint-Nazaire par exemple. Bref, il a parlé net et a assumé ses responsabilités de ministre – ce qui n’est pas si fréquent que cela.

Alors, maintenant qu’il a été désavoué ; maintenant que Jean-Marc Ayrault a tourné le dos aux solutions qu’il préconisait et a conclu un accord de dupes avec ce grand patron dont tout laisse à penser que ce dernier ne le respectera pas plus que les précédents, que peut-il faire ? Rentrer dans le rang et se taire ? Abandonner le beau titre de ministre  du « redressement productif » emprunté à Franklin Delano Roosevelt (industrial recovery), pour devenir le ministre des entreprises qui ferment, comme le suggèrent dans son dos avec une moquerie condescendante d’autres membres du gouvernement ? Indéniablement, Arnaud Montebourg a devant lui un choix décisif à prendre.

Que l’on prenne, en effet, le soin d’observer l’enchaînement terrible des faits, depuis une bonne décennie, et on a tôt fait de comprendre la colère des ouvriers sidérurgistes de Florange.

Quand en 2003, le numéro un mondial de l’acier, Arcelor, annonce un énième plan de restructuration baptisé « Apollo », dans une Europe qui en déjà connu un nombre incalculable depuis plus de deux décennies, c’est un immense tollé dans les principaux pays concernés, dont la France, le Luxembourg et la Belgique. Un immense tollé parce que le groupe prévoit un plan social par vagues successives, avec des fermetures de six hauts-fourneaux, tout au long des sept années suivantes. C’est le site de Brême qui, le premier, doit être rayé de la carte, en 2004. Puis celui de Eisenhuettenstadt et de Liège en 2006. Et enfin, c’est le site français de Florange qui est menacé, à l’horizon de 2009-2010.

Comme le rappelle le magazine L’Expansion dans une enquête récente, la colère est grande dans tous ces pays – et il n’y a pas que les syndicats qui manifestent leur inquiétude : « Les récriminations des gouvernements et des syndicats ne tardent pas à s'élever dans les différents pays concernés. Les autorités de la Région wallonne, où se trouve Liège, font même part de leur intention de poursuivre Arcelor en justice, considérant que les engagements contractés précédemment par Usinor puis Arcelor de maintenir les emplois ne sont pas respectés. »

C’est donc sur cette colère, notamment, que joue Mittal quand il déclenche en 2006 son OPA hostile sur Arcelor, qu’il finit par remporter. Car certes, un tel raid boursier a longtemps fonctionné, comme un chiffon rouge dans la plupart des grands pays d’Europe continentale. Et même si, depuis la célèbre OPA du britannique Vodafone sur le groupe Mannesmann en 1999, qui avait traumatisé l’Allemagne, la pratique s’est progressivement répandue, au gré des avancées du modèle économique anglo-saxon, la Bourse n’a toujours pas bonne presse dans l’opinion. Et y jouer, comme sur un coup de dés, l’avenir d’une entreprise est peu apprécié. Souvent, même les gouvernements conservateurs traînent des pieds.

« Mittal n'a jamais tenu ses engagements »

Pourtant, le groupe Mittal cherche à l’époque à apaiser par tous les moyens les craintes que son raid boursier à fait naître. Il prend donc tous les engagements qu’on lui demande. Le plan « Apollo » est ainsi annulé, et la survie de plusieurs hauts-fourneaux, dont ceux de Liège et Florange, est garantie. Mieux que cela ! « Les sites français bénéficieront d'investissements dans un futur prévisible, afin de renforcer leur compétitivité », promet dans un communiqué le nouveau groupe, rebaptisé ArcelorMittal, qui prend, peu après, des engagements chiffrés d’investissement.

La suite de l’histoire, c’est celle que l’on connaît et que ma consœur, Martine Orange, vient de raconter méticuleusement  (lire ArcelorMittal : l’échec du modèle Goldman Sachs: celle d’un groupe qui, épaulé par Goldman Sachs, devient au fil des ans la caricature de la financiarisation à laquelle conduit ce modèle anglo-saxon ; un groupe gravement endetté, conduisant une politique particulièrement brutale, mais servant à ses actionnaires de faramineux dividendes. Et puis, surtout, dans le cas de la France, c’est l’histoire d’un groupe qui s’est moqué de ses engagements, qui les a reniés à chaque fois que cela a été son intérêt. Avec en bout de course une situation d’impasse totale pour le site de Florange, qui est à l’arrêt depuis de si longs mois, mais que Lakshmi Mittal refuse de vendre dans sa totalité, bloquant ainsi toute solution.

Dans un entretien tonitruant aux Échos, le 25 novembre, affirmant qu’il ne veut « plus de Mittal en France », Arnaud Montebourg n’a donc fait qu’exprimer la colère légitime des sidérurgistes. La colère et l’écœurement, face à un groupe sans foi ni loi. Et les mots qu’il a alors prononcés ne sont en rien excessifs – ils sont strictement conformes à ce qui est advenu : « Les mensonges de Mittal depuis 2006 sont accablants (…) Mittal n'a jamais tenu ses engagements. »

On comprend donc pourquoi Arnaud Montebourg, dans la foulée, a évoqué l’hypothèse d’une nationalisation, au moins provisoire, du site de Florange. Pour faire plier un groupe qui ne connaît que les rapports de force. Pour protéger aussi des sidérurgistes depuis si longtemps maltraités.

La nationalisation ! On imagine que pour certains au gouvernement, pour le ministre des finances Pierre Moscovici par exemple, qui plaide pour « une révolution copernicienne » en faveur des entreprises, le mot doit sentir le souffre. Car après avoir participé avec fougue à la grande vague des privatisations, certains hiérarques socialistes n’ont guère d’allant pour envisager un retour en arrière. L’air du temps est ainsi : mieux vaut un gigantesque oligopole privé, à la manière de GdF-Suez, plutôt qu’une nationalisation, fut-elle provisoire, pour répondre à une situation d’urgence économique et sociale…

Il faut donc donner aussi ce crédit à Arnaud Montebourg : même si beaucoup, au gouvernement ou même à l’Élysée, ont jugé furieusement « archéo » que l’on puisse envisager une nationalisation, il a eu l’audace d’ouvrir cette piste et de récolter en retour un déchaînement de haine des cercles dominants des milieux d’affaires.

Mais après cette bataille courageuse, qu’est-il donc advenu ? Ce que l’on sait : l’affaire s’achève sur une pantalonnade. Le premier ministre, Jean-Marc Ayrault a révélé vendredi soir que le gouvernement était parvenu à un accord avec le groupe Mittal, qu’il a présenté comme une victoire. Un accord en réalité pitoyable, au terme duquel le groupe a seulement pris quelques modestes engagements – l’absence de plan social, des investissements d’au moins 180 millions d’euros à terme sur le site de Florange, etc. Des engagements dont ont sait par avance qu’ils seront bafoués tout autant que les précédents.

Un marché de dupes

Plus de projet de nationalisation ! Plus de menaces tonitruantes ! Plus d’oukases ! Comme par un coup de baguette magique, Lakshmi Mittal est redevenu un interlocuteur respecté, un partenaire raisonnable, dont la parole peut être crue. Le site de Florange est toujours à l’arrêt ; tout projet de reprise est par ailleurs bloqué. Mais comme par miracle, malgré cette situation ubuesque, c’est Lakshmi Mittal qui garde la main. Lui dont la France ne voulait plus, selon Arnaud Montebourg, à peine quelques jours plus tôt.

Alors, après ce tête-à-queue spectaculaire, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’effectivement Arnaud Montebourg joue beaucoup, désormais, de sa crédibilité. Car il peut rester au gouvernement et faire comme s’il n’avait pas été désavoué. Il peut faire semblant de se satisfaire de ce rôle pas franchement cohérent du ministre grande gueule qui proteste contre les embardées libérales du gouvernement avant de s’incliner quand une autre politique est mise en œuvre ; qui proteste contre un « choc de compétitivité » n’imposant aucune vraie contrepartie aux entreprises, mais qui ensuite s’incline sans plus barguigner quand il entre en application (lire De la primaire au ministère, la conversion de Montebourg).

Il peut même s’accommoder de jouer en quelque sorte les utilités, en donnant le sentiment à l’opinion que le gouvernement, par sa voix, parle fort contre un groupe qui se comporte mal, alors qu’en fait, des tractations ont lieu dans les coulisses pour trouver un arrangement favorable à ce même groupe.

C’est un peu sur ce registre qu’Arnaud Montebourg a joué, samedi soir, sur TF1.

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Alors que le gouvernement a décidé de rendre les armes, Arnaud Montebourg a fait mine de croire qu’il n’en était rien. Il a donc annoncé qu’il avait « décidé de rester à (son) poste de travail et de combattre ». Mais de combattre pour qui et pourquoi, puisque l’Élysée et Matignon ont refusé d’user de la contrainte, pour faire plier Lakshmi Mittal ? C’est le risque que prend Arnaud Montebourg : dans le rôle qu’il affectionne, bravache et courageux, les postures qu’ils prend emportent souvent la conviction. Dans le cas présent, il a reçu les applaudissements appuyés de la plupart des syndicats. Mais parfois, il en fait trop, et on se prend à se demander quelle est la part de posture dans son attitude.

Car que va-t-il faire aujourd’hui ? Chanter les louanges du plan gouvernemental ? Courir les estrades pour dire que « l’arme dissuasive » de la nationalisation pourra un jour de nouveau servir si Mittal ne respecte pas ses nouveaux engagements ?

Mais désormais, on sait que c’est un faux chantage. On a pu constater que le gouvernement ne voulait pas se servir de cette « arme dissuasive », alors qu’il avait toutes les raisons de le faire. De nationalisation, provisoire ou pas, il ne sera plus question : ni l’Élysée ni Matignon ne voudront de cette solution. Et Arnaud Montebourg le sait, mais s’il fait mine de croire le contraire. D’une phrase, le ministre du redressement productif en a d’ailleurs convenu sur TF1. Livrant le fond de sa pensée, il a eu cette formule : « Trahi, non, mais déçu très certainement. » Beaucoup de syndicalistes, eux, ont dit les choses encore plus clairement : déçus parce que trahis !

Il faut donc dire les choses telles qu’elles sont. Arnaud Montebourg a mené un combat utile dans cette confrontation avec ce groupe financiarisé qui symbolise, plus que d’autres, l’égoïsme social. Mais un combat qu’il a perdu. La cohérence aurait donc été d’en tirer tous les enseignements, au lieu de jouer les faire-valoir. Ou pis que cela ! De cautionner ce qui apparaît aujourd’hui comme un marché de dupes, dont les sidérurgistes feront malheureusement tôt ou tard les frais. Un marché de dupes, dont on devine par avance ce qu’il produira. Florange a toutes les chances d’être à François Hollande ce que Gandrange a été à Nicolas Sarkozy : le symbole de promesses non tenues.

La cohérence aurait donc été pour Arnaud Montebourg de rendre son portefeuille, au lieu d’avancer des justifications alambiquées. Arnaud Montebourg, démissionnez !

Laurent Mauduit


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