A LCL, ces suicides que la direction ne veut pas voir

Par Nadia Sweeny

Entre septembre 2016 et mars 2017, quatre salariés de la banque LCL (ex-Crédit lyonnais) se sont suicidés ou ont tenté de le faire. Dans cette filiale du groupe Crédit Agricole qui vit au rythme des restructurations massives, les risques psychosociaux sont préoccupants. Face aux alarmes lancées depuis plusieurs années par les syndicats et les médecins du travail, la direction pratique l’omerta.

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Éric Demory, directeur régional adjoint Île-de-France Nord de la banque LCL (ex-Crédit lyonnais), s’est pendu dans l’une de ses agences, le 3 septembre 2016, à Argenteuil (Val-d’Oise). C’est un collègue qui, alerté par la conjointe, a découvert le corps de son supérieur après avoir attendu plus d’une heure et demie l’arrivée de la sécurité. « Normalement, personne n’est censé rester seul dans l’agence, mais il avait trop de travail, alors il restait quand même », témoigne-t-il.

D’après la famille d’Éric Demory, celui-ci devait fermer deux des six agences qu’il avait en charge dans le cadre du dernier plan de restructuration de l’entreprise, et il supportait de moins en moins les pressions de sa hiérarchie. « Rien n’avait encore été décidé localement », assure la direction des ressources humaines, contactée par Médiapart (lire l’intégralité de nos questions, et les réponses de LCL, sous l’onglet Prolonger). « Ils veulent que je sois inhumain », se serait-il pourtant plaint à ses proches, qui assurent avoir constaté un changement d’attitude quelques semaines avant son geste : « On s’est fâchés cet été : il ne lâchait pas son téléphone et ses mails, rapporte un ami de la famille. Ça ne lui arrivait jamais avant ! »

L’homme de 52 ans, dont trente-trois passés à la banque, laisse cinq enfants derrière lui.Après de longues hésitations, la famille d'Eric Demory a décidé de déposer plainte contre LCL pour «mise en danger de la vie d'autrui et non respect de l'obligation de sécurité» et saisi la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) pour «faute inexcusable de l'employeur».

Un mois après, c’est une conseillère d’une agence bancaire qui tente de se suicider sur son lieu de travail après un entretien avec son supérieur à propos de sa notation annuelle. « L’une de nos collaboratrices a été prise en charge par les secours, après avoir déclaré faire un malaise. Le lendemain matin, elle était de retour à l’agence », explique la direction. Sur le bulletin de prise en charge, les pompiers précisent pourtant clairement que la prise excessive de cachets fait bien « suite à l'entretien avec son patron ».

« La direction a d’abord tenté de minorer le problème, se souvient un collègue qui a demandé l'anonymat, comme tous les salariés (voir boîte noire). Mais les gens ont été choqués, même le supérieur, lui aussi dans une grande souffrance psychologique. C’est comme une chaîne infernale ! La direction a bien été obligée de reconnaître le minimum. » Une enquête de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) a conclu à un accident du travail. Le « malaise » était véritablement une tentative de suicide liée au travail.

Début décembre, un employé de la plate-forme de relation client LCL de Noisy-le-Grand se défenestre à son domicile, en dehors de son temps de travail – ce qui interdit le déclenchement automatique d’une enquête officielle. La famille de l’employé estime que le drame relève d’un problème personnel, mais en interne, on rapporte qu’« il avait du mal à gérer les remontrances de ses subordonnés ». La part du travail dans la souffrance psychique de cet homme reste donc une inconnue.

La semaine du 13 mars 2017, enfin, un autre salarié d’une agence de Niort a avalé du Lexomil en grande quantité sur son lieu de travail. D’après ses collègues, cet homme avait déjà fait état de sa souffrance au travail et ne supportait pas son transfert sur un poste de logisticien depuis à peu près six mois. Il était issu du back-office de Poitiers, la « DSBA » : centre administratif traitant les opérations des clients, qui a fermé ses portes après restructurations...

D’après plusieurs sources concordantes, le salarié a prévenu son épouse et rédigé un courrier pour lui dire adieu avant de tenter de se suicider à son bureau. Pour la direction, il s’agit d’un « incident regrettable ». La victime, pourtant encore hospitalisée, aurait « demandé, ainsi que sa famille, que l’on respecte la plus grande discrétion sur cet événement », tout en ajoutant qu’« il ne mettait absolument pas en cause son entreprise ou son manager ». Plusieurs représentants syndicaux s’indignent de cette position, faisant part de l'existence d’une véritable « chape de plomb » sur les questions de risques psychosociaux : « Le salarié se sent coupable vis-à-vis de la direction qui lui a fait confiance en lui “aménageant” ce poste. La direction exploite ce sentiment de culpabilité », accuse un représentant syndical de Force Ouvrière. La CPAM a ouvert une enquête.

Quatre suicides ou tentatives en six mois, affectant des salariés sous pression. Face à ces événements, l’entreprise évoque une série de « coïncidences » de la part de salariés submergés par leurs problèmes personnels. Pourtant, chez LCL, qui compte quelque 20 000 salariés, la situation est mauvaise. Dans l’entreprise, qui accumule les résultats négatifs, les plans de restructuration s’enchaînent et les risques psychosociaux augmentent gravement.

La banque a affiché un résultat annuel de 535 millions d'euros, en baisse de 9, 9 % en 2016. D’après Les Échos, « elle a annoncé mi-décembre aux syndicats son intention de supprimer entre 750 et 850 emplois en équivalent temps plein d'ici à la fin de 2018 ». Début 2017, le groupe Crédit Agricole – qui a racheté l’entreprise bancaire en 2003 – a même déprécié la valeur de sa filiale LCL de 491 millions d’euros dans ses comptes 2016.

L’ancien directeur général adjoint du groupe Crédit Agricole, Michel Mathieu, a repris les rênes de la direction générale de LCL en février 2016, avec pour mission de « redresser la barre ». Dès son arrivée, il a intensifié la mise en place du plan de restructuration « Centricité clients 2018 » qui doit aboutir à la suppression de 1 600 postes, dont plus de 1 300 dans le réseau commercial, soit 10 % de l’effectif. La fermeture de 240 à 250 points de vente est prévue, LCL adoptant la même politique de fermeture des guichets que ses concurrents Société générale,  BPCE  ou BNP.

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L’enquête a démarré au lendemain du premier suicide, en septembre 2016. J’ai rencontré quelques difficultés à évoquer ce sujet avec certaines personnes en interne : les risques psychosociaux, la souffrance au travail, les tentatives de suicide et les suicides y sont encore particulièrement tabous. Les représentants syndicaux ou simples salariés ont tous requis l’anonymat.

Le premier échange avec un représentant de la direction, le responsable des relations avec la presse, n’est pas de mon fait. C’est lui qui m’a contacté sur mon téléphone portable le 21 février en me disant : « Il paraît que vous cherchez à nous joindre. »  Ce n’était pas encore le cas. Cela dit, j’en ai profité pour demander une entrevue avec Renaud Chaumier, directeur des ressources humaines de LCL.

Le responsable communication me répond que cela va être compliqué, et insiste : « Vous faites réellement une enquête ou vous tâtez le terrain ? Parce qu’il n’y a pas de sujet sur les risques psychosociaux chez LCL. » À ce moment-là, je lui fais part des quelques éléments glanés et nous convenons que j’enverrai mes questions par mail. Ce que j'ai fait le 9 mars. L'intégralité des échanges est sous l’onglet Prolonger.