Les milliardaires de la presse gavés d’aides publiques et privées

Le bilan 2016 des aides publiques à la presse prolonge le scandale des années antérieures : les milliardaires les plus riches sont les plus subventionnés. Mais ce sont eux aussi qui se partagent une bonne part des aides privées apportées par Google, Facebook ou la fondation Gates.

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Le bilan des aides publiques à la presse pour 2016 vient d’être rendu public par le ministère de la culture et de la communication et il confirme le constat pour le moins choquant des années antérieures : ce sont les oligarques les plus riches, ceux qui ont fait main basse sur les plus grands titres de la presse quotidienne nationale, qui se partagent la plus grosse part des aides directes de l’État. Mais ce scandale se double désormais d’un autre : ces mêmes milliardaires, parmi lesquels figurent Bernard Arnault, Serge Dassault, Xavier Niel ou encore Patrick Drahi, sont aussi ceux qui raflent une bonne part des aides privées qu’offrent, pour des raisons loin d’être désintéressées, les grands oligopoles du secteur, comme Google, Facebook ou la fondation du multimilliardaire Bill Gates.

De ce bilan global, que Mediapart s’est appliqué à établir au travers des dernières statistiques disponibles, ressort un constat d’ensemble qui est accablant : l’État et quelques grands oligopoles américains se coalisent pour faire barrage aux nouveaux entrants, et dépensent sans compter pour sauver des titres dont la plupart seraient, sans cela, à l’agonie. C’est ce constat qui parcourt aussi le chapitre que la Cour des comptes consacre, dans son dernier rapport annuel, aux aides à la presse : les magistrats financiers pressent l’État de réorienter totalement sa politique pour assurer enfin « la neutralité de l’action publique ».

1 – Les aides publiques

Parmi les aides innombrables dont profite la presse quotidienne nationale, propriété de quelques milliardaires dont la presse n’est pas le métier, il y a d’abord les aides directes de l’État. Jusqu’en 2013, le détail de ces aides était soigneusement tenu secret par l’État. Mais cette opacité – en même temps que le principe même de ces aides – a été de plus en plus vivement contestée, notamment par le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL) dont Mediapart est l’un des membres fondateurs. Pour finir, les chiffres ont donc été rendus publics. Chaque année, leur publication suscite la même indignation car, à chaque fois, on y découvre que les mêmes milliardaires se partagent la plus grosse part du gâteau.

Cette année 2016 n’échappe pas à la règle. Les statistiques ont été rendues publiques ce mardi 13 février à l’occasion de la Conférence annuelle des éditeurs, qui s’est tenue au ministère de la culture et de la communication, et elles confirment que les milliardaires sont toujours les plus avantagés. Que l’on en juge ! Voici le tableau des aides publiques titre par titre :

Sur les 79 657 023 euros qui ont été distribués en 2016 sous la forme d’aides publiques directes à la presse (aides au pluralisme, au portage, à la distribution, etc.), les plus grosses fortunes apparaissent tout en haut de cet étrange hit-parade : on trouve ainsi au premier rang le milliardaire du luxe Bernard Arnault pour Aujourd’hui en France (7,9 millions d’euros) ; au deuxième rang le richissime financier Patrick Drahi pour Libération (6,3 millions d’euros) ; au quatrième rang l’industriel de l’armement et de l’aéronautique Serge Dassault pour Le Figaro (5,7 millions d’euros) ; au cinquième rang, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse et le milliardaire Xavier Niel pour Le Monde (5 millions d’euros). Constat invariablement le même : l’argent public va d’abord aux plus riches !

Mais cette année, les services statistiques de la direction des médias ont innové. Ils ont eu l’idée de réaliser une présentation agrégée de ces chiffres, en les rassemblant groupe par groupe. Une idée intéressante car depuis quelques années, d’immenses empires de presse se sont formés autour de quelques-uns de ces milliardaires. Il était donc opportun d’avoir un chiffrage précis des aides totales empochées par chacun d’eux.

Mais d’après les témoignages recueillis par Mediapart, cette présentation ravageuse a fait pousser de hauts cris à certains éditeurs, lors de la réunion au ministère de la culture. Ceux-ci ont demandé au ministère de ne pas diffuser ce tableau. Mediapart est parvenu à en obtenir une copie et, en l’examinant, on comprend vite pourquoi ils auraient préféré tenir ce nouveau tableau secret. Le voici :

Dans cette présentation, les chiffres prennent une résonance encore plus stupéfiante. À preuve, Bernard Arnault, propriétaire du géant du luxe LVMH et classé première fortune française, avec un capital de 46,9 milliards d’euros, selon le dernier classement du magazine Challenges, est aussi celui qui touche le plus de subventions pour ses journaux (Le Parisien, Aujourd’hui en France, Les Échos) : 12,3 millions d’euros. Ainsi la première fortune française, qui ne devrait avoir besoin d’aucun subside public, perçoit-elle à elle toute seule 15 % des aides publiques directes.

La suite du classement est à l’avenant. En troisième position se trouve ainsi le milliardaire Patrick Drahi qui, via SFR, contrôle Libération, tous les titres du groupe L’Express, BFM Business, BFM-TV ou encore RMC : lui à qui les banques ont prêté près de 50 milliards d’euros pour se lancer dans une folle boulimie d’achat, notamment dans les télécoms, reçoit de l’État plus de 7 millions d’euros. Et cela continue : 6,3 millions d’euros pour le richissime Serge Dassault, 1,9 million pour Lagardère, 0,8 million pour François Pinault. Si l’on ajoute à cette liste de milliardaires une banque, en l’occurrence le Crédit mutuel, qui possède tous les grands quotidiens régionaux de la façade est de la France, de Metz jusqu’à Avignon, en passant par Lyon et Grenoble, laquelle banque empoche 4,7 millions d’euros… on arrive à un total de 39,1 millions d’euros !

© Mediapart

Ce chiffre résume toute la situation de la presse française, prise dans les filets d’un capitalisme opaque qui vit en consanguinité avec l’État : sept milliardaires et une banque – qui ont tous pour point commun de ne pas être des industriel de la presse – empochent à eux seuls 49 % des aides publiques.

2 – Les aides des deux fonds Google

Mais les controverses autour de ces aides ont pris depuis quelques années une nouvelle tonalité : l’État devenant impécunieux, les grands titres de la presse parisienne, dont les activités anciennes, celles liées au papier, déclinent à vive allure, ont continué à demander l’aumône mais, au lieu de tendre la sébile seulement vers l’État, ils ont aussi sollicité les géants américains de l’Internet ou de la nouvelle économie. Lesquels, pour des raisons loin d’être désintéressées, se sont prêtés au jeu.

Le premier de ces géants, c’est Google. Objet de très vives critiques en France parce qu’il n’y payait quasiment pas d’impôt et d’une très vive pression exercée par l’administration fiscale, le groupe a fait au début de 2013 une galipette formidable. Il a acheté la complaisance des plus hautes autorités de l’État en créant un fonds, doté initialement de 60 millions d’euros, « pour l’innovation numérique de la presse ». Le coup d’envoi de ce fonds a été donné à l’Élysée à l’occasion d’une rencontre le 2 février 2013 entre le chef de l’État de l’époque, François Hollande, et le président du conseil d’administration de Google, Eric Schmidt. Les deux hommes ont signé à cette occasion un accord écrit dont les termes exacts n’ont jamais été rendus publics.

La singularité de ce fonds, qui initialement devait durer trois ans (2013, 2014 et 2015), tient au fait qu’il fonctionne exactement comme les aides publiques : il est d’abord conçu pour avantager la presse des milliardaires français. Le fonds est en effet géré par Google avec l’Association de la presse d’information politique et générale (AIPG), qui regroupe pour l’essentiel la presse des oligarques. Cette dernière a été créée de façon à exclure les pure players, c’est-à-dire les journaux uniquement en ligne à l’instar de Mediapart, en faisant main basse sur une dénomination qui, pourtant, n’est aucunement réservée à la presse imprimée : la qualification de “presse IPG” est attribuée par la Commission paritaire des publications et des agences de presse (CPPAP) aussi bien à des journaux imprimés qu’à des journaux numériques (c’est le cas de Mediapart, journal d’information politique et générale selon la CPPAP). Au sein du conseil d’administration du fonds Google, on trouve donc des représentants du géant informatique et des représentants de la presse des milliardaires (Les Échos, Le Figaro, Lagardère, etc.) – et aucun représentant de la presse uniquement en ligne. Les subsides fournis par le fonds Google viennent donc accentuer les effets pernicieux des aides publiques.

À la fin de 2015, le fonds n’avait toutefois pas distribué la totalité des 60 millions d'euros prévus. Une nouvelle et dernière année de fonctionnement a donc été décidée, en 2016. Pour nos oligarques, cela a encore été une pluie d’or. Les chiffres ne sont pas encore disponibles sur le site du fonds, mais Mediapart en a eu communication : ils sont impressionnants !

Au total, le Fonds pour l’innovation numérique de la presse a distribué en 2016 très exactement 12 823 514 euros. Sur ce montant, les richissimes hommes d’affaires suivants apparaissent en bonne place : Matthieu Pigasse pour Les Inrocks (264 376 euros) ; le même Matthieu Pigasse et Xavier Niel pour L’Obs (179 117 euros), Courrier international (192 395 euros) et Le Monde (256 408 euros) ; Arnaud Lagardère pour Paris-Match (130 242 euros) et Europe 1 (316 584 euros) ; Patrick Drahi pour L’Express (237 705 euros), Libération (192 900 euros) et BFM-TV (243 590 euros et 119 395 euros) ; François Pinault pour Le Point (396 900 euros) ; Iskandar Safa pour Valeurs actuelles (517 252 euros) ; Bernard Arnault pour Les Échos (897 600 euros) et enfin Serge Dassault pour Le Figaro (189 297 euros). Merci pour eux…

Google a bien compris l’immense intérêt de se mettre au centre du réseau de l’information en Europe et d’être le financeur d’une presse en déshérence. Le premier fonds arrivant en 2016 à extinction, le géant mondial a décidé d’en créer un second et de l’élargir à l’échelle européenne. Ce nouveau fonds, baptisé « Digital News Initiative » et lancé courant 2016, a trouvé sa vitesse de croisière en 2017. Il a de nouveau arrosé la presse française de subsides. Si le détail des financements n’est pas encore connu, le fonds a malgré tout publié un bilan global pour tous les pays européens. Pour 2017, c’est la presse française, encore elle, qui est la plus gourmande : elle a reçu 4 101 427 euros d'aides. Autant dire que ce n’est pas demain que la presse engagera le combat contre la situation d’oligopole dont profite Google, avec toutes les dérives que cela induit ; ni contre les effets de « googlisation » de l’information…

À l’époque président du Syndicat de la presse d’information indépendante en ligne (SPIIL), Maurice Botbol avait écrit en 2015 une tribune – mise en ligne sur Mediapart – résumant de manière très détaillée les critiques que soulève ce fonds Google. 

3 – Les financements de Facebook

Comme Mediapart l’a déjà raconté dans un article signé par mon confrère Nicolas Becquet, de l’Observatoire européen du journalisme (lire Comment Facebook achète la presse française), le groupe de Mark Zuckerberg a mis d’immenses moyens sur la table pour circonvenir la presse française. Le marché est simple, racontait mon confrère : en échange d’une certaine somme, le partenaire doit produire massivement des contenus à haute valeur ajoutée sur la plateforme : vidéos, Facebook Live, reportages à 360°, “instant articles”… Les grands médias américains ont donc été rémunérés pour inonder les fils d'actualité de contenus originaux et ainsi convaincre l’ensemble des éditeurs d’en faire autant.

Mais mon confrère précisait qu’en Europe, la même méthode a été utilisée : « En Europe, les grands médias français participent par exemple à cette manœuvre de séduction à grande échelle. TF1, Le Figaro, Le Parisien ou les titres du groupe Le Monde font également partie des éditeurs qui touchent de l’argent pour produire des contenus vidéo pour Facebook. Et les sommes donnent le tournis, entre 100 000 et 200 000 euros par mois sur des périodes renouvelables de six mois, d’après les diverses sources interrogées. Sachant que la plupart des médias cités (liste non exhaustive) ont déjà reconduit une fois leur partenariat, on parle ici de millions d’euros distribués aux médias hexagonaux par Facebook. Il va sans dire que dans les rédactions contactées, on est peu disert sur les détails de ces accords confidentiels. Mais si les conditions varient d’un média à l’autre, le principe reste le même : en échange de l’argent versé, chaque média s’engage à produire un volume précis de vidéos et/ou de “lives” sur une période donnée, d’après les informations que nous avons pu récolter. » En clair, la presse française accepte d’entrer dans un lien de dépendance, voire de servitude vis-à-vis du géant américain, s'installant dans des logiques dont on peine à comprendre ce qu’elles ont à voir avec le droit de savoir des citoyens.

Le cas d’école de l’affaire Sarkozy/Kadhafi

Ce premier lien de dépendance n’est pas le seul. Comme Le Monde l’a raconté au début de ce mois, huit médias français viennent de s’allier à Facebook, soi-disant pour lutter contre les “fake news”. Outre Le Monde, les médias partenaires sont l’Agence France-Presse (AFP), BFM-TV, France Télévisions, France Médias Monde, L’Express, Libération et 20 Minutes.

Explication du Monde : « Ce dispositif permet aux utilisateurs [de Facebook], grâce à une nouvelle catégorie de signalement, de “faire remonter” une information qu’ils pensent être fausse. Les liens signalés sont rassemblés au sein d’un portail, auquel les médias partenaires ont accès. Ceux-ci peuvent dès lors vérifier ces informations. Si deux médias partenaires établissent que le contenu signalé est faux et proposent un lien qui en atteste, alors ce contenu apparaîtra aux utilisateurs avec un drapeau mentionnant que deux “fact-checkers” remettent en cause la véracité de cette information. Quand un utilisateur voudra partager ce contenu, une fenêtre s’ouvrira pour l’alerter. »

Ce type de nouvelle servitude acceptée par la presse française pose deux problèmes majeurs. Le premier est le lien de dépendance renforcé au plan financier vis-à-vis des géants américains de l’Internet dans lequel la presse française se place. Car accepter que Google et Facebook jouent ainsi un rôle majeur dans les circuits de l’information ne sera naturellement pas sans conséquence dans l'avenir. Terrible situation de la presse française, sur laquelle une dizaine de milliardaires ont fait main basse et qui, comme si cela ne suffisait pas, se jette dans les bras des oligopoles américains.

Les médias français concernés ne se montrent guère bavards sur les sommes que Facebook leur verse en contrepartie. Dans un second article expliquant « comment fonctionne le partenariat entre Le Monde et Facebook sur les fausses nouvelles », le quotidien admettait rapidement qu’il effectuait un « travail rémunéré par Facebook », mais sans donner le moindre chiffre. Dépendant mais pudique sur les questions d’argent…

Même discrétion à Libération. Fournissant ses propres explications sur son partenariat avec Facebook (l’article est ici), le journal s’est borné à donner un ordre de grandeur approximatif : « En échange de ce travail, Facebook nous rémunère donc. Le montant versé dépend du nombre de papiers vérifiés. À Libé, le montant perçu en 2017 (première année du contrat) nous permet à peu près de financer deux postes supplémentaires. » Un peu mieux que Le Monde, mais toujours peu prolixe sur l'argent encaissé !

Et visiblement, ce type de financement, la presse française en redemande. Comme si les journaux n'attendaient pas le sursaut de leurs lecteurs, avides d’une information indépendante et de qualité, mais de ces géants américains. Au détour de ses explications, Le Monde apporte en effet cette autre précision : « En parallèle, une autre plate-forme dont Google est partie prenante, et soutenue par Facebook, a également annoncé son lancement prochain : CrossCheck, au sein du projet First Draft. CrossCheck permettra au public de soumettre des questions et rassemblera les informations fournies par les seize médias français partenaires, dont à nouveau l’AFP, Le Monde, Libération, France Télévisions et France Médias Monde. » Ce projet impliquant 37 rédactions françaises a existé pendant la campagne présidentielle et est en sommeil depuis 9 mois.

À Mediapart, nous refusons toutes ces aides, aussi bien les aides directes de l’État que les subventions de Google ou les financements de Facebook. Pour une raison de principe, que nous avons consignée dans notre slogan publicitaire – un tantinet moqueur : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter. » Mais notre opposition ne porte pas que sur la question financière. Dans le cas du partenariat avec Facebook noué par ces journaux, un autre danger majeur plane : la transformation de la presse en auxiliaire ou en force supplétive des géants américains de l’Internet ; voire la constitution d’une sorte de police éditoriale, ayant un étrange pouvoir d’agrément ou de disqualification de certaines informations sensibles.

Où est le danger ? Prenons un exemple très parlant, celui de la révélation par Mediapart le 28 avril 2012, soit entre les deux tours de l’élection présidentielle, d’un document attestant le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par le régime libyen du colonel Kadhafi. À l’époque, Le Monde accueille l’enquête de Mediapart avec beaucoup de circonspection, faisant plutôt crédit à ceux qui contestent l’authenticité du document ou même qui voient en Mediapart « une officine » (voir ici, ou encore là). Et il faudra attendre près de trois ans, le temps que la justice fasse son office, pour que le quotidien donne enfin crédit aux révélations de Mediapart.

Alors, à chaud, comment les « Décodeurs » du Monde, qui font ce travail de certification de l’information pour le compte de Facebook, auraient-ils réagi ? Auraient-ils qualifié les informations de Mediapart de fake news ? On conviendra que la question est importante et mérite d'être soulevée…

Plus généralement, il faut bien comprendre les effets cachés prévisibles de ces accords de partenariat, au plan éditorial : cela risque d'inciter mécaniquement les journaux à travailler sur les sujets que les algorithmes de Facebook jugeront les plus pertinents ; c’est-à-dire à travailler au sein des “bulles” d’information ou de rumeurs que créent les réseaux sociaux. En clair, c’est une règle du jeu qui n’a plus rien à voir avec celles du journalisme de qualité dont l’agenda doit être indépendant, de toutes les puissances politiques et financières mais aussi de ce qui fait le “buzz”…

4 – Les financements de la fondation Gates

Dans le tour d’horizon des subsides privés que la presse française empoche, il faut encore mentionner les sommes considérables que la fondation Bill-et-Melinda-Gates apporte chaque année au Monde pour le site Le Monde Afrique.

Le Monde n’a jamais donné beaucoup de détails sur cet autre partenariat, même s’il ne le cache pas. Sur le site internet du journal, on peut ainsi trouver une page où figurent quelques indications : « La Fondation Bill & Melinda Gates, créée en 2000, est l’une des plus importantes au monde, avec 42 milliards de dollars de dotation fin 2014 provenant de ses initiants, Bill Gates et sa femme, Melinda, mais aussi de Warren Buffet. La fondation a trois grands secteurs d’activité : à l’international, la santé, avec des programmes très ambitieux comme l’Alliance globale pour les vaccins (GAVI), mais aussi des programmes allant de l’hygiène au soutien de l’agriculture en Afrique. »

Et plus loin, Le Monde ajoute : « Ce faisant, la fondation soutient aussi des programmes spécifiques au sein de grands médias : le site Global Development du Guardian, le site Lifelines d’Al-Jazeera ou le portail Planeta Futuro d’El Pais. La Fondation Bill & Melinda Gates soutient le lancement en 2015 du site le Monde Afrique tout en respectant la pleine indépendance rédactionnelle des journalistes du Monde. Son objectif est d’encourager une couverture plus complète du continent et la mise en place d’une communauté d’intérêt en France et dans le monde francophone sur les thématiques de l’innovation, de la santé et du développement en Afrique. »

Les comptes de trois journaux à la loupe

« La fondation soutient le lancement en 2015 du site Le Monde Afrique » : on conviendra que, là encore, la formule est passablement imprécise. En home du site, on trouve aussi un onglet intitulé « Qu’est-ce que Le Monde Afrique ? », où il est dit ceci : « Le lancement du Monde Afrique a été rendu possible grâce à des partenaires qui respectent les valeurs du Monde et l’indépendance éditoriale de la rédaction. » Il n’est donc pas même fait mention du nom de la fondation Gates, et la formule est tournée de telle sorte que l’on est invité à comprendre que les partenaires ont seulement financé « le lancement » du site.

Il n’est pourtant pas impossible d’avoir des chiffres. Il suffit de quitter le site du Monde, qui à notre connaissance n’en donne aucun, et d’aller sur le site de la fondation Gates. Et là, dans le moteur de recherche, il suffit de saisir « Le Monde ». On tombe alors sur cette page, dont nous avons reproduit ci-dessous la capture d’écran.

Les chiffres sont impressionnants : 299 109 dollars pour 2014 ; 440 582 dollars pour 2015 ; 611 001 dollars pour 2016 ; 680 675 dollars pour 2017.

La vérité, que n’affiche pas Le Monde, est donc la suivante : le multimilliardaire Bill Gates ne s’est pas borné à aider au lancement du Monde Afrique ; il le finance entièrement ! C’est ce que nous avons appris de bonnes sources : la totalité des financements du site provient des largesses de Bill Gates. Ce qui soulève une cascade de questions : comment Le Monde peut-il omettre d’apporter cette précision à ses lecteurs ? Et comment peut-on revendiquer une liberté éditoriale intégrale lorsque l’on est dans une situation de dépendance financière… totale ? Hubert Beuve-Méry, réveille-toi…

5 – Des groupes de presse exsangues

Il n’est guère difficile de comprendre pourquoi la plupart des grands journaux se sont résolus à vivre en quémandant en permanence des aides à l’État et, maintenant que celui-ci est devenu impécunieux, aux géants américains de l’Internet : ils sont tous plus ou moins près du coma financier. Et les milliardaires qui les ont rachetés veulent s’en servir dans des logiques d’influence, mais n’ont aucune envie de mettre eux-mêmes la main au portefeuille pour les renflouer. D’où ce paradoxe : sans ces aides publiques et privées, tous ces groupes seraient en situation de faillite. Les aides ont pour utilité de les maintenir en survie artificielle et en aucun cas de préparer l’avenir.

En veut-on quelques illustrations, arrêtons-nous par exemple pour commencer sur Le Monde, qui est un cas d’école. À la fin de 2016, le président du directoire du groupe, Louis Dreyfus (qui ne répond jamais à nos questions), s’est répandu dans les médias (par exemple sur CBNews) pour chanter victoire : « L'ensemble du groupe (Le Monde, Télérama, L'Obs, Rue89, Huffington Post, Courrier international et La Vie) devrait enregistrer 324 millions d'euros de chiffre d'affaires, contre 334 millions en 2015, et le résultat d'exploitation devrait être de 4 millions d'euros cette année, contre 3,8 millions d'euros en 2015. » Il précisait que le journal Le Monde devrait de son côté enregistrer en 2016 un chiffre d'affaires en légère baisse, à 190 millions d'euros (contre 195 millions en 2015), pour des pertes d'environ 2 millions d'euros.

Même en imaginant que ces chiffres ne soient pas enjolivés, cela donne la mesure du problème. Car si Le Monde n'empochait pas 6,1 millions d'aides publiques, le groupe Le Monde et plus encore la société éditrice du Monde seraient gravement déficitaires.

À la lecture des résultats du groupe Le Monde, tels qu’ils ont été déposés au greffe du tribunal de commerce, la réalité est encore moins souriante. Voici ces comptes :

On découvre ainsi (à la page 10) que le résultat net (avant impôt sur les sociétés) du groupe est tout juste à l’équilibre (+ 0,1 million d’euros) et que le résultat net consolidé est déficitaire entre – 4,7 et – 5,8 millions d’euros, selon le mode de calcul auquel on se réfère. Même si ce résultat est en grande partie imputable à des provisions complémentaires liées à la fermeture de l’imprimerie du Monde, il n’incite naturellement pas à l’optimisme, contrairement à ce que laisse penser la présentation avantageuse de Louis Dreyfus.

Dans le cas non plus du groupe mais de la seule Société éditrice du Monde, le résultat net est très lourdement déficitaire de 9,2 millions d’euros. Ce chiffre prend en compte un fort recul des ventes du journal version papier : – 5,1 % pour les abonnements et – 12,7 % pour les ventes au numéro. La présentation qui est faite des comptes laisse à penser que ce recul considérable est moins grave qu’il n’y paraît puisque, dans le même temps, les ventes numériques progressent de + 34 %.

Cette présentation est toutefois passablement opaque : le chiffres d’affaires de l’activité numérique, hors échanges publicitaires, s’élève à 39,4 millions d’euros, pour un portefeuille moyen sur l’année de 115 113 abonnés. Que recouvre donc ce chiffre de 39,4 millions d’euros ? Si l'on divise le nombre d'abonnés par le chiffre d'affaires affiché, cela suggérerait que chaque abonné a rapporté en moyenne 342 euros de revenus pour le journal, ce qui est évidemment impensable. Cette somme intègre donc forcément d'autres revenus, qui ne sont pas précisés. En tout cas, ce chiffre de 39,4 millions d'euros est intrigant : comme le suggère l'une de nos sources, les blogs du Monde généreraient-ils des revenus que le journal ne souhaite pas afficher ?

Quoi qu’il en soit, un constat ne fait guère de doute : la situation financière du Monde est toujours gravement détériorée. Un dernier chiffre d’ailleurs en témoigne : on découvre (page 11) que le groupe dispose de fonds propres qui sont négatifs de 15,4 millions d’euros. On comprend à quoi servent les aides publiques et privées : à renflouer un groupe financièrement en situation difficile, propriété de milliardaires qui n’ont ainsi pas à mettre la main à la poche.

Les mêmes remarques, encore plus aggravées, valent pour le quotidien Libération, passé sous le contrôle du milliardaire Patrick Drahi. L’examen minutieux des comptes pour 2016 confirme que la société est en perdition. Voici les comptes du quotidien :

Dans ces comptes, tout est catastrophique : le chiffre d’affaires est en baisse de 19 % comme les ventes du journal papier ; le résultat net fait apparaître une perte de 5,5 millions d’euros contre – 3,2 millions l’année précédente ; le déficit fiscal astronomique est de 7,2 millions d’euros en 2016 et 27,4 millions en cumulé ; les dettes totales brutes de la société atteignent le montant faramineux de 41,6 millions, dont 21,1 millions d’euros à échéance d’un an ; ou encore les capitaux propres sont négatifs de 17,3 millions d’euros…

Si l’on ajoute à cela le fait que Libération a bénéficié de 6,3 millions d’euros d’aides publiques, et d’une cascade d’aides privées en provenance de l’État, de Google et de Facebook, on a une autre confirmation du piège mortel dans lequel la presse française s’enferme.

La remarquable alerte de la Cour des comptes

Prenons un dernier exemple, celui du Figaro. C’est l’un des rares grands quotidiens nationaux dont les résultats financiers semblent positifs. Voici ses comptes :

Leur examen révèle que la société éditrice affiche un résultat net de 8,1 millions d’euros. Mais il faut tout aussitôt nuancer ce chiffre, car elle avait un déficit cumulé ces dernières années de 13,5 millions d’euros. En outre, ce bénéfice n’est qu’une illusion d’optique car les comptes mentionnent qu’ils prennent en compte une « subvention d’exploitation » de 6,8 millions d’euros. On est donc là encore dans une économie totalement artificielle. La grande presse est maintenue sous tente à oxygène, pour le plus grand profit des milliardaires qui la contrôlent et en tirent influence.

6 – Les mises en garde de la Cour des comptes

La morale de ce système opaque et démocratiquement très contestable, c’est la Cour des comptes qui la dresse dans un chapitre très intéressant qu’elle consacre aux aides à la presse dans son rapport annuel, publié le 7 février. Voici cette partie du rapport :

La Cour des comptes ne s’intéresse, bien sûr, qu’aux questions qui ont trait aux finances publiques. Seules les aides publiques à la presse sont donc passées en revue, pas les aides privées. Ce que disent les magistrats financiers n’en retient pas moins fortement l’attention, car cela recoupe de nombreux constats dressés par Mediapart et le SPIIL.

C’est une critique en règle de ce système d’aide directe que dresse la Cour des comptes, estimant qu’il est toujours trop opaque et surtout qu’il ne tient notamment aucun compte de la révolution numérique en cours. « Au regard de ces mutations, le dispositif d’aides reste essentiellement fondé sur le soutien à la presse papier. En 2017, les aides à l’imprimé représentent à elles seules 77 % des aides comptabilisées (…). Pour ce qui concerne les aides à la numérisation (11,2 millions d’euros) du Fonds stratégique pour le développement de la presse, elles profitent au premier chef à la presse traditionnelle, la presse “tout en ligne” n’en bénéficiant que marginalement (650 000 euros en 2016, soit 5,8 % du montant des aides), alors même qu’elle se développe à vive allure. »

Et la Cour ajoute : « Dès lors que les transformations induites par la numérisation de la presse se sont accélérées ces dernières années et que tout indique qu’elles sont appelées à se poursuivre, il pourrait être opportun de repenser globalement l’action publique en faveur du pluralisme des médias dans la perspective de leur convergence. »

Critiquant les aides directes, la Cour des comptes approuve en revanche les aides indirectes, comme la TVA à taux super-réduit, donnant au passage implicitement raison à Mediapart dans sa confrontation avec l’administration fiscale : « La Cour avait recommandé que le taux de TVA super-réduit de 2,1 % s’applique sans distinction à l’ensemble des familles de presse dont la presse en ligne. Elle a été entendue à partir de 2014, sans toutefois que le contentieux fiscal né des pratiques antérieures de certains “Tout en ligne” ne soit pour autant réglé. »

Mais surtout, la Cour des comptes formule une critique majeure à l’encontre de la puissance publique, celle de favoriser la presse papier des milliardaires – même si elle ne formule pas les choses de manière aussi énergique – et de tourner ainsi le dos à un principe démocratique majeur, celui de la neutralité de l’action publique. « Depuis les deux rapports précités de la Cour, les évolutions esquissées se sont accélérées et l’audience de la presse écrite a continué de s’éroder. En outre, l’avènement des technologies numériques a dilué sa spécificité, tandis qu’émergent de nouveaux modèles d’affaires, constitués d’abonnements numériques, de fils d’actualités, de bouquets de services, etc. S’agissant de la presse IPG, le basculement vers le numérique est déjà largement réalisé, cependant que le dispositif actuel d’aides reste principalement centré sur l’offre de presse imprimée. Dès lors que le soutien public au pluralisme reste tenu pour légitime, ses conditions de mise en œuvre doivent être revues à l’aune de ce contexte rapidement évolutif. En particulier, la nécessité d’assurer la neutralité de l’action publique entre les différents vecteurs de diffusion amène à estimer que les publications imprimées, dont le recul ne cesse de se poursuivre, ne soient plus les bénéficiaires quasi-exclusives des aides. »

En quelques mots, tout est dit : les publications des milliardaires ne peuvent plus être « les bénéficiaires quasi-exclusives des aides ». Il en va du pluralisme de l’information et du droit de savoir des citoyens…

Laurent Mauduit

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