Embrouilles secrètes et galipettes financières autour du «Monde»

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Le banquier Matthieu Pigasse prétend n’avoir cédé que 49 % de ses parts au sein du groupe Le Monde. Mais selon nos informations, un deal secret a été conclu au terme duquel le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky lui a aussi consenti un prêt.

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Quand ils avaient pris le contrôle du groupe Le Monde, à la fin de l’été 2010, Xavier Niel (propriétaire de Free), Matthieu Pigasse (la figure de proue de la banque Lazard) et Pierre Bergé (le cofondateur d’Yves Saint Laurent, décédé le 8 septembre 2017) l’avaient répété sur tous les tons : leur investissement a d’abord un but citoyen, et vise à assurer la survie du plus grand quotidien français. Dans un pays où la presse n’a pas la légitimité démocratique dont elle dispose en d’autres pays et où les milliardaires peuvent s’acheter un titre comme s’il s’agissait d’une « danseuse », le message avait été accueilli avec beaucoup de scepticisme. Mais les trois hommes d’affaires alliés avaient tellement insisté que beaucoup avaient fini par penser qu’il faudrait juger les nouveaux patrons de presse à leurs actes.

Huit ans plus tard, l’histoire parle d’elle-même. Bafouant les engagements qu’il avait pris, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse a décidé de se délester d’une partie des titres qu’il avait acquis dans Le Monde au profit du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, plongeant le groupe de presse dans une nouvelle période de grave instabilité (lire notre précédente enquête). Et il le fait dans des conditions d’opacité totale qui soulèvent l’indignation légitime de toutes les rédactions du groupe Le Monde, inquiètes pour leur indépendance éditoriale.

Le banquier d’affaires a ainsi indiqué qu’il n’avait cédé que 49 % de la structure « Le Nouveau Monde » (LNM), au travers de laquelle il contrôle le capital du Monde, aux côtés de Xavier Niel ; or, d’une source bancaire proche du journal, nous avons obtenu confirmation que Daniel Kretinsky a, en fait, dès à présent versé secrètement à Matthieu Pigasse une somme proche de 60 millions d’euros, soit un peu moins de 50 millions d’euros pour l’acquisition de 49 % de « LNM », et le solde sous forme de prêt, avec des clauses secrètes de garantie. De surcroît, l’accord valorise les parts de Matthieu Pigasse dans Le Monde à près de 100 millions d’euros, comme Libération l’avait révélé, alors que le banquier n’a investi dans l’affaire sur toute la période que 45 millions – et encore dans des conditions avantageuses : très loin du combat désintéressé en défense de la liberté de la presse, Matthieu Pigasse va donc faire une formidable galipette financière, sur le dos des rédactions et des personnels du groupe qui peuvent légitimement se sentir floués.

Pour comprendre ces grandes manœuvres qui se déroulent autour du Monde, il faut se souvenir des conditions dans lesquelles Matthieu Pigasse est entré au capital du Monde, en 2010, comme coactionnaire aux côtés de Xavier Niel et Pierre Bergé.

Ancien directeur adjoint de cabinet de Dominique Strauss-Kahn au ministère des finances, Matthieu Pigasse, patron de la banque Lazard, rêvait à la fin des années 2000 de faire du Monde le relais de la candidature de son champion pour la présidentielle de 2012, mais n’avait pas la surface financière suffisante pour y parvenir seul. Il s’est donc allié à l’époque à Xavier Niel, le propriétaire de Free, qui, lui, rêvait, en conquérant le journal, d’acquérir une respectabilité auprès du gotha parisien et de tourner la page sulfureuse de ses débuts dans les affaires (lire ici nos enquêtes).

Et, si les intentions des investisseurs sont moins nobles qu’ils ne le prétendent, le montage financier conclu à l’époque entre Matthieu Pigasse, Xavier Niel et Pierre Bergé est aussi passablement opaque. À l’époque, Matthieu Pigasse doit faire un montage sophistiqué pour être de l’aventure. Car même si un associé gérant de la banque Lazard gagne 2 à 3 millions d’euros par an, voire 5 ou 6 dans les années exceptionnelles, il n'a pas de quoi sortir un tiers des 110 millions d’euros nécessaires pour l’acquisition du quotidien, soit près de 36,7 millions d’euros par tête. Où Matthieu Pigasse trouve-t-il donc cette fortune ? Il n’a jamais voulu le dire.

Le secret, que j'ai révélé dans mon livre Petits Conseils (Stock, 2007), écrit peu après mon départ du Monde, c’est aux Caisses d’épargne qu’il réside. Car les années précédentes, le banquier d’affaires a rendu d’éminents services au patron de l’Écureuil, l’ultra-sarkozyste Charles Milhaud, et ce dernier n’a rien à lui refuser. Et c’est ainsi que Matthieu Pigasse peut profiter d’un montage financier, organisé par une filiale des Caisses d’épargne, la Banque Palatine, pour disposer des moyens de payer sa part de l’acquisition du Monde.

À combien s’élève à l’époque l’emprunt souscrit par Matthieu Pigasse ? En fait, si les nouveaux acquéreurs mettent officiellement 110 millions d’euros sur la table, le montage financier élaboré est sophistiqué et beaucoup moins contraignant pour eux qu’il n’y paraît. Car ces sommes, ils ne doivent les fournir que progressivement, au fil des années suivantes, compte tenu notamment des dates d’échéances de remboursement des obligations remboursables en actions (ORA) émises dans le passé, sous la gouvernance du Monde par Alain Minc.

Matthieu Pigasse n’a donc, selon nos informations, qu’une somme comprise entre 20 et 22 millions d’euros à apporter. Or les dirigeants des Caisses d’épargne ont de bonnes raisons de penser que, dans le passé, le banquier leur a été utile dans de nombreuses opérations et que le moment est venu de lui renvoyer l’ascenseur. La banque lui consent donc un emprunt de ce montant, qu’elle n’aurait naturellement pas accordé à un autre investisseur disposant de la même surface financière.

Si Matthieu Pigasse n’a qu’une faible somme à débourser pour entrer au capital du Monde, c’est aussi parce que le banquier d’affaires est spécialiste de la restructuration des dettes. Avec les ORA, il comprend donc qu’il dispose d’un sésame formidable pour forcer les portes du Monde, car beaucoup de groupes y ont souscrits – 25 au total –, pour s’attirer les bonnes grâces d’Alain Minc : les Caisses d’épargne à hauteur de 5 millions d’euros, Publicis pour 12 millions d’euros, BNP Paribas pour 6,527 millions d’euros, François Pinault, par le truchement de sa holding personnelle, Artémis, pour 1,5 million…

Selon nos informations, Matthieu Pigasse a alors l’idée de faire la tournée des détenteurs d’ORA émises par Le Monde pour leur proposer d’en racheter une partie à prix cassés. Ce que beaucoup acceptent : au pays du capitalisme de connivence, refuse-t-on quoi que ce soit à une figure connue de la banque Lazard ?

C’est donc dans ces conditions que le banquier d’affaires conclut son emprunt avec la Banque Palatine. Encore faut-il dire que la présence de Xavier Niel dans le « pool » des acquéreurs du Monde est aussi de nature à rassurer les Caisses d’épargne, maison mère de la Banque Palatine. Car, dans le « deal » de rachat, les trois coactionnaires ont organisé un système opaque de commandite, dont on ne connaît pas les détails, mais seulement le principe : il est convenu entre eux trois que si, à l’avenir, l’un d’eux ne pouvait pas respecter ses engagements, les deux autres, ou l’un des deux autres, pourrait se substituer à l’actionnaire défaillant au sein de la structure commune qu’ils ont créée, « Le Monde Libre », pour contrôler le groupe.

Quoi qu'il en soit, la répartition du capital du Monde détenu par le trio peut évoluer d’un actionnaire à l’autre. Les Caisses d’épargne et la Banque Palatine estiment donc que si le fondateur de Free n’a pas signé une caution en bonne et due forme, ce système de commandite est une garantie suffisante : si Matthieu Pigasse ne payait pas, c’est Xavier Niel qui pourrait rafler la mise ! C’est en tout cas ce qu’a cru longtemps la rédaction du Monde : les trois investisseurs seraient à l’avenir solidaires entre eux, et si l’un était défaillant, l’un des autres s’y substituerait.

Or, c’est précisément cette histoire qui va se déconstruire dans le courant de cet été 2018, dans des conditions qui, pour beaucoup d'entre elles, sont mystérieuses ou intrigantes.

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