EDF: le mensonge de Christine Lagarde

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La ministre des finances l'avait assuré aux sénateurs: si Henri Proglio cumulait les fonctions à EDF et à Veolia, il ne cumulerait pas les salaires. Le conseil d'administration de Veolia a pourtant décidé le 17 décembre de lui attribuer une rémunération de 450.000 euros comme président du conseil d'administration. Une somme qui s'ajoute au 1,6 million perçu chez EDF par an.

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C'était le 5 novembre 2009. Ce jour-là, la ministre des finances, Christine Lagarde, répondait aux questions des sénateurs (voir le compte-rendu ici). Le président de la Commission des finances, Jean Arthuis, l'interrogeait notamment sur la future nomination d'Henri Proglio à la présidence d'EDF: «Je suis de ceux qui se sont étonnés d'apprendre que, s'il était nommé, il ne renoncerait pas à la présidence de la société Veolia.(...) Peut-on exercer simultanément la présidence d'EDF, entreprise contrôlée par l'État, et celle de Veolia, société cotée en bourse? Je souhaite appeler l'attention du Gouvernement sur les risques de conflits d'intérêts.»
La ministre des finances s'empressa alors de balayer le soupçon: il n'y avait aucun risque de conflit d'intérêts. La preuve? Henri Proglio avait été président du comité stratégique d'EDF pendant cinq ans, tout en étant PDG de Veolia, sans que cela crée le moindre problème. Avant d'ajouter cette précision pour rassurer les sénateurs: «Il n'est pas question de cumul de rémunérations. M. Proglio n'en percevra qu'une, qui sera fixée le 22 novembre prochain, à l'occasion de sa nomination. Il serait raisonnable de tenir compte de sa rémunération chez Veolia... mais en aucun cas – je le précise à l'intention de ceux d'entre vous qui ne semblent être intéressés que par cette seule question – il n'y aura cumul.»
Mardi 19 janvier, Le Point révèle qu'un conseil d'administration s'est tenu chez Veolia le 17 décembre. Sur la proposition du comité des rémunérations du groupe – représenté par Louis Schweitzer, ancien PDG de Renault qui a figuré un temps parmi les patrons les mieux payés de France, Serge Michel, figure tutélaire du monde du BTP qui avait notamment approuvé les modes de rémunération d'Antoine Zacharias chez Vinci, et Daniel Bouton, ancien PDG de la Société générale –, le conseil de Veolia a voté une rémunération de 450.000 euros pour Henri Proglio au titre de ses fonctions de président du conseil d'administration. Selon l'information publiée sur le site de Veolia, le 22 décembre dans le cadre du code Afep-Medef, il est précisé que «le Président du conseil d'administration a renoncé à ses jetons de présence et il ne bénéficiera pas de rémunération variable».
Il y aura donc bien cumul, contrairement à ce qu'avait soutenu la ministre des finances. Cette rémunération vient s'ajouter à celle que doit percevoir Henri Proglio en tant que PDG d'EDF. Celle-ci devrait s'élever à 1,6 million d'euros par an.

Lorsqu'il avait été pressenti pour la présidence du groupe public, Henri Proglio avait demandé, outre le fait de pouvoir cumuler des fonctions chez EDF et Veolia, de toucher une rémunération identique à celle qu'il percevait auparavant, c'est-à-dire deux millions d'euros par an. «Ce qui le place au vingt-huitième rang des dirigeants du Cac 40», avait tenu à préciser Christine Lagarde. Une façon de démontrer que la demande n'avait rien d'exorbitant.

Habitués à fréquenter le monde des affaires, connaissant ses attentes et ses exigences, Nicolas Sarkozy et Claude Guéant n'avaient pas non plus été choqués par la demande d'Henri Proglio. Balayant de la main les usages de la République, ils avaient acquiescé au cumul. De même, le principe d'une rémunération équivalente avait été acté dès septembre, quand sa nomination avait été décidée. Qu'une partie de celle-ci provienne de Veolia ne semblait pas plus les contrarier. Il y avait deux fonctions, donc deux rémunérations.

Christine Lagarde pouvait-elle ignorer cette décision quand elle a pris la parole devant le Sénat? Sauf à n'avoir aucun contact avec l'Elysée et le gouvernement, sauf à ne lire aucun journal, il était difficile pour la ministre des finances d'ignorer la demande d'Henri Proglio et le feu vert élyséen. Ayant un poids politique tout relatif, il ne pouvait être question pour elle de remettre en cause l'arbitrage déjà rendu au sommet de l'Etat. Le premier ministre François Fillon, d'ailleurs, le lui rappela sans grand ménagement. «Il faut que les choses soient très claires: on a choisi Henri Proglio parce qu'on en avait besoin. Dans ces conditions, il est parfaitement normal que sa rémunération soit proche de celle qu'il avait dans ses fonctions précédentes.»

De même, elle savait que le cumul était inéluctable pour arriver au total imposé. Pour parvenir à 1,6 million d'euros, il avait déjà fallu augmenter la rémunération du président d'EDF de 45% par rapport à son prédécesseur. Impossible d'aller au-delà sous peine de déclencher la colère des salariés d'EDF, mais surtout une vague de revendications des autres présidents d'entreprises publiques, dont les salaires parfois dépassent à peine le tiers de celui du président d'EDF.

Par facilité politique, Christine Lagarde a donc préféré cacher la vérité aux sénateurs. Elle se retrouve aujourd'hui rattrapée par les faits.