Coup de force et coups tordus à la Caisse des dépôts

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Appuyé par le secrétaire général de l'Élysée, Henri Emmanuelli, qui préside la commission de surveillance de la Caisse des dépôts, cherche à déstabiliser Pierre-René Lemas, qui en est le directeur général. Campagne de calomnies dans la presse, tentative d’obstruction des délibérations de la commission : dans cette bataille, tous les coups semblent permis.

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C’est une histoire microscopique mais sans précédent dans l’histoire de la République et sans doute très révélatrice du climat glauque qui prévaut dans les sommets de l’État, en cette fin crépusculaire du quinquennat socialiste : l’actuel secrétaire général de l’Élysée, Jean-Pierre Jouyet, et surtout le président de la commission de surveillance de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), le socialiste Henri Emmanuelli, cherchent, pour d’obscures raisons, à déstabiliser le patron de la puissante institution financière, Pierre-René Lemas. Campagne de calomnies anonymes dans la presse, tentative d’obstruction des délibérations prises par la commission de surveillance : la bataille a pris une telle tournure qu’elle menace de plonger la Caisse tout entière dans la crise.

Le début de l’histoire, qui a trait à la durée du mandat du patron de la CDC, c’est Mediapart qui l’a révélé (lire Caisse des dépôts: le sort de Lemas en suspens). Initialement, tout le monde pensait que Pierre-René Lemas, nommé directeur général de la puissante institution financière, le 21 mai 2014, pourrait aller jusqu’au bout de son mandat, qui est de cinq ans. Cela semblait d’autant plus vraisemblable que, même si Lemas doit être atteint par la limite d’âge en 2017, le chef de l’État a pris de nombreux décrets ces derniers mois permettant à des responsables d’organismes publics dans la même situation d’achever leur mandat. Il paraissait donc logique que Pierre-René Lemas profite d’une même disposition, d’autant que la CDC a connu ces dernières années une très forte instabilité dans sa gouvernance, avec des changements incessants de directeurs généraux et plusieurs périodes d’intérim.

Mais c’était compter sans Henri Emmanuelli et Jean-Pierre Jouyet qui, pour des raisons mystérieuses, a multiplié les petites manœuvres dans les coulisses du pouvoir pour faire en sorte que Pierre-René Lemas ne puisse pas profiter de cette disposition l’autorisant à achever son mandat. Le secrétaire général de l'Élysée lui tiendrait-il rigueur de l’enquête préliminaire ouverte par le Parquet sur les contrats de complaisance que la CDC a accordés à un ami de Manuel Valls, Alain Bauer, quand Augustin de Romanet en était le directeur général ? Lesquels contrats ne se sont pas aussitôt arrêtés quand lui-même, Jean-Pierre Jouyet, a pris sa succession (lire Alain Bauer a profité de contrats de complaisance à la Caisse des dépôts ») ? Ou alors, lui ferait-il grief d’avoir obtenu la place de patron de la Caisse en lieu et place du candidat qu’il défendait, en la personne de François Villeroy de Galhau, devenu depuis gouverneur de la Banque de France ? Ou alors, comme nous l’avons suggéré dans nos enquêtes précédentes, y a-t-il plus simplement, de la part de Jean-Pierre Jouyet qui a mille connexions avec les puissances d’argent, une sorte d’aversion quasi culturelle à l’encontre de Pierre-René Lemas, qui a été formé à l’école de Pierre Joxe et incarne une tout autre tradition, celle de la haute fonction publique républicaine ?

Quoi qu’il en soit, notre enquête ayant mis l’affaire sur la place publique, celle-ci a fait grand bruit au sein de la Caisse des dépôts, où siègent des élus de droite et de gauche, et au sein des deux commissions des finances, de l’Assemblée nationale et du Sénat. Comme nous l’avons raconté, la commission de surveillance de la CDC, qui regroupe des élus de gauche et de droite en égale proportion, a donc émis à l’unanimité (en l’absence de son président, Henri Emmanuelli, pour raison de santé) un avis, mercredi 27 avril, demandant que le directeur général puisse achever son mandat qui court jusqu’en mai 2019 (lire CDC : le croc-en-jambe raté de Jouyet).

Cette unanimité n’est pas seulement le fait de l’instance de surveillance de la Caisse des dépôts. Fait rarissime, les syndicats de la Caisse des dépôts ont, eux aussi, jugé très préoccupant que l’établissement, qui a connu une valse de ses directeurs généraux ces dernières années, soit de nouveau plongé dans une période d’instabilité. Ensemble, la CGT, la CFDT, l’UNSA, FO et la CGC ont donc publié un communiqué en forme d’alerte :

Caisse des dépôts : communiqué de l'intersyndicale Caisse des dépôts : communiqué de l'intersyndicale

Sous le titre « Le directeur général de la Caisse des dépôts doit pouvoir achever son mandat de cinq ans dans le respect des institutions de la République », les organisations syndicales disent ainsi leur inquiétude : « Alors que la Caisse des dépôts (CDC) célèbre cette année son bicentenaire, voilà que le mandat de son actuel directeur général, Pierre-René Lemas, qui dure normalement 5 ans devrait se terminer en août 2017, au bout de seulement 3 ans d’exercice en raison d’une disposition parfaitement connue de l’exécutif au moment de sa nomination en juillet 2014. Ainsi depuis 2012, notre institution aurait connu cinq directeurs généraux différents si cette échéance perdurait. Cette situation n’est ni raisonnable ni démocratique. »

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