Le catalogue français de l'optimisation fiscale à Malte

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On trouve de tout à Malte, du « parrain des parrains » Michel Tomi à l’héritier de Chanel, en passant par le patron des magasins GiFi. Entre optimisation fiscale, affaires et conflits d’intérêts, révélations sur les personnalités françaises qui ont logé leur argent dans la petite île.

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L’ombre de Michel Tomi plane sur l’île de Malte. Surnommé « le parrain des parrains », ce riche homme d’affaires corse installé en Afrique est multi-mis en examen dans une tentaculaire affaire de corruption, qui porte notamment sur les largesses qu’il a accordées à plusieurs chefs d’État du continent africain (lire nos enquêtes ici et ). L’un des bras droits de Tomi, Marc Gaffajoli, qui dirige sa compagnie aérienne Afrijet, a choisi Malte pour immatriculer l’un de ses avions, un jet privé Falcon 900. Un choix judicieux, puisque Malte est devenue, après avoir dragué fiscalement les propriétaires de yachts, l'un des paradis de l’aviation d’affaires.

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Les documents Malta Files, analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau de médias EIC, nous ont permis de lever le voile sur les Français qui ont succombé aux charmes financiers de Malte. On y retrouve la trace, aux côtés du « parrain des parrains », d’autres habitués des affaires judiciaires, qui apprécient à sa juste valeur la discrétion de l'île. Lorsque Serge Dassault, mis en examen pour achats de votes, a dû nettoyer le montage financier libanais qui a servi à rémunérer ses hommes de main de Corbeil-Essonnes, sous couvert d’achat d’un Falcon, il a fait appel à l’un de ses amis pour transférer l’avion et le reliquat de l’argent à Malte, dans une société baptisée Eurodiv Limited (lire ici).  

Malte a aussi hébergé certaines des structures offshore utilisées par l’homme d’affaires Alexandre Allard, qui fait l’objet d’une enquête pour fraude fiscale pour avoir dissimulé 67 millions d’euros de commissions lors de l’achat du palace parisien le Royal Monceau (lire notre enquête ici). Idem pour l’avocat parisien Yann Streiff, soupçonné notamment d’abus de faiblesse, et dont l’affaire embarrasse le barreau de Paris (lire ici et ). Pourtant perclus de dettes, Me Streiff a pourtant trouvé les moyens d'investir dans une société maltaise de jeux en ligne, MMBet Gaming, par le biais d'une holding locale baptisée Canopus Holdings Limited. 

Grâce à une législation aussi souple que sa fiscalité, Malte est en effet devenue l’eldorado des jeux et paris. Tous les Français s’y sont précipités pour y monter leurs sites : casinos Partouche et Barrière, Alexandre Dreyfus (ChiliPoker). Mais tous ces poids lourds ont fini par se casser les dents, faute de rentabilité. Y compris un certain Laurent Tapie. À la suite de l’affaire de l’arbitrage du conflit qui opposait le Crédit lyonnais à Bernard Tapie, puis à l'attribution du magot de 403 millions d'euros à l'homme d'affaires, son fils Laurent a monté à partir de 2012 la société d'e-commerce Global Auction International et la structure ISPT Malta, destinée à organiser des méga-tournois de poker dans les stades. « La société a été créée à Malte uniquement car notre activité n’était malheureusement pas légalement possible en France », précise son associé, Prosper Masquelier. Le projet ayant fait flop après un premier tournoi au stade de Wembley, Laurent Tapie n’a quoi qu’il en soit pas profité des avantages fiscaux maltais.

D’autres y sont au contraire passés maîtres. Grâce aux documents Malta Files, nous avons pu reconstituer les montages maltais de plusieurs personnalités et institutions venues de tous les horizons. De l’héritier Chanel aux magasins discount GiFi, du roi de la comptabilité Christian Latouche aux mannequins de l’agence Elite, des marchés financiers au rugby amateur, révélations sur les Français qui ont logé leur argent dans l’île aux trésors fiscaux.

  • David Wertheimer : un héritier Chanel de Malte au Panama

David Wertheimer est l’un des héritiers les plus riches du monde. Ce jet-setteur trentenaire est le fils de Gérard Wertheimer, l’un des deux frères qui possèdent et dirigent Chanel, et dont la fortune est estimée à 16,5 milliards d’euros. Malgré l’immense richesse de sa famille, David Wertheimer arrondit ses fins de mois comme consultant via une société maltaise… qu’il détient par l'intermédiaire d'une coquille offshore panaméenne.

David Wertheimer et son épouse au gala de la Fondation américaine contre le sida (Amfar) à Milan le 26 septembre 2015

L’héritier de la célèbre maison de luxe est français mais a grandi en Suisse, où Gérard Wertheimer s’est fiscalement exilé. Le 17 mai 2013, il crée à Malte la société DW Consultants (notre document ci-dessous). David Wertheimer déclare vivre à l’adresse de son père, Gérard, dans une somptueuse villa située à Cologny, la banlieue la plus chic de Genève. Officiellement, il n’est que le directeur de DW Consultants. La société appartient en effet à DW Advisor Corp, une société créée en août 2012 dans le sulfureux paradis fiscal du Panama. Elle est officiellement détenue par des avocats locaux du cabinet ABA, qui font office de prête-noms.

Le document d'immatriculation de la société maltaise DW Consultants de David Wertheimer. © Mediapart Le document d'immatriculation de la société maltaise DW Consultants de David Wertheimer. © Mediapart

Puisque la société maltaise DW Consultants ne publie pas ses comptes (un classique sur l’île), on ignore combien David Wertheimer a touché depuis quatre ans dans ce paradis fiscal. Mais l’existence même de son activité pose question. Le fils du patron de Chanel n’a aucun rôle connu au sein de l’empire du luxe. On sait simplement qu’il a fait de la photographie et qu’il a épousé en mars 2016 une Kazakhe, avec qui il a eu une fille.

Pour le reste, il s’est surtout illustré par son goût pour les femmes et les soirées mondaines, à Paris, Milan, Istanbul, ou encore en marge du festival de Cannes, comme lors de cette somptueuse soirée de mai 2016 organisée à l’hôtel du Cap-Eden-Roc par une marque de joaillerie suisse, qui avait exposé un diamant de 404 carats au milieu d’une nuée de mannequins et de célébrités. 

Bref, on peut se demander quels genre de conseils peut bien vendre l’héritier de Chanel. En novembre 2012, peu après la création de sa première société au Panama, il avait confié à une blogueuse exercer comme consultant pour un fonds nommé ION Capital Partners, et avoir été choisi comme « ambassadeur » de VanHan, une agence d’immobilier de luxe à Londres. Qui sont ses autres clients ? Pourquoi un homme aussi riche s'est-il installé dans des paradis fiscaux ? Est-il rémunéré par Chanel via ses sociétés maltaise et panaméenne ? Contactés par l'intermédiaire du service de presse de Chanel, ni la maison de luxe ni David Wertheimer ne nous ont répondu.

  • Fiducial : la face cachée de l’empire Latouche

Christian Latouche © DR Christian Latouche © DR
C’est l’un des patrons français les plus secrets. Depuis son siège lyonnais, Christian Latouche, 76 ans, a bâti en moins d’un demi-siècle le géant de l’expertise comptable Fiducial. Un empire de 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires et 17 000 salariés, qui s’est diversifié dans les services en tous genres aux entreprises, des fournitures de bureau en passant par les logiciels, les services financiers et la sécurité. Proche du Front national, qu’il a fréquenté au milieu des années 2000, la 76e fortune de France (950 millions d’euros selon Challenges) est aussi un redoutable lobbyiste et un patron de presse, propriétaire de l’hebdomadaire Lyon Capitale et de Sud Radio. 

Les documents Malta Files nous ont permis de découvrir que le roi de l’expertise comptable était aussi un pionnier et un expert en optimisation fiscale, qui contrôle depuis l’origine son entreprise depuis… les Pays-Bas. Tout est parti de ses yachts. Comme d’autres patrons français, Latouche a choisi de les loger à Malte, paradis fiscal de la plaisance (lire notre enquête ici).

Entre décembre 2013 et juin 2014, le patron de Fiducial a créé sur l’île trois sociétés maritimes, baptisées Maltover Seas Co I, II et III. Les sociétés II et III ont chacune acheté un actif, probablement des navires, pour respectivement 675 000 et 606 338 euros. Mais le gros morceau est logé dans Maltover Seas Co I : il s’agit du yacht Kriss, un mastodonte de 43 mètres, immatriculé sous pavillon maltais, certes plus tout jeune (1976) mais très élégant. Selon nos estimations, il aurait coûté environ 8 millions d’euros.

Grâce à ces navires maltais, nous avons découvert que Christian Latouche a logé sa fortune dans un réseau de sociétés immatriculées aux Pays-Bas et au Luxembourg. Elles ont changé plusieurs fois de nom (pour brouiller les pistes ?) et publient des comptes tellement abrégés qu’il est impossible de connaître précisément leur patrimoine. Le patron de Fiducial est bien un homme très discret, y compris en matière de chiffres.

Le yacht “Kriss” de Christian Latouche, patron et propriétaire de Fiducial. © D.R. Le yacht “Kriss” de Christian Latouche, patron et propriétaire de Fiducial. © D.R.

L’une de ses holdings au Grand-Duché s’appelle Fiducial Financière du Luxembourg (FFL). Christian Latouche en possède près de 100 %, moins cinq actions appartenant à son conseiller fiscal luxembourgeois Guy Urbain, auteur d’un ouvrage de référence sur la taxation des entreprises. Fondée en 1988, FFL est une « société de gestion de patrimoine familial » créée pour détenir des actifs personnels. C’est elle qui contrôle, par l'intermédiaire d'une seconde société luxembourgeoise, les trois sociétés maltaises détenant les yachts. FFL dispose d’une seconde filiale au Grand-Duché, Fiducial Holding. Son ancien nom suggère qu’elle faisait dans le real estate, c’est-à-dire l’immobilier. Elle n’a dans son bilan que des parts de société(s) qui ne sont pas renseignées.

Et ce n’est pas tout. Dès le 19 avril 1973, trois ans seulement après le rachat d'un tout premier (et modeste) cabinet d’expertise comptable, Christian Latouche a créé à Amsterdam la société Findintertrust BV (pour Fiduciary International Trust), qui est devenue la holding de tête du groupe Fiducial. En septembre 2014, Findintertrust a déménagé au Luxembourg et s’est rebaptisée Fiducial International. Le Grand-Duché est-il devenu plus avantageux que son voisin néerlandais ? Pourquoi Christian Latouche entretient-il une passion aussi ancienne que fidèle pour les paradis fiscaux ? Il n’a, sans surprise, pas répondu à notre mail.

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Treize journaux, regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, publient à partir du vendredi 19 mai les Malta Files. Plus de 150 000 documents confidentiels, dont la liste complète des personnes et entités impliquées dans les 53 247 sociétés immatriculées à Malte, nous ont permis de plonger dans les coulisses de ce paradis fiscal méconnu, qui préside jusqu’au 30 juin l’Union européenne.

Optimisation et évasion fiscales, blanchiment, corruption : 49 journalistes basés dans 16 pays ont enquêté pendant quatre mois sur les Malta Files, dont les révélations seront publiées de façon simultanée durant deux semaines. Outre Mediapart, le projet rassemble Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Dagens Nyheter (Suède), Newsweek Serbia (Serbie), Malta Today (Malte), The Intercept (Brésil/Etats-Unis) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.