En outre-mer, une caste patronale et des lobbys tout-puissants

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Ils ont table ouverte dans les lieux de pouvoir de Paris à Bruxelles, façonnent la politique économique des Dom et sont à la tête d’empires financiers sur tous les océans : les békés et le groupe martiniquais Bernard Hayot ne cessent d’étendre leur emprise.

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Réunion, Mayotte, Guadeloupe, Martinique (France).– Dans la grande salle du « Contentieux » du Conseil d’État, au Palais-Royal, à Paris, les avocats du Groupe Bernard Hayot (GBH) ont le sourire. Nous sommes en juin 2020 : les hommes en robe et en costume-cravate défendent devant le juge des référés – soit dans une procédure d’urgence – le rachat par leur client de son principal concurrent dans le secteur de la grande distribution à La Réunion et à Mayotte.

Le président du tribunal est lui aussi de très bonne humeur, il est à « tu et à toi » avec les représentants de l’Autorité de la concurrence mais aussi avec les avocats du groupe martiniquais. Quelques jours auparavant, l’autorité administrative indépendante a fait savoir que ce rachat – l’absorption de Vindémia, la partie ultramarine du groupe Casino, par GBH – ne posait aucun problème particulier. À l’opposé des craintes exprimées par de nombreux hommes et femmes politiques sur l’île de La Réunion, ainsi que par de nombreux observateurs de la vie économique, l’Autorité de la concurrence n’a pas même jugé bon de déclencher la « phase 2 » des enquêtes sur cette opération de concentration économique avant de donner son feu vert.

À Paris, lors de l’audience au Conseil d’État, Étienne Chantrel, chef du service des concentrations à l’Autorité de la concurrence, reprend à son compte les arguments de GBH et soutient sans ciller devant le bienveillant juge des référés que « même si cela arrive très rarement, en réalité ce dossier soumis à l’Autorité de la concurrence consiste en une opération de déconcentration ».

Dans l’ordonnance rendue une semaine plus tard, la plus haute juridiction administrative confirme intégralement l’absence d’« atteinte grave et immédiate au maintien de la concurrence ». Grande distribution, pièces automobiles, enseignes d’équipement sportif, agroalimentaire : les békés viennent de prendre le contrôle de l’économie de deux Dom supplémentaires. Avec La Réunion et Mayotte qui tombent dans leur escarcelle, c’est un bassin de population de plus d’un million d’habitants, en forte croissance, au pouvoir d’achat à grand potentiel, qui vient grossir un portefeuille déjà bien garni.

« Guadeloupe, Mayotte, Réunion : les békés ne s’arrêteront jamais de coloniser ! » Dans un cri du cœur en direction de ses compatriotes de l’outre-mer, l’homme politique et penseur indépendantiste martiniquais Garcin Malsa a le sentiment de prêcher dans le désert autant que de rappeler des évidences. Mediapart l’a rencontré chez lui, en mars 2021, à Sainte-Anne, au sud de son île des Caraïbes. « C’est ce que les Réunionnais, les Mahorais, doivent comprendre : les combattre, nous aider à les combattre, c’est se sauver ! Leurs racines sont ici, ce sont eux qui gouvernent ici. Ce sont les maîtres du pays, ce n’est pas symbolique, c’est de la realpolitik. C’est pourquoi notre combat est plus dur en Martinique. »

Le penseur et homme politique indépendantiste martiniquais Garcin Malsa est un pionnier de l'écologie politique dans la Caraïbe. © JS Le penseur et homme politique indépendantiste martiniquais Garcin Malsa est un pionnier de l'écologie politique dans la Caraïbe. © JS

Un combat qui ne date pas d’hier. Dans son livre Les Blancs créoles de la Martinique, une minorité dominante (L’Harmattan, 2002, Paris), l’anthropologue Édith Kováts Beaudoux décrit sans fard un groupe « de moins de 1 % de la population globale, soit un peu plus de 3 000 personnes […], caractérisé par son morcellement intérieur et par sa forte cohésion vis-à-vis de l’extérieur, facteur principal de sa survie raciale et du maintien de sa position socio-économique privilégiée ».

Envoyés par la France de Richelieu afin d’y établir des comptoirs, à partir du XVIIe siècle, les Blancs créoles ont toujours été à la manœuvre dans le façonnement de l’économie coloniale. À la tête des plantations – appelées localement « habitations » – alternant les types de cultures (café, épices, canne à sucre, ananas, bananes...) et exploitant les dizaines de milliers d’esclaves arrachés à l’Afrique, ils ont fait correspondre exactement leur production aux besoins de la métropole.

Aujourdhui encore, la part la plus opulente de cette caste vit dans une zone bien précise de la Martinique. Sur la commune du François, le lotissement Cap-Est concentre – une fois passées des plantations de bananes où travaillent des ouvriers noirs occupés à charger les lourds régimes dans de petites camionnettes – de somptueuses demeures, avec accès privatif à la mer. Endogamie, confidentialité stricte et non-mixité sont toujours la règle.

L’emprise des groupes détenus par les békés sur les économies insulaires est totale. Selon un rapport indépendant dont le groupe martiniquais conteste farouchement les conclusions, GBH contrôle, depuis son rachat de Vindémia en 2020, plus de 45 % du commerce de détail sur l’île de La Réunion, pour un chiffre d’affaires annuel de plus de deux milliards d’euros. À Mayotte, la situation est encore plus critique : la quasi-totalité des « doukas », des commerces de proximité, sortes d’épiceries traditionnelles réparties aux quatre coins de l’île, sont devenues sa propriété.

Doù vient la bienveillance des pouvoirs publics à légard dune telle concentration dans les départements d’outre-mer ? De l’organisation de cette caste patronale en lobbys tout-puissants. Leurs noms sont Fédération des entreprises d’outre-mer (Fedom) et Eurodom. Via ses administrateurs, GBH fait partie des fondateurs de ces organisations.

Consacrés pour le premier au Parlement français et aux ministères parisiens, pour le second aux mêmes et aussi aux institutions bruxelloises, les deux lobbys rassemblent la totalité des entreprises détenues par les békés et négocient en leur nom les adaptations réglementaires, les aides étatiques et européennes, la législation en vigueur, etc. Ils comptent également dans leurs rangs la majorité des collectivités d’outre-mer qui leur confient ainsi les clés et les pouvoirs de négociation à propos de l’octroi de mer par exemple.

« À la Fedom, nous pouvons avoir des positions diverses et contradictoires en ce qui concerne l’octroi de mer », tient à relativiser son actuel président, Hervé Mariton. Homme de droite, ancien ministre de l’outre-mer du président Jacques Chirac, il réfute l’expression de « lobby tout-puissant ». « Est-ce qu’il y a un surplomb de ces groupes dans la vie de la Fedom ? La réponse est non. Cet acteur de poids en particulier ne dirige pas la Fedom. »

Toute l’année, les lobbyistes écrivent des amendements que les parlementaires, français comme européens, soumettent ensuite au vote de leurs collègues ; ils sont reçus à intervalles extrêmement réguliers au ministère de l’économie et considèrent celui des outre-mer, rue Oudinot, un peu comme une dépendance de la mairie du François. « La devise de Bernard Hayot, c’est “le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien” », confie une source proche de ces dossiers européens sous couvert d’anonymat.

« Les lobbyistes d’Eurodom sont discrets, ils ne s’exposent pas inutilement. Par contre, on les voit dans toutes les négociations à Bruxelles, au ministère de l’agriculture, à l’outre-mer, tout ce qui peut influer de près ou de loin sur les économies insulaires. Par exemple, alors que l’enveloppe du Posei [le programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité, une enveloppe européenne de 320 millions d’euros fléchés vers l’outre-mer français  ndlr] était menacée, ils ont fait venir 250 socioprofessionnels des outre-mer à Bruxelles, Canaries et Madère compris. Le Posei a été maintenu pour deux ans et l’argent a été pris sur l’enveloppe de la politique agricole commune. »

Des plaintes qui n’aboutissent pas

Le délégué général d’Eurodom, Benoît Lombrière, ancien conseiller technique à l’outre-mer du président Nicolas Sarkozy, était auditionné en mars 2020 par la délégation aux outre-mer du Sénat. Au Palais du Luxembourg, dans une ambiance courtoise, il se permettait tout de même de tancer les autorités françaises : en cause, notamment, les aides européennes consacrées à la production de sucre. « L’instruction des dossiers d’aides d’État par la Direction générale de la concurrence et non plus par les directions sectorielles soulève une véritable inquiétude, s’inquiétait Benoît Lombrière. Cependant, nous sommes dans un dialogue constant avec la Direction générale de la concurrence et avec la Direction générale de la fiscalité. Nous avons l’habitude de discuter avec eux. Nous ne sommes pas en territoire inconnu. Il faudra cependant une inflexion dans la manière dont les administrations françaises justifient les aides. Il nous revient de commencer à éclairer ceux qui font les dossiers à Paris. »

L’avocate guadeloupéenne Maryse Coppet a déposé plusieurs plaintes devant la Commission européenne : elle s’insurge contre l’appropriation des fonds européens par ces groupes d’intérêts constitués. « Le problème, c’est que l’État ne se déjuge pas quand il est mis en cause et il est très difficile de faire avancer les choses parce que les plaintes devant l’Office de lutte antifraude [Olaf] européen n’aboutissent jamais, en raison de la mauvaise volonté de la France. Résultat, le Posei renforce les positions des gros producteurs. »

Les anciennes plantations, appelées "habitations", comme ici dans le sud de la Martinique, font actuellement l'objet de réhabilitations, au grand dam des militants anticolonialistes qui voudraient en faire des lieux de mémoire. © JS Les anciennes plantations, appelées "habitations", comme ici dans le sud de la Martinique, font actuellement l'objet de réhabilitations, au grand dam des militants anticolonialistes qui voudraient en faire des lieux de mémoire. © JS

Un poulet « né et élevé en Guadeloupe » (NEG) qui ne parvient pas à trouver son modèle économique alors que 99 % de la volaille consommée aux Antilles est importée ; une monoculture de la canne à sucre mortifère sur l’île de La Réunion alors que le taux de couverture, soit le rapport entre la valeur des importations et celle des exportations, est particulièrement faible dans l’île ; d’immenses hypermarchés et des zones commerciales qui défigurent les paysages alors que l’autonomie alimentaire devient un mirage toujours plus lointain dans les Dom ; les conséquences des situations de rente et les termes inégaux des échanges économiques tels que définis par les lobbys patronaux font des dégâts considérables. La vie chère n’est pas le moindre d’entre eux : selon le département ultramarin, les produits de première nécessité sont de 22 % à 38 % plus chers qu’en métropole.

« Bien sûr qu’ils prennent les fonds européens, mais il ne faut pas penser pour autant qu’ils sont intelligents, s’agace l’indépendantiste Garcin Malsa, en écoutant le récit de négociations bruxelloises depuis sa maison de Sainte-Anne, en Martinique. L’intelligence vient de nous, nous les avons aidés à se structurer. Ils fonctionnent comme des automates. » Parmi d’autres explications avancées, le mot « béké » trouverait son origine dans un mot africain, de la nation ashanti. Il désignerait « M’Béké », « ceux qui ont le pouvoir », en opposition à « ceux qui savent », les « M’Méké ».

« Après les grandes manifestations, le blocage total de l’économie, l’immense soulèvement populaire de 2009, les békés ont été contraints de faire une révolution sociologique, temporise un très bon observateur du climat social aux Antilles, qui préfère ne pas être cité. Cela est passé notamment par la Fondation Clément, un outil culturel au service des artistes caribéens, très régulièrement mis en avant dans la communication publique du groupe GBH. »

Sollicité, le groupe GBH n’a pas répondu à nos questions, pas davantage que son président, Bernard Hayot. La Fondation Clément, que Bernard Hayot préside aussi, nous a fait savoir par courriel qu’il n’était « pas disponible ». Dans les documents qui mettent en avant l’action de la Fondation Clément, il est précisé que ce lieu, une ancienne habitation sur la commune du François, « a progressivement élargi ses horizons, ces dernières décennies, en s’ouvrant au public ou en accueillant des invités aussi prestigieux que les présidents Bush et Mitterrand. Mais, au-delà de ces événements, il a su conserver son identité et rester fidèle à sa mémoire, témoignant d’un passé qui fut, comme partout à la Martinique, fait de grandeurs et de misères et qui réunit aujourd’hui les Martiniquais autour de l’art et de la culture ».

Au-delà des « grandeurs et des misères », il arrive que la machine économique et coloniale bien huilée déraille. Et c’est aux Antilles françaises, là où la caste patronale est la plus puissante, que le plus terrible raté de ce système déjà ancien s’est produit : l’empoisonnement de la population au chlordécone. Une statistique résume tous les chiffres du mal-développement et de l’accaparement des richesses : les Martiniquais et les Guadeloupéens détiennent le record mondial par habitant de taux de cancers de la prostate.

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