Les chiffres du chômage sont-ils à côté de la plaque?

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Pourquoi Pôle emploi et l'Insee livrent-ils systématiquement des chiffres différents lorsqu'il s'agit de dénombrer les chômeurs en France ? Pourquoi l'écart entre eux s'accroît-il inexorablement depuis 2009 ? Le fameux « chiffre du chômage » décrit-il une réalité ? Explications en vidéo.

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Combien y a-t-il de chômeurs en France ? La question a beau paraître évidente, la réponse l’est beaucoup moins, à en croire les chiffres fournis en ouverture d’émission par nos deux invités, Christine Erhel, économiste et maître de conférences à l’université Paris 1, et Stéphane Jugnot, statisticien et chercheur associé à l’Ires, l’institut de recherche qui travaille pour les syndicats français.

Pour Pôle emploi, il y avait en octobre 2016 3,4 millions de chômeurs dits « de catégorie A » en France métropolitaine. Mais aussi 5,4 millions des inscrits à Pôle emploi dans les catégories A, B et C confondues (lire ici notre analyse sur ces données). Et que dire des seulement 2,8 millions mesurés par l’Insee ? Christine Erhel et Stéphane Jugnot dévoilent les subtilités de ces mesures. Pôle emploi fournit chaque mois le nombre de chômeurs inscrits dans ses agences, bénéficiant de ses services et devant se soumettre à une série d’obligations (accomplir « des actes positifs et répétés » de recherche d’emploi, accepter les offres raisonnables, se rendre à toute convocation, etc.).

L’Insee, de son côté, livre chaque trimestre les résultats d’une enquête, dont la collecte a lieu en continu. En France métropolitaine, environ 100 000 personnes de 15 ans et plus sont interrogées chaque trimestre. L’organisme élabore le taux de chômage « au sens du Bureau international du travail (BIT) », dont les normes font référence un peu partout dans le monde. Ces données permettent donc des comparaisons internationales, ce qui explique qu’elles soient jugées plus utiles par la plupart des chercheurs sur ces questions. En octobre dernier, une commission d’enquête du Sénat portant sur ce sujet précis est parvenue à la même conclusion.

La liste de Pôle emploi est, il est vrai, très sensible aux variations de la politique de l’emploi, ou à des données telles que les « cessations d’inscription pour défaut d’actualisation » : quand un demandeur d’emploi oublie un mois de mettre à jour sa situation sur Internet, il est sorti des listes. Ce chiffre oscille entre 167 000 et 276 000 chaque mois, sans explication rationnelle.

Mais comment expliquer que l’écart entre les deux mesures ne cesse de croître ? Début 2009, l’Insee comptabilisait environ 100 000 chômeurs de moins que Pôle emploi. En septembre, la différence avait été multipliée par sept ! À ce mystère, il n’y a pas de réponse claire, mais nombre d’hypothèses, allant du retour sur les listes des plus de 57 ans, qui ne sont plus dispensés de recherche d’emploi depuis 2009, aux chômeurs découragés mais restant inscrits…

Pourquoi n’en sait-on pas plus ? Et au fait, pourquoi ne connaît-on pas mieux le parcours des Français inscrits à Pôle emploi ? On est par exemple aujourd’hui incapable de dire combien de personnes alternent entre les périodes de chômage et celles de CDD courts, ni comment ils le font (à ce sujet, lire notre article détaillant la précarité du monde du travail). Pour Stéphane Jugnot, la raison est simple : les ressources de Pôle emploi et de la Dares, le département statistique du ministère du travail, sont trop occupées à récolter et publier chaque moi le fameux « chiffre du chômage ». Les deux économistes sur le plateau s’accordent pour dire qu’une publication trimestrielle serait bien suffisante…

Un constat est à tirer de ce débat : attention aux chiffres. Qui sait par exemple qu’aux États-Unis, le taux de chômage est aujourd’hui à un niveau très bas, mais qu’en revanche le taux d’emploi, lui, n’est jamais remonté après la crise de 2008 ? Christine Erhel explique que l’effondrement de l’économie américaine, et la faiblesse du système d’indemnisation chômage, ont en fait éloigné définitivement un nombre important d’Américains du marché du travail. Ils sont désormais classés comme des inactifs dans les statistiques. À garder en tête lorsque le modèle américain, et son quasi-plein emploi, surgissent dans les débats.

Et au passage, n’oublions pas de rappeler un chiffre peu connu, mais qui dit beaucoup de la précarité dans notre pays : seule la moitié des inscrits à Pôle emploi touche une indemnité.

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