Tous «ubérisés», même les chauffeurs VTC

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Il n’y a pas que les taxis, en grève ce mardi 26 janvier, qui craignent la montée en puissance d’Uber et de ses concurrents. De plus en plus, les chauffeurs eux-mêmes critiquent leurs conditions de travail. Les applications, de leur côté, défendent les milliers d’emplois qu’elles permettent de créer. Premier article d'une série consacrée à l’« ubérisation » du travail.

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Il s’en est fallu de peu, et l’image aurait assurément attiré les regards. Ce mardi, où des centaines de taxis font grève partout en France contre la « concurrence déloyale » des voitures de transport avec chauffeur (VTC), plusieurs des chauffeurs œuvrant pour Uber, Chauffeur-privé, Snapcar et autres LeCab ont caressé l’idée de manifester avec les taxis parisiens. Pour mieux signifier, comme le dit Sayah Baaroun, responsable du premier syndicat officiel des VTC, créé en octobre et affilié à l’Unsa, que « dans le combat qui oppose aujourd’hui ces deux catégories, la victoire n’est pas pour nous, les chauffeurs, mais pour les plateformes qui nous paupérisent ». Ou pour rappeler, comme Guillaume Lahalle, du remuant collectif Actif-VTC, que « le système mis en place par les applications est en fait copié de celui des centrales de taxis comme G7, avec un central de réservation qui redistribue les courses vers des chauffeurs affiliés ».

Ce conducteur sait de quoi il parle. Après avoir été pendant des années taxi locataire (statut où il payait le droit d’utiliser une licence et une voiture qui ne lui appartenaient pas), il est passé de l’autre côté en 2014. « C’est le même système d’exploitation des chauffeurs », lance-t-il. Son propos est appuyé par Helmi Mamlouk, qui a monté cet été un autre collectif, Capa VTC : « Aujourd’hui, il n’y a pas que les taxis qui ont du mal à s’en sortir, ça concerne tous les chauffeurs. Il y a de plus en plus de VTC : 2 900 en France en 2013, et presque 15 000 fin 2015 [contre 55 000 taxis dans tout l’Hexagone - ndlr] ! Or, le gâteau n’est pas extensible et on ressent des baisses de chiffre d’affaires dans tout le secteur… » Paul Risbourg, secrétaire général de la plus grosse fédération de VTC, le CSNERT, affirme lui aussi « être d’accord sur l’essentiel » avec les taxis vent debout contre Uber et ses semblables.

Les taxis manifestent porte Maillot, à Paris, le 26 janvier. © Reuters - Charles Platiau Les taxis manifestent porte Maillot, à Paris, le 26 janvier. © Reuters - Charles Platiau

Ainsi, les adversaires de ces applications ne se recruteraient pas seulement dans les rangs des taxis ? Très remontés, une délégation de ces professionnels a été reçue à la mi-journée à Matignon par Manuel Valls et les ministres Bernard Cazeneuve (Intérieur), Alain Vidalies (Transports) et Martine Pinville (Artisanat). Juste avant, Manuel Valls avait condamné des « violences inadmissibles » à la sortie de la réunion du groupe socialiste à l'Assemblée. Vingt personnes ont été interpellées, notamment pour violences, à la suite d'incidents qui ont émaillé la manifestation porte Maillot et à Orly, a indiqué la police. Des manifestants ont notamment brûlé des pneus sur le périphérique, et ont été dispersés à coup de gaz lacrymogène.

Pourtant, loin des caméras, promptes à scénariser un affrontement catégoriel au fil de grèves à répétition dans le secteur, d’autres chauffeurs s’inquiètent d’être eux aussi « ubérisés ». Et ceux-là mêmes qui sont vus comme l’ennemi par de nombreux taxis. C’est tout le paradoxe de ce secteur bouillonnant, où les transformations s’enchaînent à toute vitesse depuis un peu plus de six ans. Mais c’est un paradoxe qui ne s’affiche pas encore au grand jour ce mardi : les chauffeurs VTC ont été discrètement dissuadés de se joindre aux cortèges par des responsables de syndicats de taxis, qui craignaient pour leur sécurité. Les accrochages survenus lors de la grève de juin dernier sont encore dans toutes les têtes.

A bas bruit, c’est pourtant bien un nouveau front qui est en train de s’ouvrir contre ces applis qui permettent aux particuliers de commander une voiture en un tapotement de smartphone. Uber, ultradominant sur le marché, est actif dans dix grandes villes de France. Lancée en 2010 aux États-Unis, débarquée à Paris fin 2011 (sa première implantation non américaine), l’entreprise est désormais implantée dans 60 pays et avance si vite que son nom est devenu synonyme du débarquement massif de ces plateformes de mise en relation entre fournisseurs de services et consommateurs, dans tous les domaines. Cet article est d’ailleurs le premier d’une série qui explorera sur Mediapart l’« ubérisation du travail », aussi diverse et confuse soit cette notion.


Uber et ses concurrents promettent 70 000 emplois

Pour faire entendre sa voix en ce jour de grève principalement dirigée contre elle, Uber a sorti la grosse artillerie, en martelant un seul message : si elle se développe comme elle l’entend, elle pourrait créer 70 000 emplois en France. Un site web, un clip vidéo léché et quelques témoignages de chauffeurs bien emballés ont été dévoilés pour l’occasion. Uber, avec les autres applis du secteur, fait aussi appel à ses clients, incités à signer une lettre à François Hollande, comme elle l’avait fait cet été contre le maire de New York. En 12 heures à peine, l’entreprise se félicitait d’avoir rassemblé 80 000 signatures. « L’objectif de cette manifestation des taxis est simple, assure le message envoyé aux clients des applis : faire pression sur le gouvernement pour rendre encore plus difficile l’accès à la profession de chauffeur VTC afin de limiter la concurrence, alors que le secteur est en plein essor. »

Clip vidéo - "70 000 entrepreneurs" © Mediapart

Car les applications, Uber en tête, surfent habilement sur le chômage de masse et sur les velléités du gouvernement de « déverrouiller » l’économie en contractant le code du travail. Elles proposent un modèle où les chômeurs se prennent en main en devenant « des entrepreneurs », souvent sous le statut d’auto-entrepreneurs, et travaillent dur en contrepartie d’un accès facilité à un métier. « Les chauffeurs ne sont pas des salariés, ce sont des entrepreneurs, ayant un contrat de partenariat avec les applications. Ils ne travaillent pas “pour” Uber, mais “avec” Uber », insiste-t-on en interne. Car Uber et ses semblables n’emploient pas directement les conducteurs. Leurs applis font simplement office d’apporteurs d’affaires, et les chauffeurs leur reversent une commission, au minimum 20 % du prix de la course.

Un modèle qui est précisément celui de G7 ou de Taxis Bleus (également propriété de G7, ce qui était resté secret pendant… dix ans), qui facturent 300 euros par mois le service de central radio. Mais G7 possède aussi un millier de licences à Paris, qu’elle loue environ au moins 200 euros par jour aux chauffeurs désireux d’exercer sans détenir le précieux sésame. « Voitures jaunes, la seule entreprise qui s’était lancée dans le secteur en salariant des chauffeurs et en achetant des voitures, dans une démarche entrepreneuriale classique, a fait faillite en une année », rappelle François Donnadille, vice-président de la Fédération française des exploitants de voitures de transport avec chauffeur.

Sondage Ifop - Uber - décembre 2015 Sondage Ifop - Uber - décembre 2015

D’où sort le chiffre de 70 000 créations d’emploi que font miroiter ces nouveaux entrants ? Tout simplement du rapport sur le sujet rendu au printemps 2014 par Thomas Thévenoud, député socialiste et éphémère secrétaire d’État que sa « phobie administrative » a éjecté du gouvernement. Le texte évoquait 68 000 emplois créés potentiellement. En décembre dernier, Uber a par ailleurs largement partagé les conclusions d’un sondage commandé à l’Ifop auprès de ses propres troupes. Il en ressortait que 25 % des chauffeurs utilisant son appli étaient au chômage avant de rejoindre ses rangs, dont près de la moitié sans emploi depuis plus d’un an. De même, insiste l’entreprise, « en région parisienne, 45 % des chauffeurs proviennent de communes avec un taux de chômage supérieur à 15 % » et « la présence de chauffeurs professionnels est particulièrement forte dans les villes où le revenu moyen est faible ». Des chiffres qui valent en fait autant pour les conducteurs de VTC que de taxis, les deux populations étant largement similaires.

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