Uber, Deliveroo : les batailles de l’ubérisation

Deliveroo: un «forum» de coursiers simulacre de dialogue social

La plateforme de livraison a réuni cette semaine des représentants de ses coursiers. Mais elle reste loin des garanties légales accordées à des salariés, ses livreurs étant censés être indépendants. Une interprétation que la justice conteste de plus en plus.

Dan Israel et Khedidja Zerouali

27 février 2020 à 19h26

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Ils étaient une vingtaine, mardi 25 février au soir, à sortir mécontents d’une salle de réunion du IIe arrondissement de Paris, où ils étaient rassemblés depuis la mi-journée. Tous livreurs utilisant l’application Deliveroo, ils venaient d’essuyer les plâtres du dialogue social, version plateforme numérique. Et ils n’ont pas été convaincus, loin s’en faut.

« Ils nous ont transformés en bombe à retardement », lance Jérémy Wick pour résumer la déception ressentie à l’issue des échanges avec la direction. Mediapart a déjà donné la parole à ce livreur bordelais cet automne, lorsqu’il s’était engagé avec quatre collègues dans un périple à vélo de 1 000 kilomètres, pour faire porter la voix des livreurs auprès de la direction de l’entreprise.

Jérémy Wick et les autres bikers présents à Paris ce mardi sont censés représenter désormais les quelque 11 000 coursiers travaillant avec l’application de livraison de repas, dans le cadre du « forum Deliveroo ». Selon l’entreprise, cette initiative, lancée en novembre dernier, doit offrir « la possibilité aux livreurs partenaires de partager leurs idées et retours d’expérience ». Une réunion entre les représentants et l’entreprise doit se tenir quatre fois par an.

En d’autres termes, il s’agit de mettre sur pied une ébauche d’instance de représentation du personnel… à ceci près que les « livreurs partenaires » ne sont pas des salariés, mais des chefs d’entreprise (micro-entrepreneurs la plupart du temps) qui passent un contrat de prestation de service avec Deliveroo. Les règles légales encadrant la représentation des salariés et le dialogue social ne s’appliquent donc pas dans l’entreprise.

À Nantes, en août 2019. © Estelle Ruiz / NurPhoto

« Deliveroo est la seule plateforme en France à avoir une structure formelle où des livreurs élus ont leur mot à dire sur l’entreprise, participent aux décisions, et ont un dialogue avec la direction », se félicite un porte-parole de l’entreprise, contacté par Mediapart. Deliveroo prend en charge « tous les frais de déplacements, de nourriture et de logements des représentants lors de ces journées » et les représentants reçoivent également « une compensation supplémentaire de 150 euros par journée de réunion ».

Par cette initiative, la plateforme tente de reprendre la main sur l’image qu’elle renvoie, notamment sur les questions de dialogue social. En septembre dernier sur France 2, « Cash investigation » l’avait sérieusement malmenée en démontrant qu’elle avait utilisé l’outil de géolocalisation de son application pour identifier des livreurs manifestant contre ses baisses répétées de tarif – qui ont eu lieu tous les étés depuis 2017.

À la même époque, Nassim Hamidouche, l’un des leaders du dernier mouvement de grève, avait vu son contrat rompu par l’entreprise. L’entreprise assure qu’il n’a pas livré plusieurs repas qu’il avait indiqués comme bien distribués, mais le livreur conteste cette explication.

Le Média a aussi récemment dévoilé des échanges internes datant de 2017 montrant que l’entreprise était peu désireuse de rencontrer les leaders des livreurs contestant sa pratique tarifaire, préférant mettre en avant un représentant non livreur, mais favorable aux méthodes des plateformes.

Place donc au « forum Deliveroo ». Les coursiers souhaitant représenter leurs collègues ont dû postuler par voie électronique fin 2019, sans savoir comment leur candidature serait retenue ou non. Un vote en ligne a ensuite eu lieu en janvier. « Mais on ne sait pas vraiment combien de personnes ont voté pour nous, s’inquiète la Strasbourgeoise Marine, livreuse depuis un an et demi. Ils nous ont dit qu’il y avait eu 2 000 votes, mais chacun pouvait voter pour une à quatre personnes. » 

Vingt-cinq coursiers, cinq par grande région, ont finalement été élus. Ils n’auront droit à ce poste que pour un an, avant de devoir céder la place. En cas de fin de collaboration avec l’appli, ou même d’absence de participation au forum, « un représentant peut se voir retirer ses fonctions ». Quel est le rôle que leur assigne la plateforme ? « Le Forum pourra notamment discuter de problématiques telles que la sécurité, le design des équipements ou les avantages proposés aux livreurs », indique l’entreprise dans sa communication.

Mais attention, le forum « n’a pas vocation à traiter les problèmes individuels des livreurs tels que la facturation ou les violations du contrat ». Contrairement aux prérogatives réservées aux représentants du personnel dans une entreprise classique, les représentants des livreurs n’ont pas non plus la maîtrise de l’ordre du jour des réunions. Tout juste ont-ils « la possibilité de suggérer des points à l’ordre du jour ».

Pour ce premier rendez-vous, Deliveroo avait prévu un découpage minuté, 30 minutes par séquence. Et peu de place pour les interactions. « À chaque fois qu’on a posé des questions, ils nous ont répondu qu’ils travaillaient sur le sujet », raconte Marine. « Ce n’était pas une table ronde, mais une salle de cours », s’accordent à dire cinq des participants. « Ce n’est plus un échange, vous nous imposez vos décisions. Vous voulez faire de nous vos porte-parole », s’est ainsi agacé un livreur.

Au rang des promesses, l’équipe de Deliveroo a évoqué des vêtements plus adaptés pour les livraisons, mais ne distribuera toujours pas de batteries externes de téléphone, ni de lumières ou de pantalons de pluie.

Les nuages judiciaires s’accumulent

L’annonce cruciale avait été réservée pour la fin, camouflée dans une diapositive Powerpoint innocemment titrée : « Améliorer l’accès et la flexibilité ». Deliveroo a annoncé rien de moins que la fin du seul confort que reconnaissent les livreurs dans leur collaboration avec la plateforme : l’existence de créneaux horaires de livraison, où seuls un certain nombre de coursiers peuvent s’inscrire, leur garantissant qu’ils ne seront pas un nombre infini à se partager les commandes.

Au contraire, le concurrent Uber Eats pratique le « free shift », où un nombre théoriquement infini de livreurs peuvent être en compétition pour livrer des repas à toute heure de la journée. Occasionnant fréquemment de très longs temps d’attente sans rémunération pour les travailleurs.

À partir du 6 mars, Deliveroo expérimentera également dans plusieurs villes cette organisation, sous le nom de « free login ». « Deliveroo souhaite offrir toujours plus de flexibilité aux livreurs, afin de répondre à leur demande. Des milliers de livreurs nous indiquent que c’est ce qu’ils souhaitent », indique l’entreprise.

Pour appuyer ses dires, Deliveroo utilise les résultats d’un sondage mené au printemps auprès de ses livreurs… dont la participation déclenchait un tirage au sort, avec la possibilité de gagner des bons d’achat allant jusqu’à 500 euros. Les résultats du sondage interne ont été utilisés toute la journée durant la première réunion du forum Deliveroo. « Quand on leur dit que ça ne va pas, ils nous expliquent que tout le monde est content et nous montrent les résultats du sondage », s’agace Marine. Selon cet outil, « 82 % des livreurs préfèrent Deliveroo », et « 83 % sont satisfaits du statut d’indépendant »

Pour Bao (son prénom a été modifié à sa demande), livreur parisien depuis quatre ans, la discussion s’est résumée à « une opération de communication » : « Une photographe a passé la journée à nous prendre en photo, on a forcé les sourires. Quand j’ai demandé dans quel but elle faisait ces photos, l’un des responsables m’a répondu que c’était pour la publicité ou pour un usage interne. »

Deliveroo a certainement besoin de redorer son image. Les appels au boycott de l’application lancés par des collectifs de livreurs, comme le Clap à Paris – qui a annoncé début février qu’il allait constituer en syndicat –, se poursuivent régulièrement. Les livreurs récalcitrants se déplacent désormais devant les « dark kitchens » où l’entreprise met à disposition des cuisines pour les restaurants faisant appel à ses services.

Des collectifs de livreurs multiplient les appels au boycott de Deliveroo.

La plateforme a également subi un revers en décembre, au même titre qu’Uber, lorsque le Conseil constitutionnel a invalidé la création de « chartes sociales », voulues par le gouvernement et censées régir la relation entre les plateformes et les travailleurs qui en dépendent. Le Conseil a jugé problématique le fait que les chartes risquaient de faire « échec » à la possibilité pour le juge de requalifier la relation entre la plateforme et le travailleur en contrat de travail. C’était en effet l’un des buts à peine dissimulé du gouvernement.

Et c’est bien sur ce point précis que les menaces se font les plus précises. Il y a un an, la Cour de cassation visant Take Eat Easy, puis la cour d’appel pour Uber, ont toutes deux jugé que des travailleurs passant par les plateformes étaient des salariés comme les autres, ayant les mêmes droits : congés payés, heures supplémentaires, couverture maladie, assurance-chômage… Par ailleurs, l’inspection du travail et l’Urssaf ont pris la même position envers Deliveroo, et une enquête judiciaire pour travail dissimulé a été lancée contre Deliveroo France à l’été 2018.

La Cour de cassation devrait se prononcer définitivement dès le 4 mars sur la situation du chauffeur Uber ayant gagné en appel. Si la décision est à nouveau en faveur de ce dernier, c’est tout le modèle de l’ubérisation du travail qui sera remis en cause. En attendant, c’est le conseil des prud’hommes de Paris qui s’est prononcé pour la première fois, le 4 février. La juge départiteure, c’est-à-dire une magistrate professionnelle, a requalifié en contrat à durée indéterminée la prestation de service d’un livreur à vélo, qui avait travaillé 6 mois en tant que micro-entrepreneur pour Deliveroo.

Le jugement s’appuie fortement sur celui de la Cour de cassation de décembre 2018 à l’encontre de Take Eat Easy, et conclut que le lien de subordination est établi entre le donneur d’ordre et le coursier. Le premier était en effet en mesure de surveiller en permanence le second, par le biais de l’outil de géolocalisation de son application, et disposait de pouvoirs de sanction à son égard.

Le travailleur a obtenu 32 000 euros d’indemnité, dont 19 000 euros pour compenser le délit de travail dissimulé : le tribunal a estimé que l’entreprise s’était « intentionnellement soustraite à l’accomplissement des formalités » administratives et au paiement des cotisations sociales liées au salaire qu’elle aurait dû verser. Les nuages s’accumulent rapidement pour la plateforme de livraison. Si la justice continue à lui donner tort face à ses livreurs, elle aura prochainement bien besoin de nouer un vrai dialogue avec eux.

Dan Israel et Khedidja Zerouali


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