CoopCycle, concurrent rêvé de Deliveroo

Par

Utopique et engagé, le projet CoopCycle entend battre sur son propre terrain le numéro un de la livraison de repas. Issus de la mouvance Nuit Debout, de jeunes militants tentent de créer un logiciel concurrent, destiné à des coursiers organisés en coopératives.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Pour partir à l’assaut du modèle des plateformes numériques, celles qui en quelques années sont parvenues à régenter le travail de dizaines de milliers de travailleurs indépendants, il y a plusieurs méthodes. Celle, d'abord, qu’ont choisie neuf coursiers à vélo qui travaillaient pour Take eat Easy. Cette start-up de livraisons de repas avait le vent en poupe jusqu’à ce qu’elle cesse brusquement toute activité en juillet 2016, ne payant pas ce qu’elle devait à tous ses livreurs. Mais le 26 septembre, les neuf coursiers, qui réclamaient aux prud’hommes de Paris de requalifier leurs contrats avec Take eat Easy en contrats de travail, ont été déboutés. Les juges ont décidé qu’ils n’étaient pas compétents pour traiter des relations entre une entreprise et des auto-entrepreneurs, estimant que ces derniers devaient s’adresser au tribunal de commerce.

C’est la quatrième fois que les prud’hommes de Paris rendent une décision similaire. Alors, d’autres ont choisi une voie différente pour défier les plateformes de distribution de repas, et en premier lieu la plus connue d’entre elles, Deliveroo. Depuis plusieurs mois, une petite quinzaine de bénévoles, de coursiers, de militants, travaillent pour créer CoopCycle. Ce logiciel permettrait à des coursiers indépendants de concurrencer Deliveroo avec ses propres armes, en mettant en service une plateforme de gestion des commandes de restaurants et des courses à vélo. Ces têtes chercheuses un brin rêveuses racontent leur démarche sur un blog hébergé par Mediapart. CoopCycle sera une plateforme à visée éthique, destinée à faire vivre des indépendants regroupés au sein de diverses coopératives partout en France, et est appuyée par une large réflexion politique sur la place du travail au XXIe siècle.

« Depuis des années, le discours général, c’est qu’il n’y a rien à faire contre l’ubérisation. Et nous, on débarque avec un truc complètement utopique, et ça intéresse tout le monde… », jubile Alexandre Segura. Ce développeur web d’une trentaine d’années est à l’origine du projet CoopCycle, qui bénéficie en effet d’une forte médiatisation, notamment depuis le mouvement de protestation contre Deliveroo mené cet été par plusieurs collectifs de livreurs. À la manœuvre pour créer le logiciel de plateforme open source, Alexandre Segura le dit lui-même, il a été longtemps peu intéressé par la politique. C’est le mouvement Nuit Debout, dans la foulée des contestations contre la loi El Khomri au printemps 2016, qui l’a « réveillé ».

coopcycle
Engagé dans la création et la maintenance du site web du mouvement, il a noué des liens avec une poignée de jeunes actifs, parmi lesquels Kévin Poperl, qui prend aujourd’hui en charge les questions politiques de CoopCycle, et la journaliste Laury-Anne Cholez, qui s’occupe de la réflexion et de la communication. Tous trois travaillent sous l’œil attentif de Jérôme Pimot, figure des livreurs à vélo en lutte contre les plateformes (que nous avons présenté ici et invité ici). « Voilà une réalisation concrète et politique issue de Nuit Debout !, signale Laury-Anne Cholez. Le but n’est pas de culpabiliser les gens qui utilisent Deliveroo, mais de leur proposer un autre service, plus éthique. »

Pour le développeur web, le déclic a eu lieu lorsque Take eat Easy a baissé le rideau. « Mon beau-frère était livreur chez eux, en auto-entrepreneuriat, et quand la boîte a coulé, il n'a jamais touché de rémunération pour son dernier mois de courses, raconte-t-il. L'entreprise a disparu du jour au lendemain, alors qu’elle était super hype encore une semaine avant… » De plus en plus méfiant envers le modèle de l’économie de plateforme, dont Uber, Airbnb et Deliveroo sont les symboles les plus éclatants, il commence « à bricoler du code » dans son coin pour créer son propre logiciel, qui répondrait à des normes plus respectueuses des travailleurs qui l’utilisent.

« J’ai posté un bout de mon code sur GitHub, le site où les développeurs montrent leur boulot, puis je me suis incrusté sur des groupes Facebook qui s’organisaient après la chute de Take eat Easy, pour parler de mon travail, se remémore-t-il. Je ne pensais pas que des gens pourraient y croire, mais ça a beaucoup attiré l’attention, y compris celle de Jérôme Pimot. » Il décide ensuite de proposer son projet sur le site du budget participatif de la Ville de Paris, en demandant 200 000 euros. La candidature est rejetée, car assimilée à une simple demande de subvention, mais elle a eu le temps de faire mouche et d’attirer l’attention. La machine est lancée, une nuée de volontaires, à la disponibilité variable, commencent à s'agréger au projet.

La petite bande rêve de mettre à disposition des pouvoirs publics une alternative clés en main à Deliveroo et consorts. Et entend bien mettre en avant toute la dimension politique de son action « Il n’est pas envisageable qu’une petite coopérative, qui n’existe même pas encore, affronte seule des géants capables de s’endetter à hauteur de centaines de millions d’euros, explique Kévin Poperl. CoopCycle est un outil politique, et nous avons besoin d’un portage politique. Sans ce soutien, nous n’y arriverons pas. » Ils démarchent actuellement des mairies franciliennes. D’abord pour obtenir les financements nécessaires à la fabrication de l’application, pour l’instant réalisée totalement bénévolement. Mais aussi pour sensibiliser les décideurs et les convaincre, le jour venu, d’inciter leurs administrés à utiliser CoopCycle.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale