Après six mois de gestion, le FN est toujours en manque de cadres

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Les six premiers mois du Front national dans ses onze villes et l'amateurisme de ses maires révèlent la difficulté pour le parti lepéniste de recruter et former des cadres compétents. Un obstacle pour Marine Le Pen, qui voudrait crédibiliser son parti d'ici la présidentielle de 2017.

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« C'est plus crédible de mettre en tête de liste un élu dans un exécutif qu'un simple militant. (...) Nous en sommes aux prémisses du développement du Front. La prochaine fois, nous aurons la possibilité d'avoir de nouveaux cadres. C'est un gros chantier en interne, c'est la priorité : le recrutement de cadres. » Lundi, Steeve Briois, le secrétaire général du parti, justifiait ainsi l’envoi de deux cumulards FN au Sénat, alors que son parti est opposé au cumul des mandats.

Cette contradiction dit la difficulté pour le Front national de recruter et former suffisamment de cadres. Si Marine Le Pen affirme être « prête à gouverner » et juge les « premiers pas des villes FN remarquables », en interne, des responsables frontistes s’inquiètent, eux, d’une « crise de croissance » du parti et du manque de cadres compétents, comme l’a rapporté l’AFP. Certains frontistes ont déjà pris leurs distances avec des maires FN dont la gestion est calamiteuse, comme Fabien Engelmann à Hayange. D’autres s'interrogent sur le choix des 23 eurodéputés, estimant qu’une partie ne se distingue pas par son travail. Décryptage de la difficile professionnalisation du FN, six mois après la conquête de onze villes.

« Le FN a été embarrassé de gagner autant de villes. Il en espérait, mais pas autant. Et maintenant il faut les gérer, sachant que c’est un enjeu important pour la présidentielle de 2017. S’ils se plantent, 2017 peut s’éloigner, explique à Mediapart l’historienne Valérie Igounet, qui vient de publier une histoire très documentée du Front national. Donc le siège (du FN) est très directif dans leurs villes. »

Il l’est d’autant plus que les maires frontistes manquent de compétences. « On le voit, les bêtises commencent déjà dans les villes FN, elles sont le fait de maires jeunes et inexpérimentés pour la plupart et non de cadres », poursuit la chercheuse, pour qui la situation est différente de celle des quatre mairies frontistes des années 1990 : « En 1995, les maires étaient des cadres, eux-même entourés de cadres et d’un large réseau. »

Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen et le maire de Fréjus David Rachline, le 7 septembre, lors de l'université d'été du FNJ. © Reuters Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen et le maire de Fréjus David Rachline, le 7 septembre, lors de l'université d'été du FNJ. © Reuters

L’enjeu majeur pour le FN est donc de réussir à trouver des cadres territoriaux compétents. Dans un grand entretien à la revue socialiste Regards sur la droite, le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, explique que même si Marine Le Pen affirme « que “les experts, c’est le peuple”, élaborer un PLU ou un budget, diriger un CAS, cela ne s’improvise pas ». « Si les postes de cabinets d’élus sont par nature destinés à des gens combinant militantisme et compétence, le FN va devoir se construire un vivier de fonctionnaires sympathisants, et ce n’est pas gagné », juge le directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP).

« Il n’y a pas de culture de gouvernement au FN, ils le reconnaissent et tentent de recruter, explique à Mediapart le sociologue Sylvain Crépon, auteur de plusieurs enquêtes sur les militants et cadres du FN. Ils espéraient un afflux de cadres après les victoires et profiter de ce levier d'opportunités. » Bruno Bilde, adjoint de Steeve Briois à Hénin-Beaumont et cadre national, affirme que des cadres territoriaux auraient rejoint le FN dans le Nord-Pas-de-Calais. Mais impossible de mesurer l’état de ces recrutements, sur lequel le Front national laisse planer un large doute. Bien consciente du problème, la présidente du FN a promis d’améliorer le fonctionnement de son parti à l’occasion du congrès, fin novembre. 

Le FN pâtit aussi de sa quasi-absence de sélection. « Il ne recrute pas, il laisse venir. Parmi les 74 000 adhérents revendiqués, beaucoup sont jeunes et inexpérimentés. Et le FN manque de passerelles au sein de la société civile », analyse Valérie Igounet.

Le parti lepéniste tente d’y remédier de deux façons. D’abord en créant des collectifs et think tanks destinés à percer dans des strates de la société civile où il est peu représenté et à attirer de nouveaux électeurs: le collectif Racine (enseignants) et son antenne dédiée aux lycéens, le collectif Marianne (étudiants), le tout récent collectif Audace (jeunes actifs), et le futur collectif « écologie ». Mais ces collectifs, dont il n’est pas possible de vérifier les chiffres d'adhésion, sont pour l’instant des coquilles vides dont l’objectif est essentiellement médiatique.

Lors de l'université d'été du FNJ, à Fréjus, le 6 septembre. © Mediapart Lors de l'université d'été du FNJ, à Fréjus, le 6 septembre. © Mediapart

Autre chantier pour le FN : la formation des cadres et militants, « un enjeu fondamental étant donné la jeunesse du parti et le manque de cadres », estime l'historienne, qui a pu suivre plusieurs sessions de formations. Le FN ne s’y est pas trompé en investissant beaucoup dans ce secteur.

Pour Jean-Yves Camus, le FN a réalisé « un véritable progrès dans la professionnalisation des cadres » à l’occasion des municipales, « même s’il y a encore eu nécessité, pour le siège, de surveiller de très près les sites internet et autres réseaux sociaux où certains ont démontré qu'ils n’ont pas tout à fait assimilé la leçon de la “dédiabolisation” ». « Ces formations étaient davantage destinées à répondre aux journalistes en cas de questions sur le budget municipal, les prérogatives, qu'à apprendre à gérer une ville », souligne Sylvain Crépon.

Le parti a également marqué des points en faisant le choix de l’enracinement local à long terme (la plupart des maires sont issus des villes où ils ont été élus) et de la jeunesse (plusieurs de ses têtes d’affiche ont la trentaine). « Il y a de la part de la direction une volonté de favoriser l’ascension par le bas de militants locaux, là où Jean-Marie Le Pen ne la concevait que par le haut », note Jean-Yves Camus. Cette possibilité d'ascension éclair au FN pose problème à la gauche comme à la droite.

Mais pour Valérie Igounet, si le FN est « le seul parti à permettre une forte ascension », c’est d’abord « parce qu’il n’a pas eu le choix : après la scission avec Bruno Mégret (qui a causé le départ de nombreux cadres et militants - ndlr), il a dû repartir de zéro »Par ailleurs, ces jeunes trentenaires « ont une colonne vertébrale doctrinale qui leur permet de ne pas faire exploser tous les codes du “politiquement correct” sans que cela signifie, pour autant, qu’ils sont moins radicaux que leurs aînés », rappelle Jean-Yves Camus. Pour le politologue, « ils appliquent à la lettre les principes édictés par Marine Le Pen, depuis qu’elle a hérité de la présidence du FN, en janvier 2011 : transgresser le “politiquement correct”, tout en éliminant les aspérités qui ont fait de ce mouvement un parti-paria ».

D’où la nécessité des formations pour le FN. Dans ces sessions, organisées durant un week-end, par groupe de trente, on trouve à la fois des militants, des candidats, des responsables de fédérations du FNJ. « Elles comportent une partie théorique et une partie pratique. Les stagiaires apprennent notamment à parler à la presse, ils se filment (interviews, débats) puis se corrigent. Le parti se déplace également pour des formations “à domicile” comme dans les années 1990 », raconte Valérie Igounet.

Ces sessions sont « les versions actualisées de celles mises en place par Bruno Mégret et Carl Lang dans les années 1990, avec leur “guide du militant”, explique Valérie Igounet. Depuis les années 2010 et l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence, elles sont redevenues une priorité, dont s’occupe Louis Aliot. C’est très formaté, il s'agit d'apprendre à penser et à parler Front national ».

Mais la formation ne fait pas tout. Être maire ne s’improvise pas en deux jours. Fabien Engelmann, le premier magistrat d’Hayange (Moselle, 16 000 habitants), en sait quelque chose. Lui aussi a suivi la formation d’un week-end au FN. Six mois après son élection, il est pourtant devenu le boulet que traîne le FN. Il est visé par une enquête préliminaire dans l'affaire du financement de sa campagne, après la plainte pour abus de confiance, abus de bien social et harcèlement de sa première adjointe.

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Retrouvez notre dossier sur les villes FN en cliquant ici.

Valérie Igounet est historienne, chercheuse associée à l’institut d’histoire du temps présent (CNRS), spécialiste de l’extrême droite et du négationnisme. Elle a publié en juin aux Éditions du Seuil une histoire du Front national depuis sa création en 1972 jusqu’à l’arrivée à sa tête de Marine Le Pen, en 2011 (lire notre entretien).

Sylvain Crépon est sociologue. Il a suivi la génération « Le Pen-Maréchal » à ses débuts, entre 1995 et 2002, avant de devenir chercheur à l'université Paris-Ouest-Nanterre, puis à l'université de Tours. Il est notamment l’auteur d’une Enquête au cœur du nouveau Front national (éd. Nouveau Monde, mars 2012) et de La Nouvelle Extrême Droite : enquête sur les jeunes militants du Front national (L'Harmattan, 2006).

Jean-Yves Camus est politologue, spécialiste des extrêmes droites, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et directeur de l'Observatoire des radicalités politiques, lancé en février.