En Corse, le scrutin régional attise la défiance contre Paris

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Deux ans après leur victoire aux régionales, les nationalistes corses sont donnés favoris des élections territoriales des 3 et 10 décembre, qui désigneront les conseillers de la toute nouvelle collectivité territoriale unique. Mais pour Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de l’île, « le gouvernement pèse de tout son poids pour que nous perdions ».

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En décembre 2015, au moment des régionales, personne n’y avait vraiment prêté attention. Focalisées autour d’une potentielle victoire du Front national dans certaines régions, ces élections avaient pourtant réservé une surprise qui n’a été que très peu commentée sur le continent : la victoire, avec près de 36 % des suffrages exprimés, des autonomistes et des indépendantistes corses, réunis sous la bannière Per a Corsica. « Un moment charnière de l’histoire contemporaine de l’île », assure aujourd’hui le président nationaliste du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni.

Deux ans plus tard, les 244 000 personnes inscrites sur les listes électorales sont de nouveau appelées aux urnes, les 3 et 10 décembre, pour désigner les 63 conseillers de la toute nouvelle collectivité territoriale unique (CTU), née de la fusion des deux départements et de la collectivité territoriale de Corse (CTC), prévue dans le cadre de la loi Nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) de 2015. Ces conseillers, qui désigneront dans la foulée le conseil exécutif de Corse, auront un mandat de trois ans à peine, qui courra jusqu’aux élections régionales de 2021.

Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni. © Facebook/Gilles Simeoni Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni. © Facebook/Gilles Simeoni

En tout, sept listes s’opposent : celle de la majorité sortante, donnée favorite du scrutin ; celle des « autres nationalistes » d’U Rinnovu ; celle de La République en marche (LREM), menée par le maire de Bonifacio (Corse-du-Sud), Charles Orsucci ; celle de « L’avenir, la Corse en commun ! », qui réunit des communistes, des personnalités se revendiquant de La France insoumise, mais n’ayant pas reçu l’approbation de Jean-Luc Mélenchon, et des acteurs du monde associatif ; celle du FN ; mais aussi deux listes de droite (l’une menée par Valérie Bozzi, l’autre par Jean-Martin Mondoloni), dont aucune n’a officiellement obtenu l’investiture LR.

L’enjeu de ces élections territoriales, et plus encore de la collectivité unique qui sera mise en place à compter du 1er janvier 2018, est de taille. Pour les autonomistes de Femu a Corsica et les indépendantistes de Corsica Libera, cette fois-ci unis dès le premier tour, qui sauront si, oui ou non, les Corses valident leurs deux premières années de mandat, mais aussi, et peut-être surtout, pour le gouvernement. Car face à la montée en puissance des nationalistes – qui ont obtenu trois sièges de députés sur quatre aux législatives de juin – et face aux prises de position du président indépendantiste de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni – qui a récemment reconnu « la naissance de la République de Catalogne » –, l’exécutif reste sur ses gardes.

Les élus corses aussi, du reste. « Le gouvernement pèse de tout son poids pour que nous perdions ces élections, assure Gilles Simeoni à Mediapart. Ils ont répondu de façon négative à toutes nos demandes. Ce serait risqué pour eux de renforcer notre majorité à la veille du scrutin. » Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, et malgré ses relances, l’élu n’a eu aucun contact politique avec l’Élysée ou Matignon. « On n’a pas d’interlocuteur en particulier », regrette-t-il. Préfet de Corse entre 2011 et 2013, l’actuel directeur de cabinet du président de la République, Patrick Strzoda, ne semble pas s’emparer du dossier. Quant à Sophie et Marc Ferracci, deux amis du chef de l’État, ils sont désormais conseillers ministériels – la première à la santé, le second au travail – et donc assez éloignés des sujets insulaires.

En Corse, à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron était arrivé en troisième position au premier tour avec 18,48 %, contre 25,52 % pour François Fillon et 27,88 % pour Marine Le Pen, avant de finir par l’emporter sur cette dernière, en engrangeant 51,48 % des suffrages exprimés (contre 48,52 % pour la présidente du FN) au second tour. Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni avaient tous deux appelé à voter contre l’extrême droite, mais sans pour autant donner un « chèque en blanc » au candidat d’En Marche!. Le duo insulaire ne nourrissait guère d’espoir, mais attendait encore de voir.

Or « comment expliquer que, six mois après l’accession à la présidence de la République d’Emmanuel Macron, élu notamment sur la perspective d’un pacte girondin et la promesse d’un renouvellement profond des paradigmes de l’action publique, il n’y ait pas eu le moindre signe de novation ni d’ouverture dans le rapport de l’État à la Corse ? », s’interroge aujourd’hui le patron de l’exécutif corse dans Le Monde, dénonçant par la même occasion « l’activation de peurs fantasmatiques, comme celle d’un processus d’indépendance qui, par contagion, pourrait s’étendre de la Catalogne à la Corse, voire à des régions hexagonales ».

Gilles Simeoni se veut très clair sur le sujet. « La Corse n’est pas la Catalogne, écrit-il. Ni sur le plan démographique, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique. Et la revendication institutionnelle portée par la majorité territoriale de Per a Corsica est celle d’une autonomie de plein droit et de plein exercice, incluant l’exercice d’un pouvoir législatif. » Le 27 novembre, en meeting à Ajaccio (Corse-du-Sud), il s’est d’ailleurs moqué des « conservateurs de droite et de gauche qui cherchent à utiliser l’argument de “l’indépendance” comme un épouvantail » : « Si les Corses nous confirment le 10, le 11 c’est l’indépendance. Et Jean-Guy Talamoni sur un char qui remonte le cours Grandval et qui attaque la préfecture... », a-t-il plaisanté devant un public conquis.

« Nous avons un projet et un accord politique pour dix ans avec l’autre courant du nationalisme avec lequel nous gouvernons les institutions de la Corse et, dans les dix ans qui viennent, il n’est pas prévu d’engager un processus d’indépendance », avait lui aussi indiqué le président indépendantiste de l’Assemblée de Corse, le 10 octobre, sur France Info. Avant d’ajouter : « Dans dix ans, les Corses, s’ils le souhaitent et uniquement s’ils le souhaitent, par la voie démocratique et par la voie uniquement démocratique, diront s’ils veulent aller plus loin. » « Il y a pas mal de postures derrière tout cela, estime un membre du gouvernement. Je crois qu’au fond, ils n’ont pas très envie d’être indépendants. »

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