Notre dossier: gilets jaunes, Six mois de révolte des oubliés Analyse

Les «gilets jaunes», révélateurs de l’échec de la méthode Macron

Le mouvement des « gilets jaunes » a réussi à placer la question des inégalités, mais aussi celle des institutions, au cœur du débat public, révélant les failles des politiques conduites par Emmanuel Macron et le revers de son exercice vertical du pouvoir. À l’issue d’une nouvelle journée de mobilisation, l’exécutif a dénoncé les scènes de violence observées à Paris, le 1er décembre.

Ellen Salvi

1 décembre 2018 à 13h33

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Ils voudraient éteindre la crise, mais ne parviennent même pas à la colmater. Depuis trois semaines, Emmanuel Macron et Édouard Philippe tentent par tous les moyens de reprendre la main sur le mouvement des « gilets jaunes ». En vain. Chaque argument, chaque contrefeu, chaque sortie politique se heurte au mur des colères protéiformes qui s’expriment actuellement dans la rue et n’en finissent plus de se propager.

Samedi 1er décembre, à l’issue d’une nouvelle journée de mobilisation marquée par de nombreux blocages dans toute la France et des scènes de violence dans la capitale, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a dénoncé, au « 20 heures » de TF1, « une stratégie des professionnels du désordre » : « Ce ne sont pas des “gilets jaunes”, ce sont des gens venus pour casser, piller, blesser, tuer même […]. Ce sont des gens camouflés en “gilets jaunes” », a-t-il affirmé au sujet des groupes observés à Paris. Le premier ministre a lui aussi parlé d’« une violence rarement atteinte » et s’est dit « choqué par la mise en cause de symboles qui sont les symboles de la France ».

La plupart des élus de la majorité interrogés dans la soirée ont repris ces propos. En déplacement à Buenos Aires (Argentine), le président de la République a également réagi : « Les coupables de ces violences veulent le chaos, ils trahissent les causes qu’ils prétendent servir. Ils seront identifiés et tenus responsables de leurs actes devant la justice […]. Je respecterai toujours les contestations, les oppositions, mais je n’accepterai jamais la violence », a-t-il déclaré, avant d’annoncer la tenue d’une réunion, dimanche, avec notamment Édouard Philippe et Christophe Castaner. À cette occasion, il a été demandé au premier de recevoir tous les chefs de partis représentés au Parlement et au second d’engager une « réflexion » pour adapter le dispositif de maintien de l’ordre « dans les temps à venir ».

Des « gilets jaunes » près de Nantes (Loire-Atlantique), le 24 novembre. © Reuters

Prenant soin de distinguer les « gilets jaunes » de ceux qu’il qualifie de « casseurs », l’exécutif s’était récemment résigné, après plusieurs jours d’évitement, à discuter avec des « représentants » du mouvement – une délégation de huit personnes désignées de façon controversée en début de semaine et qui n’existe déjà plus à cette heure. Le ministre de la transition écologique et solidaire, François de Rugy, avait reçu deux de ces porte-parole, mardi 27 novembre au soir. Le premier ministre devait également en rencontrer plusieurs vendredi, mais la réunion prévue à Matignon a tourné au tête-à-tête et a fortiori au ridicule. Il devrait faire une nouvelle tentative dans la semaine, avec ceux qui ont lancé un appel dans Le JDD.

Le même jour, plusieurs autres membres du gouvernement – son porte-parole, Benjamin Griveaux, ou encore la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa – avaient eux aussi communiqué sur leurs échanges avec des « gilets jaunes ». Objectif : occuper au maximum le terrain pour éviter que ne prospère l’idée d’un pouvoir claquemuré, incapable de comprendre ce qui est en train de se passer sous ses fenêtres. « Le pire, ce serait un pouvoir qui s’enfermerait dans une tour d’ivoire et qui dirait : “C’est comme ça et pas autrement”, ça ne peut pas marcher », a lancé François Bayrou sur Europe 1, le 30 novembre.

Rappelant qu’« on ne peut pas gouverner contre le peuple », le patron du MoDem multiplie depuis une semaine les avertissements à l’endroit d’Édouard Philippe, dont la première réaction, au lendemain de la mobilisation du 17 novembre, avait été jugée sinon « maladroite », du moins « trop raide » par bon nombre d’élus de la majorité. Or, « la majorité, ce n’est pas un syndicat de défense du pouvoir, a tenu a souligner l’ancien garde des Sceaux. La majorité, c’est l’expression du pays […] et si je suis cette voix-là, je ne crois pas que ce soit un moins, je pense que c’est un plus pour la majorité ».

Pour calmer les esprits et montrer qu’il n’est ni sourd aux revendications ni fermé à la discussion, Emmanuel Macron a annoncé, mardi 27 novembre, le lancement de trois mois de « concertation » à travers toute la France « pour apporter, selon Matignon, des solutions concrètes et accessibles pour chacun de nos concitoyens qui permettent d’accompagner socialement la transition écologique ». « Je crois que les solutions viendront de la base, des acteurs économiques, associatifs et citoyens de nos terrains. L’ambition gouvernementale et budgétaire, elle est là, elle doit être là. Et à l’issue de ces trois mois, s’il faut la revoir, je suis prêt à la revoir avec le premier ministre », a indiqué le chef de l’État.

Cherchant à s’offrir quelques semaines de répit dans l’espoir que le mouvement finisse par s’essouffler, le président de la République n’a en réalité rien décidé qui satisfasse les « gilets jaunes ». Car sur le fond, l’exécutif reste campé sur ses positions, répétant à l’envi qu’il est hors de question de modifier le « cap » fixé pendant la campagne présidentielle. « Il m’appartiendra de prendre des décisions supplémentaires dans les semaines et mois à venir, mais elles ne seront jamais des reculs », a encore affirmé Emmanuel Macron depuis Buenos Aires, le 30 novembre, insistant sur sa volonté de « poursuivre avec force » la politique engagée depuis le début du quinquennat.

Puisque la ligne restera la même, mais qu’il fallait bien ajuster quelque chose pour casser l’image d’un pouvoir enfermé dans sa bulle, c’est sur la « méthode » que le chef de l’État a fini par promettre un début d’inflexion. « Nous devons aussi changer nos méthodes, notre pratique, notre manière de faire, notre manière de mettre en œuvre nos politiques publiques, de les mettre en place, a ainsi expliqué le porte-parole du gouvernement, à l’issue du conseil des ministres du 26 novembre. Cette France attend des réponses à ces colères, cela passe par une nouvelle méthode […], mais pas par un changement de cap. »

Cette « nouvelle méthode », également évoquée par Emmanuel Macron lors de son discours sur la transition énergétique, consistera à réunir tous les acteurs (responsables politiques, associatifs, syndicaux, patronaux…) pour co-construire « un ensemble de solutions concrètes et des propositions pratiques ». « Le mouvement descendant, ça ne marche pas, donc on va tenter le mouvement ascendant, résume Benjamin Griveaux à Mediapart. Il y a plein de territoires qui ont développé de bonnes solutions qui restent dans les tiroirs. Il y a des pépites qui existent déjà, il faut aller les chercher. » Raison pour laquelle, ajoute-t-il, le chef de l’État a vivement encouragé les directions des administrations centrales à « se confronter au terrain beaucoup plus ».

C’est aussi la « méthode » qu’a défendue le premier ministre sur BFMTV, le 28 novembre : « Les solutions que je trouve dans mon bureau, même si j’y crois, c’est pas forcément les plus efficaces et tout le monde le sait. » Cette soudaine prise de conscience est pour le moins étonnante de la part d’un exécutif qui n’a cessé d’assurer, durant la première année du quinquennat, qu’il concertait à tout-va, en prenant soin d’associer le maximum de personnes au chantier de ses « transformations ». Puisque la nouveauté consiste à écouter tout le monde pour élaborer des « solutions concrètes et des propositions rapides », peut-on en déduire que ce n’était pas le cas avant ?

La réponse est oui, si l’on en croit les responsables associatifs et syndicaux qui ont participé aux discussions sur les ordonnances réformant le droit du travail, celles sur la loi asile et immigration, ou encore celles sur la réforme de la SNCF. À l’époque, une grande majorité d’entre eux dénonçaient déjà le mutisme et la surdité d’un pouvoir qui acceptait de les rencontrer, mais ne faisait pas grand-chose de leurs revendications. C’est aussi en substance ce que reprochaient à Emmanuel Macron bon nombre d’élus locaux, à commencer par les maires, à qui le président de la République a également promis, la semaine dernière, « un changement de méthode ».

« Les premiers “gilets jaunes” étaient des Marcheurs »

Interrogé sur cette contradiction, Benjamin Griveaux garantit que « le gouvernement a beaucoup consulté » depuis le début du quinquennat, comme le prouvent, selon lui, les mois d’échanges qui ont précédé la présentation de la loi mobilité. « Peut-être qu’on ne disait pas assez qu’on faisait de la concertation, tente-t-il. Peut-être que sur la transition énergétique, on n’a pas assez consulté. » Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’après avoir déroulé ses politiques pendant un an et demi sans rencontrer de véritables résistances, l’exécutif se trouve aujourd’hui confronté à un problème inédit : un mouvement hors cadre qui ne lui offre aucune prise.

Toutes les tentatives de délégitimation – celle du ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, réduisant les manifestants parisiens du 24 novembre à des « séditieux d’ultradroite » ou encore celle du ministre de l’action et des comptes publiques, Gérald Darmanin, parlant de « peste brune » – ont échoué. Toutes les tonalités – compréhensive ; ferme ; compréhensive, mais ferme – ont été essayées. Rien n’y a fait. Sans leader, sans structure et souvent sans expérience au sein du mouvement social traditionnel, les « gilets jaunes » ont réussi à placer les fractures du pays au cœur du débat public, emportant avec eux le soutien de cette opinion à laquelle le pouvoir tient tant.

Emmanuel Macron et Christophe Castaner à l’Élysée, en novembre 2017. © Reuters

Pendant des mois, l’exécutif s’est dit persuadé qu’à force de « pédagogie », il pourrait convaincre les Français du bien-fondé de ses « transformations » et de la nécessité de « réparer » le pays. Un vocabulaire qui agace jusque dans les rangs de la majorité. « Arrêtons de dire que le problème est qu’on n’a pas assez expliqué ou fait de pédagogie. Les Français sont suffisamment grands pour comprendre ce que l’on fait », a ainsi lancé la députée La République en marche (LREM) Aurore Bergé, lors de la dernière réunion du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, selon des propos rapportés par Le Figaro. « Les gens ne supportent pas qu’on leur explique les choses de façon un peu rationnelle, souligne un proche du président de la République. Quand on parle de “pédagogie”, on continue de les infantiliser, alors qu’ils veulent être considérés. »

C’est précisément parce que depuis le début de son quinquennat, Emmanuel Macron a balayé chaque critique en assurant qu’il savait ce qu’il faisait, que s’est installée l’image-sparadrap d’arrogance et de mépris, qui revient dans tous les slogans actuellement scandés dans la rue. L’« horizontalité de l’action politique », revendiquée par le chef de l’État, s’est heurtée à son exercice vertical du pouvoir. Lui-même le reconnaît : il n’a pas « réussi à réconcilier » ce qu’il persiste à qualifier de « base » et de « sommet ».

Pourtant, comme le rappellent tous ceux qui ont participé à la campagne présidentielle et qui entourent désormais le président de la République, la plupart des revendications des « gilets jaunes » avaient été identifiées dès 2016, au moment de la « grande marche » qui avait justement posé, à les entendre, les fondements du macronisme. « Ça fait 30 ans que ces fractures existent, on n’a pas attendu les “gilets jaunes” pour connaître l’état du pays », affirme un conseiller ministériel. « Les premiers “gilets jaunes” étaient des Marcheurs », avance même un député de la majorité.

Parmi ces revendications à première vue disparates, se dégagent deux grands sujets : la question des inégalités et la volonté de changer notre modèle démocratique. Deux piliers sur lesquels le chef de l’État avait effectivement fondé bon nombre de ses promesses, fort des idées collectées au moment de la fameuse « grande marche ».

Or que s’est-il passé depuis un an et demi ? Comme l’avait documenté l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) en janvier, la politique économique et budgétaire d’Emmanuel Macron est principalement favorable aux 2 % les plus riches de la population. Elle ne réduira pas les inégalités mais les creusera davantage encore. Dès le mois de juin, Jean Pisani-Ferry, Philippe Aghion et Philippe Martin, trois économistes proches du président de la République, avaient appelé ce dernier à revoir sa politique « déséquilibrée » et « indifférente à la question sociale ».

Défenseurs de la politique économique du gouvernement, ils soulignaient moins le besoin d’un vrai « rééquilibrage » de celle-ci que la nécessité d’en rééquilibrer la « perception ». C’est d’ailleurs ce qu’a répété Philippe Aghion sur France Inter, vendredi 30 novembre, au sujet de la suppression de l’ISF, qualifiée de « péché originel » par le député La France insoumise (LFI), François Ruffin. « L’ISF, c’est très peu d’argent mais c’est très symbolique. Quand vous supprimez l’ISF, vous devez faire quelque chose d’aussi symbolique dans l’autre sens. Il y a eu une mauvaise évaluation politique, il fallait faire une mesure symbolique », a indiqué l’économiste.

La promesse d’un nouveau souffle démocratique n’a pas non plus été remplie. « Il faut inventer les formes démocratiques qui vont permettre au pluralisme et à la vitalité démocratique qui a émergé durant cette campagne de s’exprimer », assurait pourtant le candidat d’En Marche! à Mediapart, deux jours avant son élection, expliquant notamment vouloir conduire « avant la fin de l’année » 2017 une réforme visant à introduire de la proportionnelle. Là encore, le texte de la future réforme institutionnelle – dont l’examen a été renvoyé au début de l’année 2019 au moment de l’affaire Benalla – est loin d’avoir satisfait ceux qui avaient cru en de véritables évolutions.

Souhaitant trouver un compromis et s’éviter un référendum qu’il risquerait de perdre, l’exécutif a fini par produire une réforme dont beaucoup, y compris au sein de la majorité, pressentent qu’elle ne sera pas de nature à bouleverser le paysage institutionnel. En poussant à son paroxysme la logique présidentialiste des institutions de la Ve République, Emmanuel Macron a affaibli les partis d’opposition, les contre-pouvoirs, mais aussi le Parlement, entraînant par là même un déséquilibre sans précédent.

Cette « méthode », qui lui a permis d’imposer ses politiques au pas de charge durant la première année de son quinquennat, se retourne aujourd’hui contre lui. Car, comme le redoutaient certains de ses proches, le chef de l’État se retrouve désormais en première ligne. Seul. Son premier ministre et les membres du gouvernement sont inaudibles. Sa majorité est impuissante. Et les corps intermédiaires ne jouent plus les tampons. Emmanuel Macron a voulu concentrer tous les pouvoirs. Il cristallise à présent toutes les colères.

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