Des Etats généraux de l’éducation pour sauver l'école des quartiers populaires

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Plusieurs collectifs de parents étaient réunis à l’occasion des troisièmes États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires le samedi 30 novembre à Stains. Ces mères de famille dénoncent les inégalités subies dans les quartiers populaires en matière d’éducation et entendent faire changer les choses en s'impliquant sur le terrain.

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Elles préviennent d’emblée l’auditoire : elles ne sont pas actrices. Mais elles ont des choses à dénoncer. Samedi 30 novembre, une dizaine de femmes de Stains, en Seine-Saint-Denis, ont écrit et répété ce vrai-faux procès de l’éducation nationale plusieurs mois durant afin de pouvoir présenter leur pièce, « L'Éducation : flagrant délit d'inégalité », dans le cadre des troisièmes États généraux de l'éducation dans les quartiers populaires. L’espace Paul-Éluard de la ville abrite une exposition sur l’immigration. Mais ce jour-ci, l’événement c’est cette journée de débat ouverte par cette pièce de théâtre. Les comédiennes d’un jour sont toutes vêtues de noir avec un foulard de couleur noué autour du cou.

Lors des Etats généraux de l'éducation à Stains © FZ Lors des Etats généraux de l'éducation à Stains © FZ
L’adresse est forte. « Nous, habitants des quartiers populaires, parents d’enfants en détresse, traités inégalitairement sur le territoire de la République, accusons l’État et le ministère de l’éducation nationale de non-assistance à nos enfants en danger. Nous nous adressons à l’Assemblée citoyenne ici présente pour lui demander de recevoir nos griefs, nous entendre témoigner de la rupture d’égalité et du désengagement de l’État auxquels nous sommes quotidiennement confrontés, et faire en sorte que justice nous soit rendue. »

Durant cette pièce d’une quarantaine de minutes, les mères égrènent leurs griefs à l’égard d’une politique scolaire inégalitaire dans les quartiers de la politique de la ville pensée par des « technocrates sans concertation avec les syndicats, sans lien avec les professionnels de l’éducation ».  Une des femmes s’interroge : « Pourrait-on rencontrer cette situation ailleurs qu’ici ? » « Nooooonnn », crient les autres femmes en chœur.

La pièce avait débuté par la Lettre à la République du rappeur Kery James. Sitôt la dernière parole du texte récitée, le puissant « Résiste » de France Gall s’élève dans les airs de la salle de spectacle. Sitôt descendues de scène, les mères se jettent dans les bras les unes des autres, émues. L’émotion parcourt aussi les spectateurs qui se lèvent à leur tour et applaudissent avec cœur.

À la réflexion, le texte de cette chanson populaire qui appelle à la résistance, l’affirmation de soi et la lutte contre un monde égoïste se prête étonnamment bien à la situation de ces mères. Sans expérience politique, elles ne se sont jamais frottées au militantisme pour la plupart. Mais, impuissantes face à la situation scolaire dégradée, elles sont montées au front pour arracher une meilleure éducation pour leurs enfants. Elles insistent sur cette dimension : devenir des actrices à part entière aux côtés des enseignants, des professionnels de l’éducation et des pouvoirs publics.

Les quartiers populaires fourmillent d’initiatives prises par les acteurs locaux pour pallier le manque de service public. En 2014, par exemple, des parents de Saint-Denis avaient créé le collectif des Bonnets d'âne pour mettre notamment en lumière les problèmes de non-remplacement des enseignants. Le département est en proie à une violence difficile à endiguer. Des adolescents ont été tués ces dernières semaines aux abords de leurs établissements scolaires. Il y a urgence.

Plusieurs fois, ces néo-militantes – des femmes en majorité – ont insisté sur leur « légitimité » à intervenir dans le débat et se sont désolidarisées à de multiples reprises de la figure des « parents démissionnaires » qui colle à la peau des familles des quartiers populaires. L'objectif étant de co-construire des solutions concrètes.

Les femmes l’assurent : le choix du lieu de ces États généraux est fortuit. En effet, Stains fait partie des cinq communes de Seine-Saint-Denis où les élus ont déposé une plainte contre l’État pour « rupture d’égalité », afin de pointer les difficultés vécues par les habitants en matière d’éducation comme de justice ou de sécurité. Les maires dénoncent également dans leur recours le désengagement de l’État vis-à-vis de leurs villes. Un constat partagé à Stains lors des tables rondes organisées par ces mères de famille. Cette mobilisation s’inscrit dans une histoire plus large. Au printemps 2015, des femmes du quartier du Petit Bard, un quartier populaire de Montpellier, dénoncent l’absence de mixité sociale dans les classes. Elles déclarent vouloir l’égalité pour leurs enfants et des « petits blonds aux yeux bleus » dans les classes.

Déterminées à se faire entendre, elles prennent la parole dans les médias, alertent la ministre de l’éducation de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, et se constituent en collectif. Puis elles organisent les premiers États généraux de l’éducation des quartiers populaires dans leur ville. En 2018, Créteil (Val-de-Marne) a accueilli la deuxième édition.

Ce samedi à Stains, Kaouter Ben Mohamed, de Marseille, affirme la nécessité de continuer ce genre de manifestations pour « instaurer un rapport de force et pour que l’État et les collectivités locales prennent leurs responsabilités dans ces zones de non-droit éducatives et que nous soyons rassemblés en tant que parents ». Zohra, du Blanc-Mesnil, explique que les mères connaissent « le système » à force de s’être impliquées dans la problématique scolaire et souhaitent « décider ensemble » des actions à mener « pour ne pas être manipulées ».

Elles dénoncent (lire leur tribune parue dans Libération) « l’école à deux vitesses » à l’œuvre dans leurs territoires. Le manque de moyens criant qui empêche les enseignants d’être remplacés en cas d’absence. Elles ragent contre le fait que cela fait perdre en moyenne un an de scolarité à leurs enfants comme le pointait ce rapport parlementaire dénonçant les carences de l'État en Seine-Saint-Denis dans le domaine de l’éducation.

Elles protestent contre l’orientation forcée de leurs enfants en filière professionnelle, « une voie de garage » quand bien même ils auraient des notes convenables et des ambitions contraires. Elles sont dépitées de voir que leurs enfants et leurs camarades n’ont même pas accès, faute de réseau, à des stages qui aient de l’intérêt et soient en conformité avec leurs aspirations professionnelles. Elles se révoltent contre « cette école de la République qui discrimine » leurs enfants, des « sous-citoyens », et les fait étudier dans des « conditions indignes ».

Une mère du quartier des Izards à Toulouse raconte comment un jour une directrice d’école venue dans le quartier pour une réunion s’est étonnée du bruit environnant. À quelques pas de là, une intervention policière crée de l’émoi dans le quartier. « Je lui ai expliqué que c’est le quotidien des élèves et qu’ils ne peuvent dormir paisiblement. Le lendemain, à l’école, ils sont fatigués. »

Kaouther Ben Mohamed, de Marseille, décrit sa ville comme « le tiers-monde de l’école ». « Le droit à l’éducation et à la sécurité n’est pas respecté. Ce n’est pas une faveur, c’est un droit. »

Au fil de leurs prises de parole, les termes « égalité » et « valeurs de la République » reviendront comme un leitmotiv, n’en déplaise aux tenants de la thèse des « territoires perdus de la République ». Au contraire, ces femmes ne font que convoquer la devise républicaine.

Ces mères de familles l’assurent : elles ne veulent pas se complaire dans cette litanie « victimaire » mais apporter des solutions concrètes. À l’issue des précédents états généraux, elles ont produit une quarantaine de préconisations pour améliorer l’éducation dans leurs quartiers. Elles veulent aussi travailler ensemble, car elles sont usées de lutter « individuellement. » Elles voudraient lancer un appel national, encourager tous les parents à s’engager et se fédérer autour du sujet et, pourquoi pas, se constituer en association, se lancer en politique si besoin. « On fera des gâteaux, des campagnes, des concerts pour gagner de l’argent et nous aider. On n'a rien à perdre vu d’où on part ! »

Bref, elles ne souhaitent pas baisser les bras, retourner dans l’ombre ou nourrir le fatalisme.

À Montpellier, par exemple, elles organisent du soutien scolaire, ont créé une banque de stages. Elles ont réussi à nouer des partenariats avec des entreprises et des institutions pour pouvoir y envoyer leurs enfants.  « Il faut qu’il se projettent, qu’ils aient accès à des stages de qualité et leur expliquer qu’ils ont des perspectives », expose Anissa. Fatiha Ait Attalah, de Montpellier, développe : « Il faut les outiller, leur expliquer ce qu’est un CV. C’est une compétence qu’ils auront acquise et qui leur sera utile plus tard. »

Elle explique aussi que le collectif aimerait que les directeurs des écoles en REP +, le grade maximal de l’éducation prioritaire, soient déchargés à temps complet pour pouvoir travailler main dans la main avec les parents. « Il faut qu’il y ait plus d’espaces pour nous accueillir. Quoi qu’il en soit, le regard des équipes éducatives a changé depuis notre mobilisation. Ils viennent beaucoup plus nous chercher quand il y a un problème à l’école. On a plus de réunions, on réfléchit tous ensemble à comment mieux travailler la mixité. Nous sommes force de proposition pour rendre l’école attractive. »

Les parents se sont battus par exemple pour qu’une option anglo-américaine soit créée dès la maternelle. Elle l’a été dans un groupe scolaire mais seulement à partir du collège. Fatiha Ait Attalah ne désespère pas que cela soit étendu aux plus petits.

Elles ont été accompagnées dans leur combat par le sociologue, spécialiste des questions de mixité scolaire, Choukri Ben Ayed, venu débattre avec l’historienne et enseignante Laurence De Cock. Celle-ci les félicite de « politiser la question des mères » comme l’ont fait les collectifs Mamans toutes égales ou encore le Front de mères.

Le professeur de sociologie abonde dans le même sens et rappelle que leur rôle est primordial : « Personne n’a le droit de prendre votre parole. On essaye de vous brider, car vous inquiétez. Les institutions et les chercheurs ne vous considèrent pas comme légitimes, car vous remettez en cause leur environnement. Vous n’avez pas besoin d’eux pour comprendre les raisons de votre relégation et leur domination », explique encore, cinglant, le chercheur. Il raconte qu’un de ses homologues s’est exprimé dans un colloque sur le Petit Bard, parlant du collège du quartier. « Il n’y a pas de collège au Petit Bard. Il n’a jamais fait de terrain ».

Le sociologue pointe aussi les « injonctions paradoxales » formulées par les institutions à ces mères des quartiers populaires. « On leur dit : Intégrez-vous, mélangez-vous ! Mais eux, ils se mélangent quand ? On fait des états généraux entre nous. Ils sont où, ceux du centre de Paris ? On aurait fait un colloque sur les neurosciences, on aurait quatre cents personnes dans cette salle. » Peu importe, les femmes du collectif entendent ne pas désarmer.

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