Un jardin de roses sous la menace d’une résidence de luxe

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La plus ancienne roseraie au monde, conservatoire d’espèces rares et anciennes, est menacée par un projet immobilier du promoteur Emerige, à L’Haÿ-les-Roses, en région parisienne. Le volet économique de l’opération est contesté.

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C’est un jardin de roses unique au monde, un havre de fleurs dont certaines n’éclosent nulle part ailleurs. Dans ses allées et sous ses arceaux de jardin à la française, la roseraie de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) rassemble l’une des plus riches collections de roses anciennes répertoriées dans le monde. Créée à la fin du XIXe siècle par Jules Gravereaux, un bourgeois de la Belle Époque qui avait fait fortune grâce au grand magasin Le Bon Marché, elle réunit aujourd’hui plus de 11 000 rosiers et près de 2 900 espèces. « C’est un sanctuaire, un conservatoire de nature et d’art. Comme une cathédrale à ciel ouvert, avec sa nef, son dôme, ses chapelles. C’est ici que Soleil d’or, une espèce rarissime aux pétales jaune-orangé, a disparu l’hiver dernier », décrit Colette Burnod, une habitante et habituée des lieux. Elle explique que le jardin fut planté en hommage à la fille décédée du couple de commerçants. C’est aussi une réserve de biodiversité où les jardinier·e·s viennent hybrider pistils et étamines pour tenter de créer de nouvelles espèces.

C’est donc là que le promoteur immobilier Emerige prévoit de construire une résidence de 94 logements, « à l’architecture classique et élégante », dotés chacun d’une place de parking. Non pas sur l’emplacement exact de l’actuelle roseraie mais sur son seuil, en bordure de son mur nord. Le maire (LR) de la ville, Vincent Jeanbrun, 35 ans, ancien assistant parlementaire de Valérie Pécresse, veut construire un nouveau centre-ville autour de ce futur « quartier de la Roseraie », alors que la commune doit accueillir une gare du Grand Paris Express.

À l’intérieur de la roseraie de L’Haÿ (JL). À l’intérieur de la roseraie de L’Haÿ (JL).

La beauté hiératique de la roseraie survivra-t-elle à la juxtaposition de six bâtiments de trois étages ? La Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie d’Île-de-France (DRIEE), branche régionale du ministère de François de Rugy, note dans sa décision du 17 avril que le projet « intercepte le périmètre de protection réglementaire » de la roseraie, monument historique classé et labellisé « jardin remarquable » par le ministère de la culture. Les immeubles pourraient « dénaturer de manière significative le paysage remarquable et protégé de ce secteur », poursuit le service d’État.

Dans le permis de construire – ouvert à la consultation du public jusqu’au 2 mai –, Emerige se défend en promettant « un rideau d’arbres » et une bande de 12 mètres entre les logements et le jardin. En appui de cet argument, l’entreprise publie une vue prévisionnelle depuis la roseraie : derrière des arbres de 15 ans d’âge, de 10 à 18 mètres de haut, on aperçoit à peine le coin du toit d’un bâtiment. La sérénité paysagère du jardin semble préservée. Mais dans la plaquette promotionnelle du futur quartier, les six immeubles surplombent la roseraie du haut de leurs trois étages, bien au-dessus des quelques arbres plantés à l’écart des fenêtres des appartements. Laquelle de ces visualisations contradictoires est la bonne ? Interrogée à ce sujet par Mediapart, la mairie, décisionnaire pour le permis de construire, répond que « la différence de visuels et de perspectives s’explique tout simplement par le décalage dans le temps des différents supports. Le visuel inséré dans la plaquette dont vous faites part est antérieur à l’étude d’impact, et donc à la définition et composition de la bande boisée validée par les partenaires institutionnels. Ainsi, le visuel de la bande boisée depuis la roseraie figurant dans l’étude d’impact représente le visuel qui fait foi dans le cadre de l’instruction du permis de construire et qui devra obligatoirement être mis en œuvre par le promoteur conformément aux différents avis qui seront visés dans l’arrêté de permis de construire ». La Ville fait siens les éléments de langage du promoteur dans les grands panneaux promotionnels qu’elle fait installer sur le lieu du litige, et promet une roseraie « valorisée et protégée ».

C’est pourtant une tout autre situation que dépeint la Mission régionale de l’autorité environnementale (MRAE) dans son avis du 8 mars. Compte tenu du classement comme monument historique de la roseraie de L’Haÿ, elle exige l’avis conforme de l’architecte des bâtiments de France – d’abord refusé, puis obtenu lors d’une commission spéciale présidée par la préfecture. Elle point des effets délétères de la concentration de tant d’habitant·e·s sur la qualité de l’air et l’environnement sonore : « L’arrivée d’une nouvelle population va augmenter les émissions locales issues du chauffage et du trafic routier. » Elle s’inquiète aussi de la destruction promise des 31 arbres de l’actuelle place jouxtant le jardin, alors qu’ils permettent « un rafraîchissement de l’air et un apport d’humidité ». Ces abattages d’arbres entrent par ailleurs en contradiction avec la version révisée du plan local d’urbanisme, qui impose « la non-consommation d’espaces naturels ». Le cabinet du maire affirme de son côté que la « réalisation d’un espace partagé va permettre de réduire l’empreinte automobile constatée ainsi que la vitesse sur ce secteur. La création du parking public va améliorer quantitativement et qualitativement l’offre de stationnement sur ce secteur et donc pour les visiteurs de la roseraie ».

Autre sujet de préoccupation soulevé par Yves Burnod, l’époux de Colette, tous deux à l’initiative du site Sauvons la roseraie : la plantation à venir de conifères dans le rideau végétal séparant les logements de la roseraie. Sur l’un des visuels versés au permis de construire par le promoteur, une dizaine de sapins sont représentés. Or ces arbres sont prisés des pucerons, une espèce prédatrice pour les rosiers. Quel sera l’effet de la présence de ces arbres sur les collections de roses anciennes ? Dans l’étude d’impact d’Emerige, aucun de ces points n’est précisément traité. L’exploitation de la roseraie revient au conseil départemental du Val-de-Marne. Sollicités par Mediapart, les deux élus en charge de la roseraie n’ont pas répondu à nos questions.

En réponse à nos questions, le cabinet du maire explique que l'étude d'impact « a pris en compte l’ensemble des aspects techniques et impacts écologiques y compris compensatoires au regard de la proximité de la Roseraie. Ainsi, la Municipalité a décidé de planter des arbres sur une bande de 12 mètres par rapport à la Roseraie. Cela a d’ailleurs fait l’objet d’une validation de la direction régionale et interdépartementale de l'Environnement et de l'Énergie (DRIEE), de l’ABF et du Département du Val-de-Marne ». Les services de l’État n’ont émis aucun avis défavorable ou de nature à modifier le projet « Cœur de Ville », « ce qui aurait été le cas en cas d’impact négatif sur la préservation de la roseraie », ajoute la Ville. Qui précise : « La Municipalité a, par ailleurs, voulu inscrire le projet dans une véritable démarche de développement durable avec à terme deux fois plus d’arbres présents qu’aujourd’hui. Les logements seront construits avec un chauffage en géothermie. Il y aura aussi un éclairage public écologique LED et une partie des toits seront en toiture végétalisée réduisant ainsi les ilots de chaleur. »

Une pétition en ligne pour s’opposer au projet immobilier a recueilli plus de 13 000 signatures. Des collectifs et associations locales, dont l’Atelier local d’urbanisme et de développement de L’Haÿ-les-Roses (Aludhay), rattaché à France nature environnement (FNE), se mobilisent. La consultation publique sur le permis de construire se termine le 2 mai. La construction des immeubles doit démarrer en janvier 2020.

La vice-présidente de la branche européenne de la Fédération mondiale des sociétés de roses, Henrianne de Briey, a écrit au maire pour protester contre le projet immobilier « totalement incompatible avec la préservation du système végétal de la roseraie et du paysage immédiat » : « Dénaturer l’esprit de l’architecte paysagiste Édouard André est tout simplement un scandale historique. » Plusieurs associations et habitant·e·s vont déposer un recours au tribunal administratif contre le permis de construire.

Panneaux de promotion du futur quartier, en centre-ville de L’Haÿ-les-Roses (JL). Panneaux de promotion du futur quartier, en centre-ville de L’Haÿ-les-Roses (JL).

La bataille autour de la roseraie de L’Haÿ ne se résume pas à un enjeu de patrimoine végétal. Le volet économique du projet immobilier soulève également des interrogations. Car la Ville cède gracieusement les terrains à construire à l’aménageur Citallios – présidé par Pierre Bédier, condamné en 2009 pour corruption –, qui réunit plusieurs sociétés d’économie mixte des Hauts-de-Seine et des Yvelines. Le schéma voté, le 7 février dernier, en conseil municipal est le suivant : la commune donne le terrain d’environ 6 450 m2 à Citallios, qui le revend à Emerige pour 8,4 millions d’euros. En sus, la commune accorde une subvention de 3,26 millions d’euros à l’aménageur. Plusieurs élu·e·s d’opposition ont déposé un recours gracieux contre la délibération, estimant que « cette opération priv[ait] la ville d’un patrimoine financier situé sur un emplacement exceptionnel » et cela « sans justifier d’une réelle contrepartie », notamment sur son caractère d’intérêt public ou collectif.

Le projet de résidence concerne des habitations privées, construites et vendues par un opérateur privé, sans aucun logement social annoncé. Dans une délibération du 26 mars, l’établissement public territorial Grand-Orly Seine Bièvre valide le principe de cette transaction, car la commune maintient sa compétence sur la réalisation de certains équipements. Or le code de l’urbanisme permet aux opérations d’aménagement de bénéficier de subventions de collectivités territoriales, si elles sont justifiées par l’intérêt local, qui s’apprécie notamment au regard de l’objet de la concession et des compétences des collectivités. Sollicitée à ce sujet par Mediapart, la mairie de L’Haÿ-les-Roses répond qu’« à l’instar de tout contrat de concession passé entre une collectivité et un aménageur, une partie des terrains dont la vocation ne consiste pas en une valorisation de charge foncière dans le cadre d’une opération immobilière, sont apportés “en nature” afin de réaliser des aménagements publics qui seront remis par la suite à la ville. Seule la partie des terrains qui sera ensuite revendue à un promoteur dans le cadre d’un projet immobilier si t valorisés financièrement ce qui est clairement et explicitement prévu dans le contrat de concession conclu en 2017 avec la société Citallios. »

À travers les grands panneaux déployés sur le futur emplacement du quartier, la mairie promet « un centre-ville pour tous ». Mais sur les images prévisionnelles de la plaquette du promoteur, l’accès aux résidences de la roseraie est gardé par une grille fermée aux non-résident·e·s. Dans ces conditions, l’intérêt « collectif » du projet immobilier semble bien fragile. Pour la Ville : « Depuis de nombreuses années, les L’Haÿssiens attendent de voir leur cœur de ville revitalisé. D’ailleurs, il est à rappeler que la précédente majorité, qui est aujourd’hui dans l’opposition municipale depuis 2014, avait engagé un projet de construction de barres d’immeubles sur ce même secteur dans le cadre d’une ZAC. »

En comparaison avec les déforestations en cours au Brésil ou en Indonésie, l’enjeu de la sauvegarde paysagère de la roseraie de L’Haÿ peut paraître bien mince. Mais il condense une série de décisions et de visions destructrices de biodiversité telles qu’on en observe un peu partout sur le territoire national : densification des centres-ville, indifférence à la valeur en soi des territoires de vie végétale, réduction des espaces verts à une fonction de décor dans les villes, capture des accès aux beaux espaces naturels par des projets immobiliers réservés à des ménages aisés (comme pour la forêt de Romainville en Seine-Saint-Denis, en bordure de laquelle doit se construire un écoquartier à la place de l’actuelle cité HLM, par exemple). Pourtant, l’alerte sonnée par les scientifiques réunis à Paris jusqu’au 6 mai sur la gravité des atteintes portées à la survie d’innombrables espèces devrait conduire les élu·e·s à prendre les décisions inverses.

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La mairie de L'Haÿ-les-roses m'a envoyé ses réponses par mails jeudi matin 2 mai, après la mise en ligne de l'article. Je les ai intégrées dans la matinée de ce même jour.