Covid-19 : la France reconfine ses outre-mer, rétifs à la vaccination

Par

Alors que le système hospitalier est déliquescent et saturé de longue date, le gouvernement a choisi la voie des restrictions de liberté, inédites à cette échelle dans les Dom. Un bras de fer est engagé avec la population, rétive à la vaccination.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

En Martinique, les manifestants scandaient « Pani confinement ! », à La Réunion ils disaient « Non à la dictature sanitaire ! » : rien n’y a fait, ces deux départements d’outre-mer (Dom) ont été strictement reconfinés. Pour les trois prochaines semaines et jusqu’au 15 septembre au moins en ce qui concerne la Caraïbe, les citoyens doivent de nouveau composer avec les horaires de couvre-feu, les justificatifs de domicile, les rayons kilométriques autour de chez soi, les attestations dérogatoires de déplacement et les images de rues vides sur les réseaux sociaux.

La Guadeloupe, quant à elle, va être reconfinée pour une durée d’au moins trois semaines à partir de mercredi, 20h00, a annoncé lundi soir le préfet Alexandre Rochatte.

L’état d’urgence sanitaire – qui n’est plus en vigueur en métropole – a été rétabli à La Réunion,  ainsi qu’en Guadeloupe, en Martinique, à Saint-Martin, Saint-Barthélemy et en Guyane. Les restrictions concernent tous les habitants de ces Dom et plus largement tous ceux qui s’y trouvent cet été, qu’ils soient vaccinés ou pas. De quoi faire dire au ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, dans une interview accordée à Libération le 1er août 2021, qu’il faut réfléchir à « une adaptation du passe sanitaire » dans ces territoires, « car il n’y a pas de raison de restreindre les libertés collectives indéfiniment pour ceux qui ont fait le choix de se vacciner ».

Saint-Martin, le 24 juillet 2021, manifestation dans les rues de Marigot contre la vaccination obligatoire et le passe sanitaire. © Photo Fanny Fontan / Hans Lucas via AFP Saint-Martin, le 24 juillet 2021, manifestation dans les rues de Marigot contre la vaccination obligatoire et le passe sanitaire. © Photo Fanny Fontan / Hans Lucas via AFP

Les retards dans la campagne de vaccination outre-mer sont colossaux. Alors que dans l’Hexagone, plus de 60 % de la population adulte a reçu au moins une dose, ils sont seulement 25 % dans ce cas à La Réunion et à peine 21 % à la Martinique. Dans le même entretien accordé à Libération, le ministre reconnaît que « dans certains territoires, il y a une forme de honte à dire qu’on est vacciné ». Il l’explique par « des réticences religieuses, culturelles. C’est aussi lié à notre histoire coloniale où, par le passé, des décisions sanitaires ont parfois été imposées aux habitants de ces territoires ».

Malgré cette parole, c’est rien de moins qu’un bras de fer avec la population qui s’est engagé dans l’outre-mer. Contacté par Mediapart, l’entourage du ministre des outre-mer assume, aujourd’hui comme depuis le début de la campagne de vaccination : « Le gouvernement ne reconfine pas de gaieté de cœur : la situation sanitaire est extrêmement sensible, le taux d’incidence bat des records en Martinique et le confinement est là pour sauver des vies. Il n’y a que deux moyens de faire baisser le taux d’incidence, la vaccination en amont et le confinement. Si, en creux, un message est adressé à la population de ces territoires et à l’Hexagone, c’est tant mieux. »

Voitures brûlées, centre de vaccination incendié : en Martinique, des manifestants déterminés et munis de tambours et d’accessoires de carnaval ont signifié clairement au gouvernement que ce pari et ce bras de fer sont loin d’être gagnés. « Bien sûr, notre vieille colère est là : les gens sont à fleur de peau », confirme Laurent Valère, contacté au téléphone par Mediapart.

Depuis la Martinique dont il est originaire, cet artiste et observateur avisé de la vie politique de son île est comme l'immense majorité des Ultramarins : il hésite encore à se faire vacciner. « Il faut comprendre la mauvaise humeur populaire. Que se passera-t-il si le vaccin devient obligatoire ? Très franchement, je l’ignore. Moi, je ne suis pas vacciné mais je me sens de plus en plus traqué. En ce qui concerne les restrictions de liberté, il faut dire que cela fait deux ans que nous vivons comme cela : on s’adapte. Cela gêne un peu pour la fluidité et il est certain que la vie serait plus confortable s’il n’y avait pas de restrictions. »

Dans un communiqué publié lundi 2 août, le gouvernement a également affirmé vouloir « adapter en août les mesures d’aide économique d’urgence mises en place pour protéger les entreprises ultramarines des effets de la crise du Covid-19 ». Le « quoi qu’il en coûte » n’est pas tout à fait de rigueur mais « les entreprises fermées administrativement plus de 21 jours par mois (contre 30 jours jusqu’à présent pour une éligibilité au fonds de solidarité) et réalisant plus de 20 % de perte de chiffre d’affaires (CA) pourront bénéficier du fonds de solidarité renforcé. L’activité partielle sans reste à charge reste accessible aux entreprises fermées administrativement ou partiellement (couvre-feu) et à celles qui connaissent une perte de chiffre d’affaires supérieure à 60 % dès lors que leur territoire d’implantation connaît des mesures de restriction ». Enfin, des exonérations de charge supplémentaires sont prévues pour les entreprises des territoires soumis au confinement ou au couvre-feu.

L’économie de ces départements – déjà à la peine et connaissant des taux de chômage parmi les plus élevés de l’Union européenne – se relèvera-t-elle d’une nouvelle séquence difficile ? Rien n’est moins sûr. Restaurateurs, hôteliers, acteurs du secteur touristique, témoignent sur les réseaux sociaux, mais aussi auprès de leurs organismes de représentation, de leur désespoir. Peut-on imaginer pire publicité que les images de patients intubés et transférés par avion pour ces économies largement saisonnières et dépendantes du tourisme ?

Oui, il faut endiguer l’épidémie mais à quoi bon restreindre autant nos libertés ?

Arlette, 89 ans

Le week-end du 31 juillet 2021, trois patients ont été transférés de la Martinique vers la France en évacuation sanitaire. Dans la Caraïbe, comme aux plus terribles heures de la première vague, le service de santé des armées se prépare à « armer dix lits de réanimation » et a déjà fait parvenir matériel et spécialistes sur place. Dans l’océan Indien, c’est une situation paradoxale qui se profile avec la saturation en vue des hôpitaux de La Réunion. Même si l’opération est jugée complexe, les autorités sanitaires envisagent de transférer des patients de La Réunion vers Mayotte. Le sens de ces transferts est inédit.

Pourtant, il ne fera pas changer d’avis Arlette, une retraitée de 89 ans qui vit à la capitale, Saint-Denis. « Oui, il faut endiguer l’épidémie mais à quoi bon restreindre autant nos libertés ? Toute cette affaire est complètement disproportionnée !, s’indigne-t-elle. Cela ne servira à rien. Je ne veux pas me faire vacciner : je suis vaccinée contre la grippe mais ce vaccin-là je n’en veux pas, parce que ce n’est même pas un vaccin. »

L’ancienne (une granmoun, en créole réunionnais) est abonnée à plusieurs groupes WhatsApp, extrêmement répandus et puissants dans tout l’outre-mer. Les animateurs de ces groupes sur les réseaux prétendent « réinformer » la population sur les « dangers du vaccin ». « Je préfère être enfermée mais vivante, conclut Arlette. Il y a des banderoles anti-Macron partout. Cette fois, ils vont mettre le feu. »

Comorbidités importantes, obésité, taux de prévalence du diabète plus de deux fois supérieur à ce qu’il est en métropole : les outre-mer cumulent les facteurs de risque en ce qui concerne la maladie due au nouveau coronavirus. Leur système hospitalier est largement inférieur en qualité à celui de l’Hexagone. En Guyane, l’état de déliquescence du CHU avait été en grande partie responsable de l’immense mouvement social de l’année 2017.

En Guadeloupe, en 2017 également, le CHU a brûlé et n’a été que partiellement reconstruit pour une remise en activité presque complète qui ne date que de cette année 2021. En Martinique, la population peine à se remettre des révélations, année après année, des conséquences de la crise sanitaire due au chlordécone, ce pesticide épandu au mépris de la santé des sols, des agriculteurs et des habitants de l’île.

Que fera le gouvernement si les Ultramarins ne cèdent pas et continuent de refuser en bloc de se faire vacciner ? Pour l’instant, aucune mesure plus coercitive qu’un passe sanitaire aménagé n’est envisagée officiellement. La situation est néanmoins scrutée de près par l’exécutif sur le plan sanitaire mais aussi au niveau des réactions populaires. Avant d’être généralisé en métropole et abondamment utilisé pendant des mois, le couvre-feu a d’abord été testé pour la première fois en Guyane.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Article mis à jour mardi matin avec le confinement imposé en Guadeloupe.