Écolos Analyse

Yannick Jadot peine à sortir de la phase primaire

Alors que le conseil fédéral d'Europe Écologie-Les Verts (EELV) doit valider ce week-end sa candidature à la présidentielle, Yannick Jadot peine à dépasser ses divisions avec Sandrine Rousseau, qui a réuni presque la moitié des électeurs au deuxième tour de la primaire écolo.  

Mathieu Dejean

2 octobre 2021 à 13h34

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Ce n’est que l’aube de la campagne présidentielle, mais Yannick Jadot, qui se rêve en futur « président du climat », danse déjà sur un volcan. Ce week-end, le conseil fédéral d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) doit valider sa candidature à la présidentielle, après sa victoire d’une courte tête à la primaire écologiste avec 51,03 % des voix. Mais l’étape du rassemblement de la famille écolo connaît des turbulences. Sa rivale, Sandrine Rousseau, peut se targuer d’avoir réuni 49 % des voix et d’avoir bousculé les attentes du scrutin en faisant émerger des thèmes jusque-là marginaux, tels que l’écoféminisme, l’intersectionnalité ou la radicalité.

« Yannick Jadot était censé gagner au premier tour. Finalement, il a dû aller au deuxième tour, et ce n’est pas comme s’il avait réuni 60 % des voix. Le parti en est bouleversé », souligne Amandine Richaud-Crambes, la directrice de campagne de Sandrine Rousseau. Et après cette percée qui a attiré l’attention médiatique, l’économiste ne compte pas s’effacer aussi vite que ça. Depuis le soir de sa défaite, le 28 septembre, elle oscille entre soutien naturel et franches critiques à l’égard de Yannick Jadot. 

Yannick Jadot à La Léchère (Savoie), le 30 octobre pour son premier déplacement de campagne (Philippe Desmazes / AFP)

« Ce n’est pas un chèque en blanc »

Au lendemain d'un discours plutôt rassembleur lors de la soirée électorale du deuxième tour, elle a fait part sur RTL d'un dialogue « peu constructif » avec Yannick Jadot sur la suite du processus : « Je suis loyale et j’appellerai à voter Yannick Jadot, mais ce mouvement n’est pas automatique », prévenait-elle. 

Sur France Inter, le 29 septembre, elle allait encore plus loin, semblant se projeter comme si le vote n'avait pas eu lieu : « On était à deux doigts de transformer le récit de la présidentielle. […] Les courbes étaient en train de se croiser. À une semaine près, je gagnais. »

Finalement, le 1er octobre, elle a semblé donner quitus à la victoire de son rival, déclarant sur France Bleu : « Évidemment, c’est Yannick Jadot qui portera les couleurs de l’écologie et je me mets complètement à son service mais on ne peut pas complètement zapper la dimension sociale de l’écologie. » Fin de la zone de turbulences ? Pas tout à fait. 

« Ce n’est pas non plus un chèque en blanc. Sandrine est encore en phase de négociation avec Yannick Jadot, pour que ses idées ne passent pas aux oubliettes », explique sa directrice de campagne, Amandine Richaud-Crambes. Dans un premier temps, le vainqueur de la primaire a proposé à Sandrine Rousseau de présider le comité politique de la campagne – qui décidera de l’orientation politique. Mais sans que ce rôle soit assez clairement défini aux yeux de l’intéressée.

« Ça l’intéresse, mais il ne faut pas que ce soit une casquette pour calmer tout le monde, sans possibilité de choix ni d’actions. On ne veut pas que ce ne soit qu’une vitrine permettant à Yannick Jadot de réclamer son électorat », argumente Amandine Richaud-Crambes. Les deux figures de l'écologie politique doivent échanger sur des gages portant notamment sur le temps de parole, les équipes et les moyens. 

Une primaire vraiment gagnante ? 

Dans l’entourage de Yannick Jadot, ces réticences à se rallier immédiatement au candidat désigné font grincer des dents. Preuve que la situation est délicate : ce 30 septembre, Yannick Jadot s’affichait avec le ban et l’arrière-ban d’EELV lors de son premier déplacement officiel, à l’usine Ferropem de Léchère (qui fabrique du silicium, et où 357 emplois sont menacés). En miroir au difficile rassemblement en cours, étaient présents les cadres d’EELV Julien Bayou, Sandra Regol et Eva Sas, l’ex-macroniste Matthieu Orphelin ou encore le coordinateur de Génération·s, Benjamin Lucas. 

Le spectre de la primaire de la Belle Alliance populaire plane sur toute la gauche : en 2016, Manuel Valls et François de Rugy avaient refusé de soutenir le vainqueur, Benoît Hamon. Fin 2020, Yannick Jadot lui-même rechignait d’ailleurs à se lancer dans ce processus de désignation, craignant qu’il devienne « une machine à perdre » : « Si la primaire rend impossible l’impératif de rassemblement et devient une machine à diviser et donc à perdre, alors je prendrai mes responsabilités », disait-il au JDD.

Le résultat du premier tour de la primaire écologiste, où les voix se sont quasiment parfaitement divisées en quatre quarts, n’augurait rien de bon à cet égard. Le deuxième tour, qui a coupé l’électorat écolo en deux à quelques milliers de votes près, a mis en évidence un clivage qui sera difficile à dépasser. Car derrière les incarnations de l’écologie, c’était bien une ligne et une stratégie qu’il s’agissait de trancher. Pas facile, donc, de recoller les morceaux. 

Société en mouvement, pas en tension

Yannick Jadot a pourtant rencontré la totalité des candidats après sa victoire, espérant les réunir sous une « écologie de rassemblement ». « Delphine Batho et Éric Piolle, eux, ont trouvé le dialogue très constructif », tente d’esquiver Yannick Jadot lors de son déplacement en Savoie, feignant de mettre sur le même plan les candidats éliminés au premier tour et sa rivale éliminée au second tour.

Il enchaîne, mi-conciliant, mi-agacé : « Je respecterai chacune des candidates et chacun des candidats. On a besoin des 122 670 personnes qui ont voté. Mais la primaire est terminée. » Manière de dire qu’après une période de liberté de critique, c’est désormais l’unité d’action qui prime. 

Ce 1er octobre, il a publié une tribune commune avec la sénatrice écologiste Mélanie Vogel, connue pour son engagement féministe, dans le Le Figaro intitulée : « La demande de justice et d’égalité dans la société ne peut être ignorée ! » Par-delà la sincérité de leurs convictions, on peut aussi y voir une manière d’afficher que Yannick Jadot n’est pas insensible aux problématiques sociétales et d’intersectionnalité portées par Sandrine Rousseau.

« Comme Sandrine, Yannick incarne ce changement de système, mais de manière plus rassembleuse, estime la porte-parole d’EELV, Eva Sas. Ce courant que Sandrine Rousseau a soulevé est symptomatique d’une évolution de fond en France. Il faut en tirer les enseignements démocratiques. Yannick veut donc mettre la société en mouvement, mais pas en tension. Sa ligne, c’est la société apaisée. » 

« Tout ce qu’il y a de plus politicien en politique »

En attendant, la micro-société écolo, elle, est troublée par la situation. Et les doutes persistants sur le ralliement de Sandrine Rousseau à Yannick Jadot plombent son début de campagne. Les cadres d’EELV ne cachent pas leur agacement. À l’instar du secrétaire national du parti, Julien Bayou : « Pour la primaire, je suis arbitre, et là, il y a faute. Le discours de Sandrine mardi [soir du deuxième tour de la primaire – ndlr] était super. Je comprends que la nuit on puisse ressasser sa défaite, mais pas dans les médias. » 

L'équation à conserver c’est : comment on garde l’élan et la dynamique de Sandrine Rousseau pour qu’il n’y ait pas de déperdition pendant la campagne.

Alice Coffin, soutien de Sandrine Rousseau

« Sandrine Rousseau veut faire de la politique autrement, mais j’ai l’impression d’assister à tout ce qu’il y a de plus politicien en politique, comme si on était dans des négociations d'entre deux tours de congrès », regrette l’eurodéputé David Cormand, ancien secrétaire national d’EELV. Sur Twitter, il a d’ailleurs réagi aux atermoiements de Sandrine Rousseau en déplorant un « gâchis »

Alice Coffin, soutien et conseillère de Sandrine Rousseau, nie en bloc ces accusations, estimant que la question est hautement politique : « C’est un peu surprenant la façon dont ça a été verbalisé. Il n’a jamais été question de négociations politiciennes. L’équation à conserver c’est : comment on garde l’élan et la dynamique de Sandrine Rousseau pour qu’il n’y ait pas de déperdition pendant la campagne. Les discussions ne se passent pas mal. C’est dommage qu’elle ait été accusée de mauvaise perdante [par le secrétaire national, Julien Bayou – ndlr] », confie-t-elle à Mediapart. 

Alors que le parti écolo se targuait du taux de participation à sa primaire et de la bonne tenue des débats, qui ont intéressé un large public, l’édifice laborieusement construit semble osciller dangereusement. « L’écart entre les deux était très étroit : Yannick ne peut pas faire aujourd’hui sans l’autre moitié », souligne un cadre du parti écolo. Yannick Jadot est donc face à une importante bifurcation : soit il donne des gages substantiels à Sandrine Rousseau, soit il trace sa route en s’affranchissant du courant politique qu’elle a mis en lumière.

Mais les électeurs de la militante écoféministe, dont l’immense majorité n’est pas encartée à EELV (ni dans aucun autre parti), pourraient alors se détourner de lui : « Sandrine a donné un enthousiasme à une frange citoyenne non encartée, qui a toujours été éloignée d’EELV », avance ainsi Amandine Richaud-Crambes. 

Le soir de sa défaite, Sandrine Rousseau avait d’ailleurs adressé un message de compréhension à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’offre politique actuelle. Comme un avertissement au vainqueur, signifiant qu’il faudra compter sur elle pour élargir sa base électorale. 

David Cormand, lui, estime que Sandrine Rousseau bénéficie d’un courant en faveur de l’écologie radicale qui lui préexistait, et qu’elle n’a pas magiquement déclenché : « L’exercice de la primaire invite à l’incarnation, mais une fois la primaire terminée, il n’y a plus de “je”, il n’y a plus qu’un “nous”. Je ne suis pas à l’aise avec cette “instagrammisation” de la politique. Il faut toujours avoir à l’esprit que la révélation individuelle s’inscrit dans une force collective. »

Les stigmates d’une primaire pas si pacifiée

Si ses mots sont aussi sévères, c’est aussi que la primaire, malgré tout, a laissé des traces. Aux Journées d’été des écologistes, à Poitiers, Sandrine Rousseau avait dans un premier temps accusé Éric Piolle de l’avoir bousculée. « C’était très violent », avait-elle assuré. L’entourage d’Éric Piolle avait dénoncé une pure invention.

L’examen de vidéos de la scène montre que le maire de Grenoble ne touche pas sa concurrente lors de cet attroupement – il s’agit en fait d’un journaliste. Cette bousculade a semé le doute, au point que Julien Bayou s’est senti obligé de mener une enquête interne innocentant Éric Piolle. « Cette agression qui n’a pas eu lieu, je ne l’ai pas bien digérée. La fin ne justifie pas les moyens », assène David Cormand.

Le reproche, fait par Alice Coffin (soutien de Sandrine Rousseau) à Yannick Jadot dans les couloirs de France Inter, d’être « un obstacle à une candidature féministe à la présidentielle », ajoutant : « Si on est vraiment féministe, on laisse la place », a aussi irrité. Tant sur le fond que sur la forme, la primaire a donc échaudé les esprits, mettant en évidence des divergences d’approche qu’une victoire aussi serrée ne peut faire oublier.

Pour Alice Coffin, ces passes d’armes ne sont pas insurmontables : « Ces derniers jours, le ton de Julien Bayou est un peu maître d’école, un peu paternaliste, alors qu’on essaye de parler politique. Nous on va surmonter ça, ainsi que les “off” dans la presse contre Sandrine Rousseau, ils peuvent donc aussi tout à fait le faire. » 

Objectif pour les écologistes désormais : ne pas feuilletonner cette séquence post-primaire qui laisse la part belle au soupçon. 

Mathieu Dejean


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