La Cinémathèque pose une chape de plomb sur la question des violences sexuelles

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Fin janvier, lors d’un débat avec un réalisateur lituanien, une spectatrice a été privée de parole après l’avoir interrogé sur des accusations d’agressions sexuelles. L’institution refuse toute confusion entre un créateur et son œuvre et se fait le porte-drapeau de ceux pour qui la libération de la parole sur les violences sexuelles porte un danger de censure. 

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Comme un symbole des difficultés françaises à lever le voile. La scène a lieu le 19 janvier 2018 à la Cinémathèque française. Rapportée par Libération, elle se déroule dans le cadre d’une rétrospective sur le cinéma lituanien, alors que le réalisateur Sharunas Bartas est invité à dialoguer avec le public. « Une spectatrice commence par les remercier, lui et ses pairs, pour leurs réflexions sur la censure en Russie. À propos de paroles étouffées, elle demande à Bartas s’il a l’intention de répondre aux accusations d’agression sexuelle de deux jeunes femmes – l’une des deux, Paule Bocculaite, a été indemnisée d’une somme dérisoire après qu’il l’a bombardée d’une télé et poursuivie, en voiture, dans la forêt, a-t-elle relaté en Lituanie. Le micro est alors immédiatement repris. “On est ici pour parler de cinéma. Y a-t-il quelqu’un qui a une vraie question sur le cinéma à poser ?” »

Une salariée de la Cinémathèque indique à Mediapart, concernant cette séquence où le micro a été repris par une collaboratrice qui distribuait la parole : « Elle a agi selon les attentes de la direction. Il n’y a pas d’espace pour autre chose. » Interrogé par Mediapart sur de possibles directives transmises aux salariés, le directeur général, Frédéric Bonnaud, n’a pas répondu.

De fait, cet incident apparaît comme le dernier avatar d’une surdité active de l’institution et de sa direction à l’égard des violences faites aux femmes. Il donne l’image d’une Cinémathèque coupée du monde extérieur, refusant que la société en évolution passe les portes de son si bel espace conçu par Frank Gehry.

Frédéric Bonnaud, directeur général de la Cinémathèque française, sur le plateau de Mediapart le 8 novembre 2017. © Mediapart Frédéric Bonnaud, directeur général de la Cinémathèque française, sur le plateau de Mediapart le 8 novembre 2017. © Mediapart

L’incident s’inscrit en effet dans le contexte des révélations de viols et d’agressions sexuelles du producteur américain Harvey Weinstein et du mouvement lié à #MeToo, hashtag symbole de la parole publique des femmes contre les maltraitances.

Aux États-Unis, l’affaire n’a pas fait que bousculer l’industrie cinématographique. Elle a provoqué un torrent de révélations. Pas une émission, pas une cérémonie n’échappent aujourd’hui à une prise de parole sur les violences sexuelles.

Des hommes puissants à Hollywood (Dustin Hoffman, Louis CK, James Franco…) sont mis en cause sur la base de nombreux témoignages. Des comédiennes montent à la tribune, lèvent le poing, lancent des fonds de soutien pour que ne cesse surtout pas ce déclic imprégnant désormais la société tout entière.

En France, l’affaire Weinstein est loin de produire les mêmes effets. Le monde du cinéma résiste. Certes, quelques actrices renommées se sont exprimées alors que l’onde de choc parcourait déjà le globe. Très peu de réalisateurs ou producteurs se sont engouffrés dans la brèche. Au point que l’embryon de prise de conscience apparu à l’automne 2017 semble avoir été tué dans l’œuf. Trois mois plus tard, le silence est retombé sur le monde du spectacle, envoyant un « Circulez, il n’y a rien à voir ! » à celles et ceux qui tentent de faire disparaître ces pratiques.

Le cinéma, rien que le cinéma ? L’obscurité, comme après une projection, doit-elle prévaloir et la parole autre que cinéphile ou artistique ne peut-elle pas s’immiscer ? La fameuse tribune du 9 janvier 2018, dite « Millet-Deneuve-Lahaye », dans laquelle 100 femmes signataires défendaient « une liberté d’importuner », est à l’image d’une partie de la France pour laquelle la parole sur les violences sexuelles représente surtout un risque et non un bienfait, risque dont l’art doit être préservé.

Dans ce texte, elles s’indignaient, voyant dans la période un retour à un ordre moral : « La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. »

Couverture du programme de la rétrospective consacrée à Roman Polanski à la Cinémathèque © Cinémathèque Couverture du programme de la rétrospective consacrée à Roman Polanski à la Cinémathèque © Cinémathèque
Cet incident s’inscrit surtout dans la logique de Frédéric Bonnaud depuis l’affaire Weinstein en octobre dernier. La position de l’institution n’a donc pas bougé d’un iota depuis que, lors d’une soirée « En direct de Mediapart », le 8 novembre 2017, il fustigeait les tentatives de censure de la part d’associations féministes. Il s’était emporté contre « les demi-folles » qui demandaient que la soirée hommage consacrée à Roman Polanski – et non la rétrospective entière – soit annulée.

Le cinéaste franco-polonais de 84 ans a été reconnu coupable d’avoir eu des relations sexuelles illégales avec une mineure en 1977 aux États-Unis et est aujourd’hui accusé par quatre autres femmes de violences sexuelles.

Frédéric Bonnaud (qui a animé les soirées « En direct de Mediapart » de janvier 2012 à février 2016) s’est insurgé contre la bien-pensance issue du mouvement #BalanceTonPorc, l’équivalent de #MeToo en France, et qui mène à la censure, selon lui.

« C’est vrai qu’elle se libère, la parole, on est atterrés quand on est un garçon d’apprendre qu’il y a tant d’hommes qui se conduisent comme ça, et on a des amies qui vous disent : “Mais moi aussi ça m’est arrivé” », avait reconnu Frédéric Bonnaud lors de l’émission « En direct de Mediapart ».

Avant d’ajouter : « Ceci dit, cette libération via les réseaux sociaux, Twitter, etc., est-ce qu’elle ne s’accompagne pas, à un moment, d’un véritable choc totalitaire, flash totalitaire, et d’un retour à l’ordre moral, sous les ordres de véritables ligues de vertu ? » Il avait enfoncé le clou de sa colère : « En France, on veut qu’il y ait le Weinstein français ! Donc tout le monde cherche le Weinstein français. Et qu’est-ce qu’on trouve ? Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau ! »

Ce dernier, réalisateur notamment de Noce blanche avec Vanessa Paradis, a été condamné à un an de prison avec sursis en 2005 pour harcèlement sexuel sur deux comédiennes. Un an plus tard, une troisième actrice qui avait fait appel le fait à nouveau condamner, pour agression sexuelle cette fois. Le directeur général de la Cinémathèque a reporté sine die la rétrospective consacrée au cinéaste qui devait se tenir en ce mois de janvier 2018.

Depuis, la Cinémathèque ne bouge pas d’un millimètre : « S’il est évidemment indispensable de faciliter la parole des femmes victimes de discriminations ou de violences, sexuelles notamment, et de la prendre en compte, il n’est absolument pas question qu’une quelconque censure indifférenciée des œuvres puisse s’exercer sous la pression de groupes dont les intérêts n’ont pas à interférer avec nos missions de diffusion du patrimoine cinématographique, pas plus que dans d’autres secteurs artistiques. »

Le 5 décembre 2017, c’est par ces mots que Frédéric Bonnaud, directeur général de la Cinémathèque, et Costa-Gavras, son président, s’étaient adressés aux 910 membres de l’association dans un courrier que Mediapart a pu consulter. 

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A la suite de la publication de cet article, Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque, nous a adressé le 8 février 2018 une longue lettre que nous publions en intégralité, suivie d'une courte réponse de François Bonnet, directeur éditorial de Mediapart. Elle peut être lue ici.

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Aucun des salariés ayant répondu aux questions de Mediapart na accepté de le faire sous son propre nom, y compris les personnes élues du personnel et syndicalistes, de peur de représailles selon eux.

Sollicité le vendredi 8 décembre par mail pour répondre à sept questions précises, Frédéric Bonnaud nous a finalement indiqué le mardi 12 décembre dans la soirée quil ne souhaitait pas répondre à nos interrogations dans le détail. Nous avons néanmoins appris qu’il avait rédigé et transmis aux représentants du personnel de l’institution lesdites réponses, dont nous avons eu connaissance. Nous reproduisons l’intégralité de son propos sous l’onglet Prolonger.

Je n’ai croisé Frédéric Bonnaud qu’une fois, lors de sa venue chez Mediapart le 8 novembre 2017. Je n’étais pas salarié chez Mediapart au moment où il animait l’émission « En direct de Mediapart ».