Cinq livres à lire pour la gauche (3/5). L’héritage libéral

La gauche revenue au pouvoir le 6 mai sera jugée sur sa capacité à mettre fin aux politiques nauséabondes et inégalitaires de l’ère Sarkozy. Mais ses succès ou ses échecs seront liés à sa capacité à penser et dépasser les clivages qui la divisent. Interpellation autour de cinq livres récents. Troisième épisode : faut-il passer par-dessus bord l'héritage libéral ?

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Revenue au pouvoir le 6 mai, la gauche va devoir se souvenir, qu’il y a tout juste sept ans, elle se déchirait sur la réponse à apporter au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Au-delà des questions européennes, la fracture opposait alors gauche « libérale » et « anti-libérale ». Une ligne de faille qui pourrait bien réapparaître en 2012, sur fond de renégociation des traités européen et de politiques d’austérité…

Pour s’en prémunir, Serge Audier, maître de conférences en philosophie politique à l’Université Paris-Sorbonne, publie, chez Grasset, un volumineux ouvrage intitulé Néo-libéralisme(s), une archéologie intellectuelle. Un détour par l’histoire de cette notion, en forme de droit d’inventaire sur le libéralisme, pour ne pas tomber dans les pièges qui menacent une gauche que Marine Le Pen aime taxer « d’ultralibérale, laxiste et libertaire ».
Pour le chercheur, « l’anti-libéralisme est une erreur, car il y a des dimensions du libéralisme – en particulier juridique et politique – qu’une partie de la gauche peut difficilement ne pas assumer ». Cette enquête historique, à peine publiée, a d’ailleurs été reçue comme une charge par une partie de la gauche altermondialiste, néo-bourdieusienne ou post-foucaldienne. L’auteur conclut pourtant sa traversée érudite des contours du libéralisme au XXe siècle en jugeant que « toute l’œuvre du néo-libéralisme réellement existant consista à combattre et à rendre impossibles les avancées du mouvement démocratique ».

Mais Serge Audier semble craindre qu’une gauche revenue au pouvoir veuille rejeter tout legs de la pensée libérale. La crise du capitalisme la déciderait enfin à mettre en cause les politiques néolibérales qu’elle a largement soutenues depuis les années 1980... « Je ne dis pas que la gauche doit devenir libérale, précise-t-il à Mediapart, et encore moins “sociale-libérale” au sens du blairisme, mais je pense que le libéralisme porte un certain nombre de ressources : une vision pluraliste de la société, l’importance des contre-pouvoirs, des droits fondamentaux des individus… »

Il rejoint ainsi d’autres intellectuels engagés à gauche, comme l’économiste Yann Moulier Boutang, pour qui « nous ne pouvons pas abandonner la liberté au libéralisme, ni la tradition politique du libéralisme aux multinationales et aux néolibéraux. » C’est dans cette tradition que Serge Audier veut s’inscrire en faisant la généalogie du néo-libéralisme que « les uns font remonter aux années 1970, les autres aux années 1930, mais tous proposent une vue que l’on peut dire essentialiste du néo-libéralisme ».

L’ouvrage de Serge Audier n’est toutefois ni seulement une nouvelle expression de la tension rhétorique entre « libéralisme politique » et « libéralisme économique » ou de l’opposition usée entre « bon libéralisme historique » et « mauvais néo-libéralisme contemporain ». S’il revendique l’héritage d’un Montesquieu, il sait qu’il a existé un libéralisme historique conservateur et anti-démocratique, comme celui porté par Guizot. Mais s’il a conscience, comme le rappelait Yann Moulier Boutang dans la revue Vacarme, que « généralement, le néo en art comme en politique a un parfum de réaction, de nostalgie sans avenir », Serge Audier cherche à garder du néo-libéralisme ce qui ne se confond ni avec la doctrine de Hayek, ni avec la caricature qu’en fait, selon lui, une partie de la gauche.

Aux racines du néo-libéralisme

Pourquoi, alors, mener aujourd’hui une tentative de sauvetage de certains pans d’une idéologie de plus en plus brocardée, et dont la crise de 2008 a confirmé la conduite aveugle et prédatrice ? « Le néo-libéralisme, avec le néo-conservatisme, est un phénomène central de notre époque, la principale question politique de notre temps », juge Serge Audier.

Est-ce qu’il y a, pour autant, quelque chose à en garder pour une gauche revenue au pouvoir, dont on peut plutôt craindre qu’elle ne cède trop rapidement aux injonctions des marchés ? « Du néo-libéralisme contemporain qui s’est traduit par des politiques de dérégulation à outrance et un retrait de l’Etat, mais aussi par une transformation de l’Etat conformément aux règles entrepreneuriales, par exemple à l’hôpital, dans la recherche ou à l’Université, il n’y a rien à retenir, précise Serge Audier. Mais autre chose est l’analyse historique et philosophique du libéralisme, qui permet notamment de se souvenir que toute politique d’émancipation a besoin de contre-pouvoirs… »

Serge Audier remonte à la racine intellectuelle du néo-libéralisme, promu lors du « colloque Lippmann », en 1938, qui se distingue du néo-libéralisme défendu par la Société du Mont-Pèlerin après la Seconde Guerre mondiale, et encore plus de celui effectivement mis en pratique à partir des années 1970. Walter Lippmann, son organisateur, n’était pas, ainsi, l’ancêtre des évangélistes du marché, dénoncé par une partie de la gauche. Il avait soutenu la politique rooseveltienne du New Deal jusqu’en 1935, avant de se ranger du côté des politiques redistributives de Kennedy ou de Johnson.

Lors de ce colloque, écrit Serge Audier, il y avait une « recherche, du moins chez certains néo-libéraux hantés par le péril totalitaire, d’une réponse crédible, en termes d’efficacité et de légitimité, à la crise du libéralisme, qui passait aussi, selon eux, par l’intégration réelle d’une dimension ouvertement sociale donnant satisfaction aux aspirations des masses populaires ». A l’origine, le terme de néo-libéralisme marque donc plutôt une volonté de mettre l’accent sur une nouveauté potentiellement progressiste, par rapport au libéralisme traditionnel et au manchestérianisme.

Pour ces néo-libéraux, d’un autre type de ceux que nous connaissons aujourd’hui, il fallait « reconquérir les milieux populaires qui s’étaient détournés du vieux libéralisme, à cause de son inadaptation au monde moderne, de sa méconnaissance des exigences nationales, de son absence d’esprit social ». Même si, avec la présence de Von Mises et Hayek, certaines des prémisses de ce que l’on appellera la contre-révolution dite néo-libérale des années 1970 étaient déjà intellectuellement posées, pour Serge Audier, « rien n’était joué dans les années 1930 ».

Quant à la célèbre Société du Mont-Pèlerin, qui se réunit en 1947, et voit effectivement l’entrée en force des libertariens et des grands patrons opposés au New Deal dans un contexte interventionniste de l’Etat après-guerre, elle se scindera elle-même en 1962 : certains cercles néo-libéraux, notamment allemands, refusant les options anti-sociales de plus en plus dominantes en son sein.

Quand le néo-libéralisme est anti-libéral

Cette réhabilitation de certains pans de la pensée libérale, et même néo-libérale, se fonde sur un double argument. D’une part, le néo-libéralisme dogmatique a souvent été, en pratique, anti-libéral. « Force est en effet de constater, écrit Serge Audier, que le néo-libéralisme a été et reste historiquement compatible avec une absence ou une forte restriction des libertés dans le domaine juridique, politique et même moral. » Capitalisme autoritaire à la chinoise, politique pénitentiaire à outrance aux Etats-Unis et surtout coup d’Etat de Pinochet au Chili, corollaire de l’avènement des « Chicago Boys », en sont autant d’exemples.

Hayek, l’économiste emblématique de la ligne la plus dure du néo-libéralisme, a ainsi soutenu la dictature de Pinochet. « Au nom de la menace d’une démocratie illimitée et du rejet du communisme, explique Serge Audier, il en est venu à soutenir une dictature qui ne respecte pas les contre-pouvoirs et les libertés. Plusieurs “néo-libéraux”, au sens actuel, se sont présentés comme des figures du renouveau libéral tout en violant les exigences d’une société libérale. Dans les années 1950, Aron avait expliqué que si l’on voulait une économie libérale au sens de Hayek, il fallait “une dictature politique” qui restreigne l’expression du pluralisme politique, social, syndical. Il voyait alors une tension entre “libéralisme politique” et “libéralisme économique” en ce sens. On peut en tirer la leçon que l’instauration d’une hégémonie du marché peut avoir pour corrélats des formes de restriction de la démocratie libérale. »
De l’autre, pour Serge Audier, il existe « un rapport difficile d’une partie de la gauche avec le pluralisme et le libéralisme juridico-politique, quand on regarde par exemple la manière dont quelques-uns parlent de certains régimes sud-américains autoritaires. En outre, il existe, à gauche, une critique culturelle de ceux désignés comme “libéraux-libertaires”, avec l’idée que l’approfondissement des libertés individuelles serait inéluctablement lié à des politiques dérégulatrices susceptibles de briser le lien social ».

La critique anti-libérale n’est-elle pourtant pas, d’abord, une manière, peut-être simplificatrice historiquement mais politiquement recevable, de parler des excès du capitalisme ? « Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une simple formule rhétorique, précise le chercheur. Je crois qu’il y a une vraie difficulté à penser le pluralisme du côté d’une certaine gauche anti-libérale. Pourtant, le libéralisme politique et juridique, s’il est pleinement valorisé dans un certain nombre de ces héritages, s’oppose à l’hégémonie du marché et de la concurrence, parce qu’il ouvre des contre-feux. »
En s’attachant ainsi à « déshégémonéiser le néo-libéralisme », Serge Audier vise donc aussi à déconstruire la critique anti-libérale, car il déplore cette « rhétorique anti-libérale qui homogénéise et démonise à l’excès toute l’histoire du libéralisme pour en faire la funeste matrice d’un relativisme généralisé, d’un individualisme exacerbé et d’une mise en concurrence de la société tout entière ».

Limites de la gauche anti-libérale ?

Serge Audier distingue quatre courants principaux de l’anti-libéralisme. La critique du “néo-libéralisme guerrier”, comme la mène par exemple Naomi Klein en analysant la « stratégie du choc », se concentre sur l’hégémonie américaine.

La grille néo-foucaldienne voit dans le néo-libéralisme tout autre chose que la société marchande chère à Adam Smith, mais « une toute nouvelle anthropologie, celle de l’homme-entreprise ».

Le prisme néo-bourdieusien s’appuie sur l’idée que le néo-libéralisme est une « utopie » de la « dérégulation généralisée qui, bénéficiant de l’appui d’une théorie économique pseudo-scientifique, se donne pour une description vraie du réel, avec ses prescriptions concrètes et socialement dévastatrices : baisse du coût de la main-d’œuvre, réduction des dépenses publiques, flexibilisation du travail ».

Enfin, le paradigme anti-68 libéral-libertaire « fait du néo-libéralisme un quasi-anarchisme, l’expression d’une société d’individus atomisés, libéraux et libertaires » et voit dans le « mouvement de contestation des années 1960, et notamment de Mai 68, la matrice et le sens du néo-libéralisme » .
Serge Audier s’attache à montrer les écarts sensibles qui séparent ces différentes positions sur le spectre antilibéral. « Il y a une nette différence entre les interprétations qui font du néo-libéralisme une doctrine de l’impérialisme américain et celles qui utilisent le mot pour désigner une mutation socioéconomique universelle, aussi visible en Europe qu’aux Etats-Unis. Alors que la grille foucaldienne contemporaine néglige largement, tout comme Foucault lui-même, les liens entre néo-libéralisme et inégalités, la grille bourdieusienne, avec beaucoup d’autres, met fortement l’accent sur ce qui constitue, de fait, un trait incontestable de la révolution dite néo-libérale : la montée des inégalités. »

Toutefois, pour Serge Audier, cette grille néo-bourdieusienne est également partiale en raison de « sa posture à la fois de surplomb et de combat contre le “champ” des économistes dans son entier, au nom de la seule science rigoureuse, supposée vraie et subversive, la sociologie ». Le chercheur s’en prend ainsi, notamment, au Monde Diplomatique et au « petit cercle des disciples sociologues » de Bourdieu.

« Quant à l’approche qui voit dans le néo-libéralisme une sorte de libertarisme soixante-huitard permissif et jouisseur, poursuit Serge Audier, elle se détache aussi très fortement à la fois de l’interprétation foucaldienne et de l’approche bourdieusienne. Au contraire, ni Chomsky, ni Foucault, ni Bourdieu n’ont vu d’abord dans le néo-libéralisme l’expression d’un hédonisme exacerbé et d’une mentalité libertaire, individualiste et anti-étatiste : ils ont plutôt perçu l’avènement d’un nouveau type de gouvernement des hommes et une reconfiguration des rapports de domination dans la société. »
L’ouvrage de Serge Audier a parfois l’inconvénient de diriger sa charge contre les visions caricaturées du néo-libéralisme, brandies par une gauche anti-libérale ou des conservateurs anti-Mai 68, plutôt que contre le néo-libéralisme lui-même. Mais son travail de complexification, à la fois de l’histoire du néo-libéralisme et des divers soubassements de la critique anti-libérale, peut être utile pour distinguer la nécessaire remise en cause de la contre-révolution libérale mise en place à partir des années 1970 du rejet entier de la pensée censée la fonder.

Comme le notait Yann Moulier Boutang, dans la revue Vacarme, « le néo-libéralisme n’aura été que l’idéologie de passage à un degré de concentration du capital jamais vue. (…) l’Etat est une quasi-entreprise. Le marché une quasi-société. C’est ce quasi qui résiste pourtant à la simple dénonciation idéologique (…). La question du libéralisme me sépare de nombre d’opposants vaillants à la mondialisation capitaliste. Si la tradition révolutionnaire a semé la fraternité en nos cœurs, si l’héritage communiste a ancré en nous l’exigence d’égalité sociale, de parité citoyenne, le besoin de la liberté provient d’une autre tradition plus vieille dont le libéralisme bourgeois a su très intelligemment se présenter comme le héros et l’exécuteur testamentaire ».

Cette ligne de démarcation pourrait bien être réactivée dès les élections législatives, car la campagne présidentielle ne paraît pas avoir réconcilié la gauche du oui et la gauche du non. Pourtant, cette gauche pourrait avoir une sorte de coup à jouer, en revendiquant ce qui, dans le libéralisme, peut être vecteur d’une politique d’émancipation démocratique, face à une droite française qui n’a jamais été vraiment libérale, sauf dans une version Alain Madelin, proche de la caricature du néo-libéralisme dessinée par certains de ses disciples. Celle-là même que Serge Audier dénonce dans son ouvrage…

Joseph Confavreux

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