Malgré la relaxe, le scandale Woerth-Sarkozy reste intact. Voici pourquoi

La double relaxe en faveur de l’ancien ministre de Sarkozy agit à la manière du stylo effaceur de mémoire du film Men in black : rien de l'extravagant conflit d'intérêts dans lequel il s'était retrouvé pendant l'affaire Bettencourt n'aurait donc existé. La justice ne sanctionne pas. L'administration, les électeurs et la classe politique non plus. Un abîme démocratique est devant nous.

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Résumons. Ministre du budget, en charge au sein du gouvernement de la lutte contre la fraude fiscale, sa femme est embauchée par l’organisateur de la fraude fiscale d’une milliardaire (jamais contrôlée par le fisc) qui finance le parti politique dont ledit ministre est aussi le trésorier, lequel, en tant que trésorier de campagne présidentielle, remet la Légion d’honneur à l’employeur fraudeur de sa femme, par ailleurs lui-même titulaire d’un compte non déclaré dans une banque suisse sur lequel les services enquêteurs de Bercy placés sous l’autorité du ministre (toujours le même) feront le strict minimum.

Voici ce que fut, à l’été 2010 et puis après, quand a éclaté l’affaire Bettencourt, la situation extravagante d’Éric Woerth, révélateur d'un système Sarkozy où le conflit d'intérêts et le mélange des genres est une seconde nature.

Cinq ans plus tard, la double relaxe prononcée par le tribunal de Bordeaux au profit de l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy agit à la manière du stylo effaceur de mémoire du film Men in black : rien de tout cela n’aurait existé. Un peu comme si les faits, pourtant incontestables et d’ailleurs incontestés, avaient été tout simplement gommés. Mieux – ou pire –, la double relaxe de Bordeaux vaudrait aujourd’hui brevet de moralité pour celui qui fut accusé par trois juges d’instruction de recel d’abus de faiblesse, d'une part, et de trafic d’influence, d'autre part. Et, par capillarité, elle profite politiquement à un Sarkozy sur le retour.

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Eric Woerth et Nicolas Sarkozy, le 14 octobre 2009, à l'Elysée. © Reuters

L’encre de son jugement à peine séchée, Éric Woerth déclarait au Figaro que « nous vivons, d’une certaine façon, dans une société liberticide où la présomption d’innocence n’existe pas », faisant partager par la suite partout à la radio et à la télé tout le bonheur d’avoir retrouvé son « honneur ».

Jamais en retard d’un rebond en forme de prise de judo, Nicolas Sarkozy, lui-même mis en examen pour corruption et dont vingt-cinq des proches sont pris dans les filets de la justice anti-corruption, a rendu un hommage appuyé à son ancien ministre, samedi 30 mai, lors du congrès fondateur des Républicains. « Les droits de chacun seront respectés à la différence de ce qu'a vécu Éric Woerth après cinq années d'insultes et d'injures médiatiques. Nous sommes heureux d'accueillir un très honnête homme et un républicain : Éric Woerth », a lancé l’ancien président depuis la tribune, sous les vivats.

Trois jours plus tard, le 2 juin, la réhabilitation fut totale. Les Républicains annonçaient la promotion d’Éric Woerth au sein de son nouvel organigramme, le propulsant au poste clé de « délégué au projet » présidentiel. Mieux – ou pire –, le président socialiste de l’Assemblée nationale s’était quant à lui senti obligé, la veille, au micro d’Europe 1, de regretter publiquement ses prises de position passées anti-Woerth, revues à la baisse à la lumière de sa relaxe. Claude Bartolone n’avait pourtant pas été d’une violence inouïe ; il avait raillé à l’époque le « retour des copains et des coquins ».

C’est à se demander si tout le monde a bien lu les attendus qui charpentent les deux jugements de Bordeaux, comme l'ont fait fort utilement Le Monde et Le Canard enchaîné (qui va jusqu'à parler d'un « innocent massacré par la justice »). Premier jugement : « Au vu des agendas des différents protagonistes, des déclarations de Claire Thibout [la comptable des Bettencourt – ndlr], des rendez-vous préalables, des remises d’argent provenant de Suisse, il apparaît peu probable que les rendez-vous de janvier et février 2007 entre Patrice de Maistre et Éric Woerth, n’aient eu pour seul objectif que de parler de la carrière de Florence Woerth et de l’avenir des petites entreprises. Il existe donc une forte suspicion de remise d’argent des fonds Bettencourt. » Les juges ajoutent : « Sans que la démonstration de la remise ne soit totalement acquise ».

Cette précision ne manque pas de surprendre. Les espèces sont précisément utilisées pour cela : ne pas laisser de traces. En creux, les juges de Bordeaux disent-ils par conséquent que, sans photo d’une remise d’enveloppe(s) ou sans aveux du corrompu et/ou corrupteur, point de sanction pénale possible ? La justice crée son propre mur contre lequel elle se jette l’hermine haute.

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Eric Woerth lors du congrès fondateur des “Républicains” © Reuters

Dans le deuxième jugement, dit du « trafic d’influence », les juges sont plus catégoriques encore. En un mot, ils expliquent que rien ne va. Ils stigmatisent tout à la fois l’embauche « totalement atypique » de Florence Woerth au service de Liliane Bettencourt et la procédure de remise de la Légion d’honneur à Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de l’héritière L’Oréal.

Ils disent ainsi que Woerth « a profité de sa qualité de trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy pour favoriser l’obtention de la légion d’honneur par Patrice de Maistre » et qu’il est intervenu « non pas en sa qualité de député de l’Oise et en raison de la carrière de Patrice de Maistre mais bien en raison de l’attitude de ce dernier pendant la campagne ». Conclusion ? Aucune, une fois de plus du point de vue judiciaire, les juges soulignant qu’ils n’ont pas la preuve définitive que la décoration de l’un est la résultante de l’embauche de l’autre. Il y a fort à parier que ce type de preuve n’existera jamais dans ce type de dossier…

Les mauvais esprits diront que Mediapart, qui fut parmi les médias les plus en pointe sur les multiples révélations qui ont rythmé l’affaire Bettencourt en 2010 et 2011, est mauvais joueur. Une relaxe est une relaxe. Woerth est “blanchi”. Les plus fanatiques vont même jusqu’à réclamer des excuses. Fin de l’histoire ? Non. La relaxe de l’ancien ministre du budget, qui n'a rien à voir avec la morale et encore moins avec l'honneur, peut être vue autrement. Comme le double résumé tragique d’une époque.

Judiciairement, d’abord. On l’a vu : les attendus sont sévères, très sévères même, mais ils ne trouvent aucune traduction judiciaire concrète. Peut-être tout simplement parce que nous avons avec l’affaire Bettencourt, une fois de plus, la démonstration que ce ne sont pas les dossiers qui sont vides, mais le droit qui est faible quand il s’agit de briser les reins de la corruption – il en faut beaucoup moins à de nombreux magistrats quand il s’agit de sanctionner d’autres délits. C’est en sous-titre ce que nous disent d’ailleurs les juges de Bordeaux : c’est vrai qu’il y a un problème, mais le droit est ainsi fait que nous ne pouvons rien faire ou presque.

Le droit contre la loi. Cela n’est pas sans rappeler le système de « double pensée » de George Orwell, résumé ainsi dans 1984 : « Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. » C'est ainsi que nous assistons au spectacle orwellien d’un système organisé de telle sorte qu’il dévitalise lui-même le délit qu’il est censé condamner. Les statistiques du ministère de la justice sont d’ailleurs bavardes : les condamnations pour « trafic d’influence » sont ridicules. Elles n’ont représenté en 2012 que 6 % des sanctions étudiées par le Service central de prévention de la corruption de la place Vendôme. Soit… neuf condamnations, dont une seule a donné lieu à une peine de prison ferme (de trois mois).

Dans une récente interview à Mediapart, le directeur de ce service, François Badie, parlait de bon sens quand il réclamait des changements radicaux de paradigmes pour atteindre enfin l’efficacité escomptée dans la lutte contre la corruption, au-delà des déclarations d’intention qui jalonnent la vie politique depuis trente ans. Le magistrat milite par exemple pour un renversement de la charge de la preuve qui, note-t-il, « existe déjà dans le code pénal pour les trafiquants de drogue et les proxénètes ». « Cela n’est pas nouveau. Pourquoi ne pas l’appliquer aux atteintes à la probité (favoritisme, prise illégale d’intérêt, trafic d’influence, etc.) ? », interroge François Badie.

Mais prenons acte de l’impasse judiciaire. Admettons que l’on ne peut pas faire reposer sur les seules épaules frêles d’une justice déjà bien démunie et fatiguée tout le poids de la régulation sociale attendue dans une démocratie. Allons au-delà et regardons plus loin. Qui, en dehors de la justice, a alors sanctionné en France la situation que j’ai décrite dans le premier paragraphe de cet article ? La réponse est simple : personne.

  • Administrativement ? L’Inspection générale des finances, saisie en 2010, n’a rien trouvé à redire.
  • Politiquement ? Éric Woerth est, pour beaucoup parmi les siens, un héros qui a réussi à sortir « blanchi » des tranchées de la calomnie.
  • Électoralement ? Non plus. Il a été réélu brillamment, en juin 2012, député de l’Oise avec près de 60 % des suffrages au second tour.

C’est là, au creux de cet abîme, que réside la persistance du scandale. Un miroir nous est tendu, à tous. Le miroir d’une société molle, apathique, permissive, qui, à des degrés divers, banalise en profondeur l’esprit de la corruption. Cet esprit lugubre qui nous coûte tant, à tous, de gauche, de droite, d’ailleurs, que ce soit symboliquement pour la confiance que l’on perd dans l’idéal démocratique ou financièrement parce que l’argent capté par les intérêts privés sur l’autel du bien public, ce sont les citoyens qui le payent. Très concrètement. Et très cher.

Le procureur anti-mafia de Palerme, Roberto Scarpinato, immense magistrat qui s’alarme dossier après dossier, livre après livre, conférence après conférence, de ce qu’il nomme « une oligarchie déguisée en démocratie », l’a dit mieux que quiconque dans son plus récent ouvrage, Le Retour du Prince (éditions de La Contre-Allée) : « Les criminologues savent que la véritable sanction n’est pas la peine, mais la honte. La peur de subir la réprobation collective et de voir s’écrouler son image sociale constitue la première véritable force de dissuasion contre le crime […] À l’inverse, l’absence de honte indique l’approbation morale par la société du comportement en question. »

Mardi 2 juin, moins d’une semaine après sa double relaxe dans l’affaire Bettencourt, Éric Woerth a cosigné dans le quotidien Les Échos une tribune dont le titre est : « Lutter contre la fraude fiscale, oui, bouleverser les règles, non! ».

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