Affaire Kohler: le parquet national financier ouvre une enquête

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Le parquet national financier a indiqué lundi 4 juin avoir ouvert une enquête à la suite de la plainte déposée par Anticor pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence contre le secrétaire général de l’Élysée. Après nos révélations, les agissements du bras droit d’Emmanuel Macron dans le dossier MSC, société avec laquelle il a de nombreux liens familiaux, sont au cœur de l’enquête.

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Le parquet national financier a indiqué lundi 4 juin ouvrir une enquête sur les « conditions et circonstances dans lesquelles Monsieur Alexis Kohler a exercé des fonctions publiques à l’Agence des participations de l’État et au cabinet du ministre de l’économie et des finances à l’occasion desquelles il aurait pu traiter des dossiers intéressant la Mediterranean Shipping Company (MSC), avant d’obtenir un emploi comme directeur financier au sein de cette dernière ». L’enquête, précise le communiqué du PNF, est confiée à la brigade de la répression de la délinquance économique de la préfecture de Paris.

Cette enquête fait suite à  la plainte déposée par  Anticor contre Alexis Kohler pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence, comme l’a annoncé Le Monde. Dans sa plainte, l’association de lutte contre la corruption, reprenant de nombreux faits révélés par nos enquêtes, rappelle que l’actuel secrétaire général de l’Élysée a des liens familiaux étroits avec la famille Aponte, fondatrice et principale actionnaire de l’armateur italo-suisse Mediterranean Shipping Company (MSC) : la mère d’Alexis Kohler, Sola Hakim, est la cousine germaine de Rafaela Aponte. Par deux fois, Alexis Kohler a demandé à aller travailler auprès du groupe de transports maritimes. Alors que, dans le même temps, MSC est le principal client des chantiers navals de Saint-Nazaire (alors STX France) dont l’État français détient 33 % du capital.

En dépit de ses liens familiaux, Alexis Kohler, alors à l’Agence des participations de l’État (APE), a accepté en 2010 de siéger comme administrateur au titre de représentant de l’État au conseil de STX France, comme nous l’avons raconté. « Alexis Kohler ne pouvait ignorer qu’il existait un conflit d’intérêts à représenter l’État français chez STX France, alors même que sa famille était propriétaire de l’un de ses principaux clients », est-il noté dans la plainte.

Par la suite, le dossier des chantiers navals de Saint-Nazaire a mobilisé constamment les services de l’État et les ministères, au moment où Alexis Kohler était directeur adjoint de cabinet de Pierre Moscovici, puis directeur de cabinet d’Emmanuel Macron. « M. Alexis Kohler n’a pas hésité à traiter des dossiers concernant les chantiers de l’Atlantique/STX France quand il était en poste (…) notamment pour mobiliser des financements, des crédits exports ou des garanties de l’État et pour aider MSC », relève la plainte. « Son intérêt dans MSC était d’ailleurs autant familial que professionnel puisqu’il a souhaité obtenir un emploi dans la société MSC par deux fois au moins. » 

Nos enquêtes ont révélé qu’Alexis Kohler avait d’abord reçu un avis défavorable en 2014 puis favorable en 2016 de la commission de déontologie. Un membre de cette commission nous a confirmé que celle-ci avait toujours ignoré les liens familiaux existant entre Alexis Kohler et MSC, ce qui, à ses yeux, constitue une faute et relève au moins « d’une sanction disciplinaire ».

Alexis Kohler arrive à l’Élysée, le 3 janvier 2018. © Reuters Alexis Kohler arrive à l’Élysée, le 3 janvier 2018. © Reuters

En réponse à nos questions, l'Elysée nous a fait savoir : « Alexis Kohler a toujours respecté et respecte toujours l’ensemble des règles légales et réglementaires qui encadrent l’exercice des activités et des responsabilités qui s’appliquent aux fonctionnaires. Il a notamment toujours informé sa hiérarchie des situations dans lesquelles il aurait pu se trouver en conflit d’intérêts, s’est toujours déporté pour éviter lesdites situations et a toujours respecté les avis de la commission de déontologie. »

Soulignant les risques d’une éventuelle prise illégale d’intérêts, Anticor souligne dans sa plainte qu’« il importerait au minimum de vérifier de quelle façon Alexis Kohler a informé ses responsables hiérarchiques successifs ainsi que les mesures qui ont été prises ensuite par eux ».

Après s’être vu refuser de rejoindre le groupe de transport maritime et de croisières en 2014 par la commission de déontologie, Alexis Kohler deviendra directeur financier de MSC après son départ de Bercy, au lendemain de la démission d’Emmanuel Macron fin août 2016. Cela ne l’empêchera pas de se rendre à Bercy, à la surprise de ses anciens collègues, quelques mois plus tard pour défendre une solution de reprise des chantiers navals de Saint-Nazaire, MSC se proposant de monter au capital des chantiers navals avec un autre croisiériste, afin de « le protéger d’une mainmise » de l’italien Fincantieri, seul repreneur connu des chantiers de Saint-Nazaire.

« Il n’a pas hésité à intervenir sur le dossier de reprise des chantiers de l’Atlantique/STX en tant que représentant de MSC quelques mois après avoir été en charge du même dossier en tant que directeur adjoint de cabinet puis directeur de cabinet auprès du ministre de l’économie et des finances », souligne la plainte. Avant d’ajouter : « Alors même que M. Alexis Kohler semble travailler “en même temps” pour la campagne d’Emmanuel Macron », où il a joué un rôle très actif.

À peine élu, Emmanuel Macron remettra en cause l’accord de vente des chantiers de Saint-Nazaire à l’italien Fincantieri, allant jusqu’à agiter la menace de la nationalisation des chantiers. Le président de MSC, Gianluigi Aponte, a reconnu dans un entretien au Monde être intervenu auprès de l’État français pour faire casser l’accord passé.

« Autrement dit, quelques jours après que son neveu et éphémère directeur financier, Alexis Kohler, a été nommé secrétaire général de l’Élysée, M. Gianluigi Aponte déclarait avoir réussi à influencer le président de la République, Emmanuel Macron, pour faire annuler un accord qui aurait été néfaste à son entreprise », est-il écrit dans la plainte. « En tant que tels, ces faits peuvent être constitutifs du délit de trafic d’influence ou de corruption passive », conclut la plainte.

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Cet article a été réactualisé à la suite du communiqué du parquet national financier, publié dans la matinée du 4 juin, annonçant l’ouverture d’une enquête sur les « conditions et circonstances dans lesquelles Monsieur Alexis Kohler a exercé des fonctions publiques à l’Agence des participations de l’État et au cabinet du ministre de l’économie et des finances à l’occasion desquelles il aurait pu traiter des dossiers intéressant la Mediterranean Shipping Company, avant d’obtenir un emploi comme directeur financier au sein de cette dernière ».