Arthur Borriello: «La parenthèse du populisme de gauche est en train de se refermer»

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Pour le chercheur Arthur Borriello, la montée des populismes de gauche, en France et en Europe, doit faire face à la « résilience » de l’ancien monde politique. La fin d’une époque ?

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Forte baisse de Podemos à 10 %, débâcle de La France insoumise à 6,3 %, et, dans un autre registre, revers pour Mouvement Cinq Étoiles en Italie… La défaite des formations de gauche radicale et des mouvements antisystème aux élections européennes signifie-t-elle que le temps du « populisme de gauche » est révolu en Europe ?

En France, la défaite cinglante du 26 mai pose une question majeure au mouvement de Jean-Luc Mélenchon : LFI doit-elle continuer à creuser le sillon populiste ou changer radicalement de stratégie ?

Si jusqu’ici, le mouvement avait tergiversé entre une ligne populiste et une ligne davantage tournée vers le rassemblement de la gauche, le voilà aujourd’hui condamné à choisir dans un jeu à quitte ou double. Mais tandis que les proches de Jean-Luc Mélenchon semblent décidés à redoubler de populisme en s’extrayant plus encore de la gauche traditionnelle, une partie du mouvement, portée par Clémentine Autain, propose au contraire de fédérer le peuple sur une base explicitement de gauche.

Mardi 4 juin, la députée de Sevran a ainsi lancé, avec d’autres figures de la gauche intellectuelle ou partisane (communistes, hamonistes ou écologistes) un appel à un « big bang » à gauche, estimant que « le pire serait de continuer comme avant ». Une réunion formalisera le processus le 30 juin, à Paris.

Une crise s’ouvre donc à l’intérieur de LFI, à l’instar de celle qui a secoué Podemos, au début de l’année, lorsque les dirigeants de la formation de la gauche populiste espagnole se sont déchirés autour de la stratégie. Avec pour conséquence une scission du mouvement.

Pour Arthur Borriello, chercheur en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste de l'Europe du Sud et auteur du récent ouvrage Quand on n’a que l'austérité (éditions de l'université de Bruxelles, 2019), le populisme de gauche tel qu’il est pratiqué en Europe a trouvé ses limites : la résilience des formations sociales-démocrates et écologiques, mais aussi l’organisation interne des mouvements populistes placent cette stratégie dans une impasse.

Jean-Luc Mélenchon, à la tête de La France insoumise (LFI), avait réuni 19 % des suffrages à la présidentielle de 2017. Deux ans plus tard, la formation a perdu deux tiers de voix aux européennes. Quant aux autres mouvements populistes espagnols ou italiens, ils plongent eux aussi. Est-ce la fin de la « parenthèse enchantée » du populisme de gauche ?

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Arthur Borriello : Partout en Europe, on constate un net recul des formations dites populistes, que ce soit Podemos ou La France insoumise mais aussi, même si l’appellation « populiste » est discutable, pour le Parti travailliste de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne ou pour le mouvement grec Syriza. C’est donc un coup d’arrêt pour les nouvelles formations qui avaient émergé après la crise de 2015. Est-ce une parenthèse qui se referme ? Je le crois en effet.

Comment analyser ce recul global ?

C’est une question qui appelle une réponse détaillée, or si certains préfèrent défendre bec et ongles la stratégie populiste, les tenants de cette ligne, qu’ils soient dans le monde académique ou politique, doivent faire preuve de davantage d’autocritique. Mon analyse repose sur trois constats : premièrement, le populisme est avant tout un « moment » ; deuxièmement,  le populisme trouve des limites à l’extérieur de lui-même ; et troisièmement, le corpus « laclauien » [du nom d’Ernesto Laclau, théoricien de la stratégie populiste avec la philosophe belge Chantal Mouffe – ndlr] a ses propres limites internes, théoriques, qui se traduisent dans la pratique.

En quoi le populisme n’est-il qu’un « moment » ?

Le populisme est un moment d’un système social et politique, mais aussi un moment de la « vie » idéologique et stratégique d’un mouvement politique donné. Ce n’est pas un attribut permanent d’un mouvement politique – comme le sont le conservatisme ou le socialisme, par exemple. Une même formation politique peut être populiste à un moment de son histoire, puis ne plus l’être. Le « moment populiste » désigne donc le moment d’irruption du politique et de l’antagonisme dans un contexte de dissolution des repères idéologiques et partisans. C’est un moment qui permet de refaçonner de nouvelles subjectivités politiques et qui peut, ou non, déboucher sur l’émergence et la consolidation d’une formation populiste.

Dans le cas de LFI ou de Podemos, on constate que les formations nées du moment populiste semblent avoir du mal à s’inscrire de manière pérenne dans le champ politique. Pourquoi ?

La pensée « laclauienne », qui s’est nourrie du populisme de gauche sud-américain où le paysage politique n’était pas aussi structuré qu’en Europe, n’a, à mon sens, pas suffisamment pris en compte le phénomène de résilience des anciennes formations. Certes, on assiste à un déclin des formations traditionnelles du fait de raisons à la fois structurelles (évolutions sociologiques, intégration européenne, etc.) et conjoncturelles (la crise économique a accéléré le processus). Mais c’est une dynamique partielle. La volatilité électorale n’est pas absolue. Les allégeances partisanes traditionnelles restent partiellement valables, bien que cela varie considérablement d’un contexte national à l’autre.

Vous voulez dire que le « dégagisme » a fonctionné, mais qu’aujourd’hui, la possibilité de transformer les identités politiques se réduit car « l’ancien monde » politique résiste encore ?

Regardez l’Espagne : le PSOE a réussi à reprendre la main. On revient à une logique d’affrontement gauche-droite, même si le paysage est plus éclaté qu’avant. En France, il y a une forme de stabilisation du système partisan autour de La République en marche et du Rassemblement national. Résultat, même dans les cas où « l’ancien monde » a presque entièrement disparu, de nouvelles lignes de clivage se sédimentent, et la possibilité de remodeler le paysage politique n’est pas infinie… La résistance des anciennes logiques ou l’institutionnalisation rapide de nouvelles logiques, qui est un impensé des théories de Laclau, est une spécificité européenne. Contrairement à l’Amérique du Sud, le Vieux Continent est pétri d’une longue histoire institutionnelle et politique qui empêche l’émergence de formations populistes au sens strict…

Qu’entendez-vous par populisme « au sens strict » ?

Les débats sont infinis sur le sujet. Je pense que la définition « laclauienne » est la meilleure qui existe à ce stade. Pour lui, le populisme est une logique politique de dichotomisation de l’espace social, entre le peuple et les élites considérées comme responsables de la frustration du plus grand nombre. Je pense toutefois qu’il faut ajouter que le populisme a aussi malgré tout un contenu politique (ce n’est pas une pure logique formelle, comme le concevait Laclau) : en tant que mouvement populaire, il vise à une extension des droits politiques et sociaux des classes populaires. En réalité, pour moi, et contrairement à ce qu’on entend souvent, le populisme est donc fondamentalement « de gauche », ou en tout cas, orienté vers l’émancipation populaire. Les éléments de populisme qu’on prête souvent à l’extrême droite ne sont, à mon sens, que des accessoires rhétoriques et ne constituent pas du tout le socle de l’extrême droite, qui est axée autour de thèmes nationalistes et autoritaires et n’a pas pour priorité une extension du domaine des droits des « petites gens », bien au contraire. Au risque d’être contre-tendance, j’irais même jusqu’à dire que le populisme de droite est une contradiction dans les termes, d’une certaine façon.

Vous avez évoqué la résilience des vieux partis, qui empêchent l’institutionnalisation des mouvements populistes en Europe. Quels sont les éléments internes aux mouvements populistes qui peuvent en stopper ou ralentir l’ascension ?

Il y a en effet aussi des éléments internes à la théorie laclauienne et à son application qui peuvent expliquer la débâcle. Le surinvestissement dans la figure du leader – et les problèmes de démocratie interne qui en découlent –, mais aussi le surinvestissement dans le jeu électoral ont pu se faire au détriment de l’investissement dans une contre-culture, dans la reconstitution de réseaux de sociabilité, dans le secteur associatif, bref, dans une contre-société sur le terrain.

Existe-t-il des endroits où ce populisme « horizontal » aurait réussi ?

La question de la centralité du leader est un biais régional qui vient des Sud-Américains, lesquels ont toujours eu un pouvoir très fort – d’où l’importance donnée par Laclau à l’incarnation charismatique. Pourtant, les chercheurs qui travaillent sur le populisme nord-américain de la fin du XIXe siècle ont montré que cette politique avait conduit à la création d’une contre-culture très empreinte d’« horizontalité », avec des coopératives agricoles, de l’autogestion des petits propriétaires agricoles américains… En réalité, je pense que l’association automatique avec la figure du leader est davantage liée à la politique contemporaine, et à la tendance à la « personnalisation » qui touche l’ensemble du spectre politique.

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L'entretien a eu lieu par téléphone lundi, et a duré 1 h 15. Il a été relu par Arthur Borriello, qui n'y a apporté que quelques corrections de forme.