En Guyane, la justice suspend la centrale EDF au fioul

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Le tribunal administratif de Guyane a suspendu l’arrêté permettant la construction de la centrale EDF de Larivot. C’est la première fois que l’argument des émissions de gaz à effet de serre est employé dans une décision de justice de ce type.

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«Là on est vraiment sur de la justice climatique », se félicite Garance Lecocq, coordinatrice à Guyane nature environnement (GNE), une fédération d’associations agréées de protection de la nature et de l’environnement dans la région. 

Saisi par GNE, le tribunal administratif de Guyane a rendu mardi 27 juillet une décision « historique », suspendant les travaux de construction de la centrale de Larivot, dans la commune de Matoury. En d’autres termes, la juridiction a émis un doute sérieux sur la légalité du projet à 500 millions d’euros d’EDF-PEI (Production électrique insulaire), une filiale à 100 % du groupe EDF créée en 2006. Pour justifier sa décision, le tribunal a notamment mis en avant les conclusions défavorables à la demande d’autorisation environnementale d’EDF-PEI rendues par la commission d’enquête sur le projet. 

Un jugement qui a presque surpris GNE. « On savait qu’on avait raison dans le fond, mais comme le projet était bien entamé et que FNE [France nature environnement, réseau dont GNE est membre – ndlr] n’avait jamais gagné contre EDF, on ne pensait pas pouvoir y arriver », s’étonne Rémi Girault, président de GNE. « On savait que ce serait risqué, complète Garance Lecocq. On est extrêmement heureux de la qualité de la décision et de voir que la cause porte au niveau de la Guyane. » 

Le chantier de la centrale du Larivot, en Guyane, le 10 juillet 2021. Photo Guyane Nature Environnement Le chantier de la centrale du Larivot, en Guyane, le 10 juillet 2021. Photo Guyane Nature Environnement

La mise en marche de cette nouvelle centrale au fioul, baptisée « Prométhée », devait se faire en 2023, au moment de la fermeture de la centrale de Dégrad-des-Cannes. Cette vieille unité de production est devenue trop polluante pour respecter les normes environnementales actuelles mais bénéficie de dérogations pour continuer à tourner.

Pour sa défense, EDF-PEI a donc invoqué « l’intérêt général » du projet de centrale de Larivot, qui permettrait « la sécurité d’approvisionnement électrique de la Guyane alors que l’ancienne centrale thermique ne pourra fonctionner au-delà du 31 décembre 2023 ».

Le tribunal a quant à lui estimé que « l’intérêt général attaché à la sécurité d’approvisionnement électrique de la Guyane doit être mis en balance avec l’urgence écologique et climatique », rappelant entre autres l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. À partir de ces conclusions, la juridiction a jugé que la suspension de la construction de la centrale de Larivot ne porterait pas atteinte « à la sécurité d’approvisionnement électrique de la Guyane ».

« La Guyane a un potentiel qui nous permettrait d’être autonomes à 100 % d’énergies renouvelables en 2025, avance Garance Lecocq, se basant sur des prévisions de l’Agence de la transition écologique. On se rend compte que les opérateurs d’énergies renouvelables ont déjà des projets en cours qui pourraient sortir dans cette échéance-là. » 

GNE pointe également l’utilisation du fioul, une des sources d’énergie les plus polluantes et émettrices de gaz à effet de serre : sa combustion rejette 840 grammes de CO2 par kWh produit, à comparer avec 24 g/kWh pour l’hydraulique, 12 grammes pour le nucléaire et 11 grammes pour l’éolien, selon les estimations d’EDF. « Ça n’a aucun sens de faire une centrale au fioul qui ouvrira en 2024 alors que la dernière a fermé en France métropolitaine en 2018 ! Même avec les réductions de GES promises par EDF, on n’arriverait pas du tout à se rapprocher de l’objectif de réduction nationale. »

Visualisation de la future centrale à fioul de Larivot, en Guyane. © DR Visualisation de la future centrale à fioul de Larivot, en Guyane. © DR

Le 19 octobre 2020, la ministre de la transition écologique avait annoncé « le remplacement du projet d’installation d’une centrale fonctionnant au fioul léger à Larivot par une centrale alimentée à 100 % en biomasse liquide », note le tribunal administratif de Guyane. Pourtant, la juridiction a estimé que cette évolution « ne peut en l’état être tenue pour certaine ».

Une réduction de gaz à effet de serre jugée insuffisante

Si EDF-PEI soutient que les émissions de CO2 diminueront de 30 % entre les deux centrales (0,89 tCO2/MWh pour la centrale de Dégrad-des-Cannes contre 0,66 pour celle de Larivot), le juge des référés estime que le projet n’est pas assez ambitieux au niveau écologique par rapport à l’urgence climatique et aux engagements pris par la France en matière de réduction de gaz à effet de serre. Ces 30 % seraient insuffisants « pour atteindre les objectifs de réduction fixés par l’article L. 100-4 du code de l’énergie de [moins] 40 % en 2030 par rapport à leur niveau 1990 et de [moins] 37 % en 2030 par rapport à leur niveau de 2005 ».  

« Le projet de centrale [de Larivot] […] ne peut être regardé comme s’inscrivant suffisamment dans cette démarche », peut-on lire dans le jugement. Une conclusion partagée par GNE. « Il n’y a pas de raison de faire une centrale qui contreviendrait totalement à la logique de lutte contre le réchauffement climatique de la France », tacle Garance Lecocq. 

EDF-PEI a déjà annoncé faire appel de cette décision devant le Conseil d’État, qui a rendu début juillet sa décision sur le premier recours contre l’État pour « non-respect de ses engagements climatiques » déposé par la ville de Grande-Synthe (Nord). Décision dans laquelle le Conseil d’État « enjoint » au gouvernement de prendre « toutes mesures utiles » d’ici au 31 mars 2022 pour respecter ses objectifs climatiques définis lors de l’accord de Paris. 

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