Jean-Luc Mélenchon joue à saute-cadavre

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Jean-Luc Mélenchon dédaigne l'assassinat de Boris Nemtsov et apporte son soutien à Vladimir Poutine. Sa fascination pour la force, l'efficacité, l'occupation musclée du pouvoir, l'éloigne de la conscience démocratique, réduite au rang d'une nocivité yankee. Halte-là !

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Au nom du respect qu'inspirent les morts, L'Humanité, en 1922, lança une campagne contre Raymond Poincaré, flétri pour donner l'image de « l'homme qui rit » dans les cimetières.

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Quatre-vingt-treize ans plus tard, Jean-Luc Mélenchon, faisant peu de cas – sinon fi – du trépas de Boris Nemtsov, cet opposant assassiné à Moscou le 27 février, se pose en homme qui ricane après le meurtre. Aux antipodes de l'empathie aragonienne – « déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri » –, le guide du Front de gauche crache sur un cadavre dédaignable : à devoir forcément périr, Nemtsov n'est logiquement plus.

Dans un billet de blog mis en ligne le 4 mars, et du reste truffé d'erreurs factuelles, M. Mélenchon exécute la victime, « cacique eltsinien », « voyou politique ordinaire ». La phrase clef du politicien français gît au milieu de son texte : « Cela ne justifie pas qu'on l'assassine. Mais [...]. »

M. Mélenchon ne salue pas celui qui devait mourir, en vertu d'une approche fulminante : Boris Nemtsov était un fourrier du libéralisme soutenu par les Yankees, pleuré par la presse bourgeoise occidentale ; sa mort embarrasse en premier lieu Vladimir Poutine. S'émouvoir de son exécution, c'est donc désavantager Moscou en se faisant l'allié objectif de Washington. Voilà comment une vision fanatique, des œillères dogmatiques, des réflexes pavloviens, privent M. Mélenchon de toute morale, éthique et politique.

L'opposant russe liquidé fait figure d'instrument, manipulable à merci, en fonction d'une appréhension du monde l'emportant sur tout ce qui pense ou respire. Chaque événement, chaque parole, chaque personne et chaque dépouille doit s'inscrire dans une perspective, une représentation, un simulacre, une mise en scène du réel. Trois mille six cents fois par heure, la conscience de classe chuchote au militant post-stalinien : sois comptable d'une vérité toujours capable de résister aux trémolos émollients de la bourgeoisie.

Ainsi fonctionne Jean-Luc Mélenchon. Il peut, il doit partir en croisade. Renverser la vapeur impérialiste : la suppression de Boris Nemtsov n'a fait que « rendre célèbre un inconnu à la personnalité plus que trouble ». Du coup, « à qui profite le crime ? Certainement pas à Vladimir Poutine ». Donc : « La première victime politique de cet assassinat est Vladimir Poutine. »

La virevolte est stupéfiante ! La mise en récit mélange tout, dans une dramaturgie où chacun est assigné à résidence partisane : la presse bourgeoise et atlantiste, l'Amérique dominant son monde, les racistes, les nazis et les oligarques infestant la Russie, dont ce pays, malgré le vaillant et incorruptible Poutine, « met un temps fou à se débarrasser ». En un tel tableau, les restes de Boris Nemtsov n'ont pas droit à une sépulture aux yeux de Créon-Mélenchon. Il faut exhiber ce macchabée tel un vil témoignage du désordre ancien appelé à disparaître, grâce à la poigne éminente du Kremlin.

Nous retrouvons le culte voué aux grands hommes (Mitterrand, Dassault, Chavez...) chez Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier ne demande qu'à être subjugué, parfois, pour lui-même dompter, toujours. Là réside, chez un chef, le vice de forme antidémocratique, nuisible aux libertés publiques. En notre Ve République, son accès au pouvoir serait le pendant, à gauche, de ce que fut, à droite, l'expérience sarkozyste : la rencontre d'un ego effréné avec des institutions pousse-au-crime.

La gauche autoritaire se satisfait de toute tuerie. La gauche autoritaire laisse aux belles âmes le soin de s'émouvoir. La gauche autoritaire interprète le monde là où s'apitoient les idiots inutiles. La gauche autoritaire contemple les omelettes toujours à venir, plutôt que de déplorer les œufs cassés. La gauche autoritaire sait, tandis que la piétaille ne fait que ressentir.

Cette fascination pour la force guidant le peuple pousse Jean-Luc Mélenchon dans les bras de Vladimir Poutine. Le maître du Kremlin rêve de crier à la face du monde, en 2017 – centenaire de la révolution bolchévique : « J'ai refait la Russie ! » Poutine tire autant qu'il peut sur la corde nationale-populiste. Il aimante toutes les droites extrêmes d'une Europe dont il dénonce la décadence et les faiblesses. Il charme les conservateurs de tout poil, réactionnaires, homophobes, islamophobes (ici, notre débat « Vladimir Poutine, âme slave et idée russe »). Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir une gauche déboussolée, exaspérée, soudain devenue disponible pour escorter le pire, qui lui donne le sentiment illusoire d'être vengée…

Nous ne pouvons nous résoudre à un tel prurit politique tenant lieu de doctrine, de croyance et d'espoir. L'esprit public, surtout en période de crise systémique, doit refuser l'aveuglement moutonnier. Ou l'obéissance sidérée face aux sauveurs suprêmes (auto)proclamés. La dépouille de Bori Nemtsov enjoint de refuser ce qu'attend de nous M. Mélenchon : obéir comme un cadavre (perinde ac cadaver).

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