Dans l'armée, l'uniforme masque mal les classes sociales

Trois essais décortiquent le fonctionnement de l'armée. Derrière l'apparente égalité proclamée par l'institution et les politiques, les mécanismes des classes sociales sont toujours à l'œuvre.

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Les patrouilles de soldats arpentent les centres-ville. Les affiches vantant la carrière militaire sont sur tous les panneaux publicitaires. Et on ne compte plus les reportages célébrant les armes françaises, du Mali en Centrafrique et d'Irak en Syrie. Cette omniprésence de l'institution militaire ne suscite guère de débats. L'antimilitarisme, vieille tradition de la gauche française, a sombré avec la fin de la conscription, décidée par Jacques Chirac il y a tout juste vingt ans.

Chaque 14-Juillet, le ministère de la défense rend publics les résultats d'un sondage sur l'image des forces armées : 87 % des Français en avaient en 2016 une bonne opinion (sept points de plus que l'année précédente), ce qui en fait l'institution publique la plus populaire derrière les hôpitaux. Pourtant, que sait-on réellement de l'armée, des tensions qui la traversent, de ses contradictions ? Trois livres récents nous éclairent sur la vie interne de la fameuse grande muette, qui s'est avérée fort bavarde devant les chercheurs.

Jeune homme entrant au centre d'information et de recrutement des forces armées de Vincennes © Nadège Abadie / LA FRANCE VUE D'ICI / Signatures Jeune homme entrant au centre d'information et de recrutement des forces armées de Vincennes © Nadège Abadie / LA FRANCE VUE D'ICI / Signatures
Le prestige actuel de l'armée vient en partie du fait que l'institution affirme donner sa chance à chacun. Les campagnes de recrutement jouent habilement sur ce point. Si plus grand monde ne croit en l'égalité scolaire, l'armée reste perçue comme un bastion de l'idéal de promotion sociale en fonction du mérite. Avant 1789, l'accès aux commandements était réservé à la noblesse. Après, il est devenu ouvert à quiconque prouvait sa valeur sur le champ de bataille. « Tout soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal », disait le fort peu républicain Napoléon Bonaparte.

Cet idéal est resté bien vivant depuis deux siècles, partagé à gauche comme à droite, et de surcroît largement mis en pratique : plus de la moitié des officiers de l'armée française sont aujourd'hui issus du rang, c'est-à dire qu'ils ont commencé leur carrière militaire comme simples soldats ou sous-officiers. « Les militaires parlent souvent d’“escalier social” plutôt que d’“ascenseur social », note l'ethnologue Jeanne Teboul dans Corps combattant. La production du soldat. Elle précise, rapportant un propos qu'elle a souvent entendu dans la bouche d'officiers : « La différence, c'est qu'il y a de la sueur. »

Ascenseur ou escalier ? Il n’en reste pas moins que l'armée fonctionne aujourd'hui comme l’un des derniers lieux où l'idéal républicain de méritocratie fonctionne pleinement. Pour ne prendre qu'un exemple, le général Christian Baptiste a été nommé en janvier, par décret du président de la République, représentant de l'ordre de la Libération, créé par de Gaulle. Christian Baptiste s'est engagé comme deuxième classe en 1975. Quarante ans plus tard, il est général de division, un poste éminemment prestigieux, après avoir occupé tant des fonctions combattantes (officier des troupes d'infanterie de marine) qu'administratives (attaché de défense à l’ambassade de France à Tel Aviv, conseiller pour la communication de deux chefs d’état-major des armées).

On ne connaît guère d'autres univers sociaux où de telles promotions internes soient possibles. A-t-on le moindre exemple d'un ouvrier des années 1970 devenu de nos jours dirigeant d'une entreprise du CAC 40 ? C'est pourtant, mutatis mutandis, ce que représenterait dans le monde économique la carrière du général Baptiste.

Ce type de carrière, mis en avant par la communication de l'armée, est-il si fréquent ? Le passionnant travail de la sociologue Christel Coton, auteure de Officiers. Des classes en lutte sous l'uniforme, apporte des réponses subtiles et nuancées à cette question. Fille d'un officier des troupes d'infanterie de marine, la chercheuse, maître de conférences en sociologie à l'université Paris I, a profité de cette ascendance pour s'immerger six mois durant dans le quotidien du régiment dans lequel son père avait servi. « Ma filiation avec un ancien officier du régiment issu du rang, et non des grandes écoles, a permis de neutraliser en partie l'étrangeté de ma présence », écrit-elle. Sa recherche s'est poursuivie dans un stage à l'École d'état-major, où elle s'est inscrite en qualité de civile. Officiers rend compte de cette enquête approfondie dans le monde du commandement militaire.

De prime abord, rien de plus égalitaire, et surtout de plus explicite, que le monde militaire en matière de hiérarchie. « L'uniforme livre tout un ensemble d'informations professionnelles qui sont censées situer, sans méprise possible, les membres de l'institution dans l'espace des positions militaires : le nom de famille, le grade, les décorations, le lieu d'affectation, la participation à telle ou telle mission, les brevets professionnels […] et les spécialités d'emploi (infanterie, artillerie, cavalerie, etc.) tous ces éléments s'inscrivent de façon permanente sur le corps même des agents. »

Les militaires désignent eux-mêmes comme leur « code-barres » cet ensemble d'insignes, de médailles, épaulettes et autres chevrons. « Notre uniforme, c'est notre CV », résume un officier parachutiste cité par Jeanne Teboul. Là encore, on ne connaît guère d'autres univers sociaux, si ce n'est celui de la religion, où l'institution organise une telle explicitation de la position de chacun. Imagine-t-on, dans le monde académique, un universitaire arborant sur son vêtement son statut (précaire, maître de conférences, ou professeur ?), sa formation (agrégé ? normalien ?) et ses hauts faits (quand, où, et sur quoi a-t-il publié ?) ? L'univers militaire rend explicites toutes ces hiérarchies internes que d'autres univers sociaux s'échinent à garder invisibles.

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La photo de la page 1 de cet article est extraite d'un reportage de LA FRANCE VUE D'ICI signé Nadège Abadie, Le choix à Sébastien, consacré aux jeunes s'engageant dans l'armée.