Les affaires convoquées aux pupitres de Fillon et Le Pen

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Contrairement au premier débat, François Fillon et Marine Le Pen n’ont cette fois-ci pas échappé aux questions sur les affaires. Et c’est sur ce sujet que les deux candidats ont été le plus mis en difficulté par leurs adversaires.

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Ils étaient passés entre les gouttes lors du premier débat – huit minutes sur près de quatre heures. Cette fois-ci, ils n’y ont pas échappé. Mardi soir, François Fillon et Marine Le Pen ont tous deux essuyé les attaques de leurs adversaires sur les affaires. Ce sont deux “petits” candidats, en l’occurrence Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, respectivement porte-drapeaux du NPA et de Lutte ouvrière, qui ont lancé l’offensive. Si l’ex-premier ministre a souvent été questionné sur l’affaire des emplois présumés fictifs de sa femme et de ses enfants, pour laquelle il a été mis en examen, la présidente du FN est d’ordinaire peu bousculée sur les cinq dossiers judiciaires qui visent actuellement son parti, elle-même ou certains de ses proches.

Marine Le Pen interpellée par Philippe Poutou sur l'affaire des soupçons d'emplois fictifs du FN au Parlement européen. Marine Le Pen interpellée par Philippe Poutou sur l'affaire des soupçons d'emplois fictifs du FN au Parlement européen.

Contrairement à ce qu’il s’était passé le 20 mars, la partie des échanges consacrée à la moralisation de la vie publique et à l’exemplarité en politique a cette fois-ci donné lieu… à de vrais échanges. Les flèches ne sont pas venues de Jean-Luc Mélenchon – qui avait été le seul à effleurer le sujet la première fois –, ni même de Nicolas Dupont-Aignan, qui se fait pourtant le chantre de la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale. Mais de deux autres candidats que l’on attendait sans doute moins sur le créneau, même si Philippe Poutou avait donné le “la” dans l’après-midi en déclarant sur Beur-FM : « Ça va faire bizarre d’être à côté de certains voleurs. »

Interrogé sur ses propositions en matière de transparence de la vie publique, le candidat du NPA, ouvrier chez Ford, a mis les pieds dans le plat dès le début de son intervention. « C’est vrai que question moralité en politique, on est servis quand même depuis quelque temps », a-t-il dit. « Depuis janvier, alors là c’est le régal, une campagne super, a-t-il détaillé, en commençant par François Fillon, installé face à lui. « Fillon : que des histoires, plus on fouille, plus on sent la corruption, la triche. En plus, ce sont des bonshommes qui nous expliquent qu’il faut la rigueur, l’austérité, et eux-mêmes ils piquent dans les caisses publiques. »

L’ex-premier ministre a tenté  – en vain – de le couper. Mais Poutou a enchaîné en s’attaquant au cas de Marine Le Pen. « Pareil, on pique dans les caisses publiques, a-t-il accusé. Là, c’est pas ici, c’est l’Europe. Alors l’Europe, pour quelqu’un qui est anti-européen, ça ne gêne pas de piquer de l’argent de l’Europe et le pire c’est qu’en plus le FN, qui se dit anti-système, ne s’emmerde pas du tout, se protège grâce aux lois du système, grâce à l’immunité parlementaire, et donc refuse d’aller aux convocations policières, donc peinard. » Le candidat du NPA faisait allusion à l’affaire des soupçons d’emplois fictifs des assistants parlementaires européens du FN, pour laquelle Marine Le Pen a refusé de se rendre chez les juges – qui l’avaient convoquée le 10 mars –, brandissant son immunité parlementaire.

« Ah ! ce coup-là, vous êtes pour la police ! », a lancé la présidente du FN à Philippe Poutou, lequel lui a répliqué de façon cinglante : « Quand nous on est convoqués par la police, nous ouvriers par exemple, on n’a pas d’immunité ouvrière, désolé, on y va. Vous, vous avez une chance, le système vous protège, tant mieux pour vous, mais là au moins ça permettra de dire que l’anti-système c’est de la foutaise… ».

Visiblement décontenancée, Marine Le Pen lui a rétorqué qu’il devait « être contre les salariés protégés, c’est-à-dire les procédures particulières pour protéger les salariés qui ont un mandat ». Avant d’entonner son refrain d’une « persécution politique ». « Moi, à la différence de tout le monde ici, j’ai toujours été, pour l’instant, dans l’opposition. Je suis persécutée politiquement, je le dis très clairement, dans le cadre d’affaires dans lesquelles il n’y a pas l’ombre d’un soupçon d’enrichissement personnel. » S’agissant de l’affaire des assistants parlementaires, elle s’est défendue avec son habituelle formule : « On reproche à mes assistants de ne pas travailler pour l’Europe, eh bien, oui, ils travaillent contre l’Europe. »

Relancée par la journaliste Ruth Elkrief sur une autre affaire qui vise son parti, celui du financement de ses campagnes, Marine Le Pen a répondu par l’attaque en se plaignant d’un « interrogatoire » et en taxant les journalistes de « procureurs ». Elle a surtout balayé la question en assurant que si les médias l’avait « condamnée », « le juge lui, [l’avait] mise hors de cause ». La réalité est plus complexe.

Dans l’affaire du financement des campagnes de 2012, qui a été renvoyée en correctionnelle, la présidente du FN a été placée sous le statut de témoin assisté, et dix personnes (physiques et morales) ont été mises en examen : son micro-parti Jeanne, son parti, et deux des dirigeants du Front national. À l’automne dernier, deux autres enquêtes judiciaires ont été ouvertes, qui portent sur le financement des campagnes frontistes depuis 2014. Une première mise en examen est intervenue dans ce dossier, celle de Frédéric Chatillon, prestataire du FN avec son agence de communication, et vieil ami de Marine Le Pen.

« Je refuse de répondre à toute question sur le sujet »

François Fillon, lui aussi, s’est dit victime de ce qu’il a qualifié d’« interrogatoire ». Pour se défendre, il a répété, comme il le fait depuis le tout début de l’affaire début janvier, que des « centaines de parlementaires ont employé des membres de leur famille », faisant mine d’oublier que c’est le caractère présumé fictif de l’emploi de sa femme et de ses enfants qui intéresse la justice.

L’ancien premier ministre a également assuré qu’il avait jugé « nécessaire d’arrêter cette pratique » il y a trois ans, sans préciser, là encore, que cette date correspond à la création de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), dans le cadre de la loi relative à la transparence de la vie publique en date du 11 octobre 2013. Et que c’est cette autorité qui a rendu publiques toutes les déclarations d'intérêts et d’activités des parlementaires.

Souhaitant, s’il est élu, confier à « trois magistrats » le soin de plancher sur « l’amélioration ou la réforme des règles qui président à la moralisation de la vie publique », le candidat LR s’est ensuite lancé dans une anaphore sur sa vision d’un « président exemplaire » : « Un président qui dit la vérité sur la réalité de la France et la réalité aux Français du monde » ; « qui met en œuvre les engagements qu’il a pris devant le peuple quelles que soient les difficultés » ; « qui respecte son premier ministre, qui respecte le gouvernement et qui respecte l’équilibre des pouvoirs prévus par la constitution » ; « qui ne se sert par des moyens de l’État pour affaiblir ses adversaires » ; « qui ne confie pas à des journalistes des secrets défense ; « qui au bout de cinq ans peut dire qu’il a amélioré la situation et la vie des Français ».

Pour le reste, il a invité les journalistes à « faire preuve d’une plus grande prudence » quant à la présomption d’innocence, avant de s’agacer : « Non seulement je n’ai pas commis d’erreurs et je refuse de répondre à toute question sur le sujet et surtout de la part de journalistes qui, pendant deux mois et demi, ont fait mon procès, on a voulu me faire taire, on a voulu m’éliminer de cette compétition politique, je suis toujours là, personne ne viendra m’intimider. Ce sont les Français qui porteront un jugement dans un peu moins de trois semaines. »

Nathalie Arthaud, la candidate de Lutte ouvrière, s’est elle aussi engouffrée dans la brèche des affaires. Dans une allusion claire à Marine Le Pen, elle s’en est prise à ceux qui « donnent des leçons de tolérance zéro » aux jeunes alors qu’ils ne se rendent pas aux convocations des juges. François Fillon en a aussi pris pour son grade. « Vous avez avoué des erreurs. Pour moins que ça, des gens sont mis à la porte », lui a-t-elle lancé. 

Benoît Hamon s’est, lui, fendu d’« un mot sur Marine Le Pen », qui « passe son temps à jeter les immigrés à la vindicte populaire et stigmatiser nos compatriotes musulmans ». « Et elle serait la victime ? », a ironisé le candidat du PS.

De manière générale, les candidats ont été interrogés sur leurs propositions en matière de moralisation de la vie publique. Jean-Luc Mélenchon prône la création d’un haut-commissaire à la lutte contre la corruption. Nicolas Dupont-Aignan a dénoncé « l’étendue de la corruption pas seulement dans le monde politique mais au niveau de l’État » et estime que cette « lutte contre la corruption » doit se faire « à tous les niveaux ». Il a rappelé sa « charte éthique » et demandé que chaque candidat ait « un casier judiciaire vierge » : « Si vous êtes pris, vous ne pouvez plus être candidat », a-t-il dit en dressant un parallèle avec les sportifs suspendus pour dopage.

François Asselineau s’est également prononcé pour le casier judiciaire vierge pour les élus et contre le concept d’une « first lady » à l’Élysée. « Comme disent les Chinois, le poisson pourrit par la tête, a-t-il indiqué. Il faut que le président de la République soit respectable, qu’il ne bénéficie pas des avantages de sa fonction de manière exagérée. Il n’a pas à faire la “une” des magazines avec sa femme. »

Benoît Hamon veut contrer l’idée que le personnel politique serait « privilégié » et souhaite « une loi de moralisation de la vie publique ». « Ce qui choque les Français, c’est l’impunité. Il faut en finir avec les privilèges », a-t-il souligné.

« Il faut d’abord commencer par respecter la justice de notre pays, ne parler ni de trêve ni de persécution quand la justice fait son travail et en même temps respecter la présomption d’innocence qui prévaut pour tout le monde, a poursuivi de son côté Emmanuel Macron. J’interdirai à celles et ceux qui se présenteront sous nos couleurs d’avoir une autre activité professionnelle, c’est une garantie d’indépendance. Et je porterai une loi de moralisation de notre vie publique et politique. »

Interrogé sur le thème de l’exemplarité, Jean Lassalle a quant à lui fait une drôle de réponse en expliquant que malgré les « investigations » dont il a été l’objet de la part de « Mediapart et autres », « Mediapart ne [lui] a pas trouvé grand-chose ». Juste de bien étranges assistants parlementaires.

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