Le mirage de l’attractivité économique de la France

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Réforme du droit du travail, fiscalité, ISF… Emmanuel Macron a fait de l’attractivité du pays son cheval de bataille. À lire dans le détail le rapport de Business France sur l’investissement étranger, on est vraiment loin du compte.

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Le gouvernement peine tellement à convaincre des effets positifs de ses « réformes structurelles » qu’il est prêt à faire flèche de tout bois. La croissance ralentit ? Oui, mais, grâce aux réformes, elle se tient mieux, répond ainsi Bruno Le Maire. Le même ministre de l’économie et des finances en a remis une couche, jeudi 4 avril, à l’occasion de la présentation du rapport de Business France, l’agence chargée de favoriser l’investissement étranger, sur l’attractivité de la France pour l'année 2018.

Il s’est félicité de la hausse des décisions d’investissements étrangers en France en assurant que c’était le fruit de sa politique. « Nos transformations économiques, sociales et fiscales donnent des résultats », a-t-il martelé sous le regard approbateur et le hochement de tête répété du directeur général de Business France. La communication du gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens. Le rapport était présenté, comme souvent, en avant-première dans Les Échos sous un jour radieux avec une citation de Bruno Le Maire à l’appui et Bercy a publié un communiqué saluant le « bilan positif » de 2018. Bref, ce serait-là une raison de toucher directement du doigt les bénéfices de la politique gouvernementale.

Cette autosatisfaction un peu tapageuse est-elle justifiée ? À y regarder de plus près, le rapport de Business France signale en 2018 une hausse de 2 % des « décisions d’investissement » venant de l’étranger par rapport à 2017, soit… 26 de plus. C’est donc une hausse très modeste si l’on songe que, depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron a fait de l’attractivité son cheval de bataille. Que c’est pour cela qu’il a engagé une troisième réforme en trois ans du marché du travail et qu’il a réduit drastiquement la fiscalité du capital en transformant l’impôt de solidarité sur la fortune en impôt sur la fortune immobilière (IFI) et instauré un « bouclier fiscal » de 30 % sur la fiscalité du capital.

À cela s’ajoute un sommet à Versailles baptisé « Choose France » (Choisis la France) où le tapis rouge de la monarchie républicaine a été déroulé pour les plus grandes sociétés du monde, la réduction de l’exit tax (celle qui sanctionne l’évasion fiscale des investisseurs), une législation sur mesure pour la finance de la City… Tous ces efforts donc pour 26 décisions d’investissement de plus qu’en 2017 ?

Du reste, ce chiffre des « décisions d’investissement » est très large et ne montre qu’une partie de la réalité économique. Elle ne dit rien de leur poids dans le tissu économique. En revanche, on a une évaluation de l’impact sur l’emploi.

Selon Business France, ces décisions ont conduit à 30 302 emplois « créés ou maintenus ». Notons d’emblée qu’il ne s’agit donc pas de simples créations d’emplois. Business France ajoute des emplois directement créés par ces investissements à ceux sauvegardés par la reprise de sociétés. Mais rien ne dit alors que ces emplois n’auraient pas été sauvegardés par des investisseurs français, ni que ces sauvegardes d’emplois sont optimales et donc si l’on aurait pu en sauver davantage. Bref, ce chiffre ne saurait être pris pour argent comptant.

Mais, pour 2018, les chiffres sont sans ambiguïté : le nombre d’emplois créés par les « décisions d’investissement » sont en chute franche de 9 %, avec près de 1 000 emplois « créés ou sauvegardés » en moins… Business France essaie de minimiser ce chiffre. Dans le dossier de presse, l’agence réduit cette baisse à un accident, celui d’une baisse du nombre d’emplois sauvegardés. Une rhétorique que reprend le communiqué de Bercy. Mais on constate que les projets de créations d’entreprises lancés en 2018 par les investisseurs étrangers ont créé 9 % d’emplois en moins également. Le décalage ne s’explique donc pas par cet accident. En réalité, les projets sont un peu plus nombreux, mais ils sont beaucoup moins créateurs d’emplois.

Et c’est bien ici que se loge la déroute du gouvernement. Il remet en cause le lien entre baisse de la fiscalité du capital, investissement étranger et emplois qui constitue l’épine dorsale de la politique du gouvernement et qui a justifié la raideur de l’exécutif sur la question de l’ISF. Car, en 2018, la fiscalité du capital a fortement baissé et celle sur les entreprises devrait encore baisser d’ici à 2022. Or, parallèlement, les décisions d’investissements ne progressent que mollement et créent nettement moins d’emplois. Peut-on parler dans ce cas réellement d’attractivité lorsque les investissements sont moins porteurs d’emplois ? N’aurait-il pas fallu utiliser les milliards requis pour cette attractivité afin de créer ou sauver des emplois stables ?

L'évolution des décisions d'investissements étrangers en France. © Business France L'évolution des décisions d'investissements étrangers en France. © Business France

Le gouvernement ne se pose pas la question, il a tort. La hausse des projets et des emplois provient de deux secteurs : le service aux particuliers (81 projets de plus) et la R&D (Recherche et développement, 17 projets de plus). Ce sont deux secteurs où l’emploi est très fortement subventionné par la baisse des cotisations au niveau du Smic et le CICE (crédit d'impôt compétitivité emploi) et par CIR (crédit impôt-recherche). Mais le secteur productif, lui, est en nette baisse : –7 % pour les projets et –30 % pour les emplois créés ou maintenus !

Du côté de la logistique, les chiffres sont aussi négatifs : +33 % pour les projets et –15 % pour les emplois. Comment alors soutenir encore que la « transformation » prônée par Bruno Le Maire est un gage de renforcement de l’appareil productif français, qui est lui-même un élément central de la compétitivité française, comme l’a montré une étude récente du principal centre français de recherche et d'expertise en économie internationale, le CEPII ?

Cette étude prouve l’inverse de ce que prétend Bruno Le Maire : la politique du gouvernement ne tient pas ses promesses et ne donne pas de résultat. Mener une politique dans le seul but d’attirer des investissements est une politique peu efficace. Et la mise en scène autour de cette étude est avant tout une opération de communication qui offre en miroir une idée de l'entêtement de ce pouvoir.

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