Regrouper les détenus «radicalisés» ne diminue pas le prosélytisme

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Après la création, début 2016, de cinq unités dédiées, le contrôleur général des lieux de privation de liberté dresse un bilan négatif de l'expérience. 

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Depuis les attentats terroristes du 7 janvier et du 13 novembre 2015, les prisons focalisent l’attention des autorités françaises, pressées de combattre la « radicalisation » des détenus et le prosélytisme islamique à l’œuvre en leur sein. Le 21 janvier 2015, quelques jours après les attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, dont l’un des auteurs, Amedy Coulibaly, affirmait quelques années plus tôt avoir « appris sur la religion musulmane en prison », le premier ministre Manuel Valls présentait un plan de lutte contre le terrorisme (PLAT). Celui-ci proposait pour le volet pénitentiaire, outre de significatifs efforts budgétaires et l’embauche de 1 500 surveillants, la mise en place d’un processus d’évaluation de la dangerosité des détenus « radicalisés » et le regroupement de ces derniers dans des unités dédiées (UD), à la suite de l’expérimentation menée dans le centre pénitentiaire de Fresnes depuis octobre 2014.

Alors que, selon la Chancellerie, 15 % des personnes radicalisées basculeraient en prison, le but de ces regroupements était de « préserver l’équilibre des détentions en protégeant les personnes détenues d’éventuelles actions prosélytes » et d’assurer une « prise en charge effective » des profils les plus dangereux. Malgré un premier rapport délivré le 11 juin 215 par le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui notait que la « mise en place de cette unité [n’avait] pas eu d’effet apaisant sur le reste de la détention », deux unités ont été ouvertes en janvier 2016 dans les centres pénitentiaires de Lille-Annœullin et d’Osny, et deux autres, en mars dernier, dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

Cour de la prison de Fleury-Mérogis en mai 2014. © Reuters Cour de la prison de Fleury-Mérogis en mai 2014. © Reuters

Après la formation des personnels de l’administration pénitentiaire chargés accueillir les détenus, le programme visait aussi à mettre en place des entretiens individuels et des groupes de parole avec les prisonniers. « Il s'agit de comprendre par quels parcours les détenus sont passés pour mesurer les risques de passage à l'acte, savoir où nous devons intervenir », expliquait à l’époque à l’AFP la directrice de l'administration pénitentiaire, Isabelle Gorce. Les premiers résultats sont pour le moins mitigés malgré « l’importance des moyens matériels et humains consacrés », confirme la nouvelle étude du CGLPL, présentée aujourd’hui, au terme d’une mission d’observation menée de février à mai 2016.

Les personnes susceptibles d’être dirigées vers les UD sont officiellement celles qui ont été écrouées pour des faits de terrorisme liés à l’islamisme radical violent, mais aussi des détenus radicalisés en prison. Dès l’origine, la confusion prévalait donc sur le profil des prisonniers à transférer vers les UD. « Le processus d’identification des personnes radicalisées n’est pas valide », explique Marie Crétenot, juriste à l’Observatoire international des prisons (OIP), « le personnel pénitentiaire s’appuie sur des signes qui ne présument pas forcément d’une radicalisation, comme la prière, la barbe ou la présence de corans dans les cellules ».

Une constatation confirmée par Ahmed el-Houmnass, délégué CGT de la prison de Fresnes : « La formation se concentre sur les signes extérieurs de la dérive religieuse alors que les détenus les plus dangereux cessent rapidement d’arborer des marqueurs ostensibles de fondamentalisme. » Dans les couloirs, les prisonniers ont appris à dissimuler leurs croyances religieuses pour échapper au placement en UD. Une stratégie qui augmente les soupçons à l’égard de l’ensemble des détenus de confession musulmane, sans pour autant que les critères retenus par l’administration pénitentiaire pour le placement en UD ne soient clairement explicités.

Selon le rapport du CGLPL, 64 personnes ont été placées depuis le début de l’année dans les cinq UD des établissements pénitentiaires sélectionnés. Ces derniers disposent de 117 places dans des quartiers censés interdire, ou du moins limiter, les contacts entre détenus « radicalisés » et les autres prisonniers. Un vœu pieux qui se heurte à l’architecture même de prisons déjà totalement saturées.

À Fresnes, l’UD n’est pas positionnée à l’écart du reste de la détention, mais elle occupe la moitié des cellules du premier étage. La communication y est possible par les fenêtres, dont les grilles de caillebotis n’empêchent pas le « yoyotage », les échanges entre les étages. « Il y a plus de 2 700 détenus pour 1 651 places officielles, les prisonniers ordinaires dorment à trois ou quatre dans des cellules de 12m2, la mise en place des UD nous prend beaucoup d’espace », continue Ahmed el-Houmnass. « En général, les détenus qui sont transférés dans l’unité dédiée sont donc satisfaits, ils bénéficient d’une cellule individuelle et leur placement leur permet d’acquérir une réputation de “durs” auprès des autres prisonniers. »

Le transfert de ces détenus dans des quartiers spécifiques entraîne aussi le regroupement de profils très différents. « Il me semble extrêmement dangereux de mettre dans la même unité des individus endurcis par des années de lutte, des jeunes revenus de Syrie et traumatisés par la guerre et des repentis qui veulent sortir de l’emprise du radicalisme », explique ainsi le sociologue Farhad Khosrokhavar. Sans le « brassage » qui intervient habituellement dans les parties communes des prisons, la pression de certains leaders peut accentuer l’endoctrinement des individus les plus fragiles et favoriser la constitution de nouveaux réseaux.

« Certains jeunes n’ont plus rien à perdre, d’autant que personne ne leur donne une projection de sortie, alors que la durée maximum de détention en UD est de 6 mois », poursuit la sociologue Ouisa Kies, qui a dirigé un autre projet de l’administration pénitentiaire en 2015, pour la « détection et la prise en charge des détenus radicalisés ». Sur la base du volontariat, les groupes de parole mis en place par Ouisa Kies durant sept semaines à Fleury-Mérogis et à Osny cherchaient à restaurer la confiance avec les détenus, à briser le processus de stigmatisation et l’enfermement en libérant l’expression. « Nous les incitions à évoquer leurs rêves, leurs désirs personnels et professionnels, pour les aider à se projeter dans un autre avenir », racontait-elle à L’Humanité en juin 2015. Aujourd’hui, la sociologue jette un regard amer sur la politique carcérale du gouvernement, « qui n’a pas pris le temps de faire le bilan de l’action de l’UD de Fresnes avant d’ouvrir de nouvelles unités ».

« Après être revenu de Syrie, mon client a été incarcéré deux ans et demi à Fleury-Mérogis, raconte l’avocat Mathieu Chirez. Le 9 mai dernier, en revenant de sa promenade, il a trouvé ses affaires dans le couloir, devant sa cellule et il a été transféré dans l’unité dédiée située au quatrième étage du bâtiment D3. Le suivi psychologique dont il bénéficiait, les projets de réinsertion auxquels il travaillait, tout a été arrêté du jour du lendemain malgré son comportement exemplaire. Mon client est maintenant obligé de côtoyer des prisonniers incarcérés pour les mêmes chefs d’accusation que lui, alors qu’il faisait tout pour les éviter. » 

Au niveau judiciaire, le rapport du CGLPL pointe que les magistrats chargés des dossiers de terrorisme n’ont jamais été consultés sur la création des UD et qu’il a fallu « attendre mars 2016 pour qu’un protocole entre l’administration pénitentiaire et le tribunal de grande instance de Paris soit signé », un document qui prévoit en théorie que les magistrats soient informés des informations recueillies en détention. « Nous ne sommes au courant de rien, personne ne nous dit rien, s’insurge pourtant l'avocat Mathieu Chirez. J’en suis réduit à collecter des informations sur ce qui se passe dans les unités dédiées par mon client. »

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