Kylian avant Mbappé, derniers pas à Bondy (1/3)

Bondy, la meilleure ville de Kylian Mbappé

Devenu une icône mondiale, Kylian Mbappé met régulièrement en avant son attachement à la ville populaire de Seine-Saint-Denis où il a grandi. Un lien qui n’est pas feint : son entourage familial, amical et professionnel s’y est construit et a résisté aux succès comme aux accrocs de sa jeune carrière. 

Ilyes Ramdani

6 août 2021 à 18h01

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Combien de personnalités, qu’elles soient sportives ou artistiques, sont liées dans l’imaginaire collectif à un territoire, comme Kylian Mbappé l’est à Bondy ? Rares sont les matchs à la télévision ou les articles de presse où l’on ne rappelle pas, au détour d’une périphrase ou d’une anecdote, les origines séquano-dionysiennes de la star du football français. Et l’analogie fonctionne dans les deux sens. Les habitants de Bondy ont tous vécu, au moins une fois, la même scène hors des frontières de leur commune. « Ah, Bondy ? La ville de Mbappé ? »

Sur Google, le moteur de recherche fait d’ailleurs quelques aimables suggestions à l’internaute qui taperait le nom de la ville. Avant « Bondy blog », « Bondy Conforama » ou « Bondy Habitat » figure, tout en haut des requêtes habituellement formulées par les internautes, « Bondy Mbappé ». L’honnêteté nous oblige à préciser que l’inverse n’est pas vrai. Au rayon des recherches commençant par le patronyme du joueur, les interrogations sur sa situation sentimentale et sur son transfert hypothétique au Real Madrid trustent les premières places.

Peu importe. Le jeune homme de 22 ans entretient avec sa ville d’origine une relation si étroite qu’elle en devient singulière. Longtemps, son visage a été placardé en grand sur une façade d’immeuble, à l’entrée de la commune. Une fresque l’a remplacé non loin de là, éclairée jour et nuit, face au restaurant le plus fréquenté de Bondy. Sur place, Kylian Mbappé n’a plus de pied-à-terre mais toujours des amis intimes, de la famille, des souvenirs… Une implication citoyenne, aussi : en juin 2020, il a surpris son monde en se déplaçant pour voter au second tour des élections municipales.

Le jeune Kylian Mbappé, lors de l’épreuve de sélection à Clairefontaine, le 18 mai 2011. © Photo Laurent Troude

Quand, en juin 2018, un groupe de collégiens de la ville peine à boucler son budget pour aller vivre la Coupe du monde en Russie, le footballeur décide de mettre la main à la poche. Depuis un an, Kylian Mbappé a lancé une fondation à son nom qui offre, pendant les vacances scolaires, des activités sportives, culturelles ou artistiques à des adolescents de milieux défavorisés. À l’Association sportive de Bondy (ASB), on ne compte plus les crampons, les maillots et les invitations offertes aux adhérents par leur illustre aîné.

« J’ai passé mes meilleurs moments ici, racontait en 2018 le tout frais champion du monde au Bondy Blog. J’y ai passé dix ans de ma vie, j’avais la banane, j’étais content tous les jours de venir m’entraîner, de descendre de ma maison, de traverser la rue pour venir au stade. » À l’époque, l’attaquant racontait avec nostalgie les plaisirs de l’enfance : jouer « sans se prendre la tête » ni « penser à ce qui peut se passer après ».

Une époque largement révolue. Acheté 180 millions d’euros par le Paris-Saint-Germain, suivi par plusieurs millions de fans à travers le monde, courtisé par les plus grands clubs européens, Kylian Mbappé est un peu plus qu’un joueur de football. C’est une star, dont la moindre déclaration est épiée et décortiquée et dont la moindre sortie publique est quadrillée par des agents de sécurité.

L’apprentissage de l’échec

Sa cinquième saison au Paris-Saint-Germain, qu’il devrait commencer ce samedi 7 août à Troyes, est à cet égard une des épreuves de sa jeune carrière. Considéré il y a encore trois ans comme l’enfant prodige du football français, Kylian Mbappé ne jouit plus de la même insouciance ni de la même popularité. Il n’est plus le gamin dont on aime la fraîcheur ; il est la star qu’on attend au tournant.

En 2021, le footballeur de 22 ans a vu ses rêves s’écrouler comme une montagne de dominos. Il rêvait du championnat de France et de la Ligue des champions avec le Paris-Saint-Germain, de l’Euro et des Jeux olympiques avec l’équipe de France – et, en apothéose, du Ballon d’or à lui tout seul.

Le PSG n’a remporté ni l’un ni l’autre, la France est sortie de l’Euro en huitième de finale, il n’a pas été autorisé à aller à Tokyo, et il n’a plus aucune chance de remporter la distinction de meilleur joueur du monde. Cet été, il a même porté sur ses épaules le poids de l’élimination française, scellée par son propre échec lors de la séance de tirs au but face à la Suisse.

À ce tableau de désarroi, il faut ajouter le fait qu’il n’a toujours pas accepté de prolonger son contrat au Paris-Saint-Germain ; un choix interprété comme synonyme d’un manque d’attachement au club par une partie des supporters.

Avant de faire profiter le football professionnel de son talent, Kylian Mbappé n’a pourtant pas toujours transformé ce qu’il touchait en or. Ses échecs sont rares et peu connus mais ils l’ont marqué. « On croit parfois que tout m’est arrivé sur un plateau, racontait-il il y a quelques années à l’auteur de ces lignes. Si je parlais de sacrifices, les gens diraient que c’est un peu osé. Mais j’ai eu des périodes où c’était délicat, très délicat même. »

À chaque fois qu’il a dû quitter le cocon bondynois, Kylian Mbappé a souffert. La première fois à 12 ans, lorsqu’il intègre le prestigieux Institut national du football (INF) de Clairefontaine (Yvelines). Il y côtoie les meilleurs joueurs de la région dans un cadre exigeant, où le travail est érigé comme règle absolue. « Son caractère a parfois été mal perçu par son coach et ses camarades, a déjà confié Gérard Prêcheur, alors directeur de la structure. Ça a été pris pour de la suffisance. »

La seconde fois à 15 ans, lorsqu’il rejoint le centre de formation de l’AS Monaco. Recruté comme joueur star par le club princier, moyennant une prime à la signature de 400 000 euros, Kylian Mbappé est vite relégué sur le banc de touche par l’entraîneur des moins de 17 ans, Bruno Irles. Celui-ci lui reprochait « une certaine suffisance dans l’attitude », comme il l’a plusieurs fois raconté depuis. Le petit Bondynois se retrouve même en équipe réserve de sa catégorie d’âge, en conflit ouvert avec son éducateur.

À plusieurs reprises, l’entourage du joueur reproche à l’AS Monaco sa gestion de la pépite Mbappé. Une réunion tendue est organisée, en présence du père et de l’oncle du joueur, pour régler le conflit. La direction du club interdit ce jour-là à son éducateur de reléguer le joueur en équipe réserve, révélait L’Équipe en 2018. Rebelote un peu plus d’un an plus tard. Mbappé a 16 ans, il brille déjà au sein de l’équipe des moins de 19 ans et aspire à taper à la porte du groupe professionnel.

Son entraîneur préfère le conserver avec lui. Là encore, c’est l’état-major du club qui intervient. Dans un courriel révélé par Mediapart et les Football Leaks en 2018, Nicolas Holveck, alors directeur général adjoint de l’ASM, parle à Vadim Vasilyev, son supérieur hiérarchique, d’une « discussion très pénible ». Aujourd’hui président du club de Rennes, Holveck écrit alors : « Je n’ai pas eu d’autre choix que d’imposer l’intégration définitive de Mbappé dans le groupe CFA, dès lundi prochain. »

Kylian Mbappe salue ses jeunes supporters le 17 octobre 2018, lors de sa première visite au stade Leo Lagrange de Bondy, après avoir remporté la Coupe du monde de football 2018. © Photo par Franck Fife / AFP

Troisième accroc un an plus tard, à l’automne 2016. Intégré au groupe professionnel, Kylian Mbappé y fait quelques apparitions puis voit son temps de jeu diminuer au fil des semaines. Il n’a que 17 ans mais quelques fulgurances et un titre de champion d’Europe avec l’équipe de France U19 (moins de 19 ans) l’ont déjà placé sur les radars médiatiques. Son père, Wilfried, décide alors d’accorder une interview remarquée au journal L’Équipe. « On ne comprend pas la gestion illisible de Kylian », clame le père, qui menace de faire partir son fils : « Il y aura une vraie réflexion à mener au mercato d’hiver. »

Une semaine après, Mbappé connaît sa première titularisation au sein de l’équipe professionnelle du club. Il s’offre un but et une passe décisive tandis que Monaco enclenche une série de huit matches sans défaite. L’ASM finira championne de France, au nez et à la barbe du richissime PSG. Mbappé marque 15 buts et il est sacré « meilleur espoir » de Ligue 1. Le coup de pression a payé, la fusée est lancée.

Un an après, il sera sacré champion du monde avec les Bleus et transféré à Paris pour un montant record dans l’histoire du football français. Dans l’ombre, ses deux parents, discrets mais omniprésents. Fayza, la mère, Wilfried, le père : deux anciens sportifs, deux figures du milieu associatif bondynois. Avec Jirès Kembo, grand frère adoptif de Kylian devenu footballeur avant lui, ils forment un noyau qui continue d’entourer le joueur.

Les derniers pas à Bondy

Contrairement à la grande majorité de ses coéquipiers en club ou en sélection, Kylian Mbappé n’a pas d’agent. Ce sont ses parents qui s’occupent de tout, entourés d’une poignée de professionnels triés sur le volet – une avocate pour les aspects juridiques, un journaliste pour la communication… Quand il a signé à l’AS Monaco, son père a laissé de côté sa vie bondynoise et son club amateur pour s’installer en principauté pendant un an. Les années sont passées mais le noyau familial est resté fusionnel. « On s’appelle cinq ou six fois par jour avec Kylian », nous racontait Wilfried Mbappé à l’été 2017.

On ne peut pas comprendre la trajectoire du phénomène, avec ses hauts et ses bas, si l’on ne comprend pas la force de son ancrage familial et local. Ses parents, ses frères, ses amis… et Bondy : la construction de Kylian Mbappé peut se résumer à ces éléments sans trop la caricaturer.

Une enfance de petite classe moyenne, une scolarité entre le public et le privé, une immersion les deux pieds dans le milieu associatif et social – le foot, bien sûr, mais aussi le centre de loisirs, le tennis, la natation, le théâtre, le conservatoire... « À Bondy, on apprend des valeurs qui vont au-delà du football », clamait-il en 2020 dans The Players’ Tribune. Les Mbappé habitaient juste en face du complexe sportif Léo-Lagrange, où Kylian passait des heures dans le sillage de son père, qui chapeautait le club.  

Un jour qu’on lui demandait de parler de ses meilleurs souvenirs de football, quelques semaines après son titre de champion du monde, le joueur en énumérait quelques-uns. Parmi ceux-là, « les tournois à Bondy », « les barbecues » et « le maintien en DSR » (division supérieure régionale). « Il y avait de l’enjeu, on allait descendre », racontait un Mbappé intarissable.

À l’époque, Kylian Mbappé suit sa deuxième (et dernière) année de formation à l’INF de Clairefontaine, où il alterne les cours et les entraînements du lundi au vendredi. Il est déjà suivi par les plus grands clubs français et européens, parmi lesquels le Real Madrid et Chelsea.

Le week-end, il rentre jouer avec ses copains à Bondy. Il le sait : cette saison 2012-2013 sera la dernière « à la maison ». Au printemps, il devra faire un choix et intégrer le centre de formation d’un club professionnel. Un enjeu « XXL » qui vient se superposer avec un autre, en apparence plus dérisoire mais qui passionne le gamin d’alors.

Sa catégorie d’âge, les « U15 » (pour moins de 15 ans), se bat pour ne pas descendre en division inférieure. Lui est d’abord surclassé en catégorie supérieure – une habitude depuis qu’il a 6 ou 7 ans, rendue évidente par son talent fou. Mais il voit ses copains enchaîner les défaites. L’entraîneur, « Tonio », est l’un des éducateurs du club dont il est le plus proche, un ami de la famille qu’il côtoie depuis l’âge de la maternelle. À la trêve, les U15 sont derniers de leur championnat et les défaites s’enchaînent.

Wilfried, qui coordonne les équipes du club, décide alors d’utiliser le « joker » Kylian pour aider l’équipe à se maintenir. Pour le plus grand plaisir de son fils, dont ce sera la dernière aventure avant le grand saut dans le football professionnel. Elle l’a suffisamment marqué pour qu’il la cite, plusieurs années plus tard, comme l’un de ses souvenirs phares de jeune footballeur. Elle a également marqué ses coéquipiers, ses adversaires et toutes celles et ceux qui l’ont vu jouer cette saison-là. Une explosion de talent en miniature. Une future star au milieu des stades municipaux de la banlieue parisienne.

Ilyes Ramdani


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