«La Caste»: enquête sur cette noblesse d’Etat qui a choisi le camp de l’aristocratie d’argent

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Nous publions des bonnes feuilles de La Caste, le dernier livre de Laurent Mauduit. Cette enquête sur la haute fonction publique qui a pris le pouvoir remonte aux origines de la présidence d’Emmanuel Macron : l’histoire longue de cette partie de la haute fonction publique qui a cessé de défendre l’intérêt général pour se battre en faveur de ses seuls intérêts privés.

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Une caste, selon la définition courante des dictionnaires, est un groupe social fermé, jaloux de ses privilèges, une « classe de la société, précise le Littré, que l’on considère comme exclusive et fermée », d’où l’expression « avoir l’esprit de caste ». Une telle caste existe en France et Laurent Mauduit nous la fait découvrir, racontant sa constitution et son ascension avec un grand à-propos puisque, avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, elle a réussi à hisser l’un des siens au sommet du pouvoir. « Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir », selon son sous-titre, le nouveau livre du cofondateur de Mediapart (aux éditions La Découverte) met à nu cette noblesse d’État qui a pris le parti de l’aristocratie d’argent, au point d’en renouveler elle-même la composition, quittant le service public pour servir des intérêts privés.

Mathieu Magnaudeix, qui avait couvert la campagne d’Emmanuel Macron pour Mediapart, avait raconté dans Macron & Cie (aux éditions Don Quichotte) ce hold-up réussi sur la Cinquième République. Un an plus tard, Laurent Mauduit en explique les ressorts, la genèse et le contexte. Au-delà de la personnalisation médiatique et de l’incarnation politicienne du pouvoir, il remonte aux racines de la présidence Macron et, ce faisant, permet de comprendre que ses choix économiques comme son exercice du pouvoir, son ultralibéralisme et son autoritarisme, accompagnés d’une soumission aux lobbys, doivent autant à la caste dont il est le représentant dévoué qu’à sa propre personne.

Aux éditions La Découverte, 210 p., 19 euros. Aux éditions La Découverte, 210 p., 19 euros.
L’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, explique Laurent Mauduit, n’est pas seulement la conséquence d’un séisme historique, qui a vu l’implosion du Parti socialiste et du parti Les Républicains. C’est aussi l’aboutissement de l’histoire longue de la haute fonction publique, qui a cessé de défendre l’intérêt général pour se battre en faveur de ses seuls intérêts. Pour comprendre cette sécession des élites publiques et décrypter les débuts du nouveau quinquennat, il faut savoir comment la caste a d’abord réalisé, grâce aux privatisations, un hold-up à son profit sur une bonne partie du CAC 40 ; puis comment, par le jeu de pantouflages ou de rétropantouflages, elle est parvenue à privatiser quelques-uns des postes clés de la République jusqu’à porter l’un des siens au sommet de l’État.

C’est cette enquête que La Caste s’applique à mener, en dressant l’état des lieux du système oligarchique français ; en se plongeant dans les combats engagés par les défenseurs de la République – en 1848, en 1936 ou encore en 1945 –, pour que celle-ci dispose enfin d’une haute fonction publique conforme à ses valeurs. Le livre s’ouvre sur une citation de Marc Bloch dans L’Étrange Défaite, essai écrit durant l’été 1940. L’historien, futur martyr de la Résistance, y expliquait qu’« une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si les hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecœur ».

Nous publions en bonnes feuilles des extraits du chapitre consacré, précisément, à cette alerte de Marc Bloch.

L’alerte de Marc Bloch

Emmanuel Macron, à l’instar de ses congénères de la caste, est libéral en économie mais pas en politique, ce qui est peut-être une question d’opportunisme : la haute fonction publique du ministère des Finances, parce qu’elle veut aller vite et mener plusieurs réformes à la fois, s’accommode des institutions présidentialistes de la VRépublique pour mettre en pratique sa thérapie de choc.

Historiquement, la haute fonction publique s’est toujours arrangée de ces institutions autoritaires. J’y ai fait une rapide allusion dans les pages qui précèdent, mais étudions le sujet de plus près, car c’est sans doute l’une des clés de l’histoire : la République n’a jamais eu une haute fonction publique qui fasse corps avec elle, qui défende ses principes et ses valeurs. Ou seulement en de brèves périodes. Il suffit de se plonger dans les débats qui ont précédé la création de l’ENA, et ceux qui lui ont succédé, pour en prendre la mesure. Cette école, née sur un projet généreux visant à rendre plus égalitaire la voie d’accès aux fonctions les plus importantes de l’État, a finalement eu un effet opposé : loin de briser les systèmes oligarchiques qui prévalaient, elle les a consolidés ; elle est même devenue la pépinière de l’oligarchie française.

Emmanuel Macron étant à sa manière le produit de cette histoire paradoxale – qui a vu l’école de la haute fonction publique républicaine se transmuter en une école de l’oligarchie – il est intéressant d’en relever les principales étapes et d’aller sur les traces des nombreux qui, depuis plus d’un siècle et demi, ont lancé de salubres mises en garde en défense des valeurs républicaines – mises en garde pas véritablement entendues. 

C’est au XIXsiècle qu’il faut remonter pour bien comprendre les enjeux du débat qui prendra progressivement de l’ampleur autour de l’ENA. À cette époque, les administrations et grands corps de l’État se sont dotés des moyens de décider de leurs propres recrutements. Comme l’explique l’historien Alain Garrigou dans son essai fouillé Les Élites contre la République (La Découverte, Paris, 2001), « les concours administratifs se sont progressivement imposés comme le mode normal de recrutement et de légitimation : la Cour des comptes en 1843 ; l’Inspection des finances en 1847 ; le Conseil d’État en mars 1849 ; les Affaires étrangères en 1877, et à la suite dans les différentes administrations centrales. » Mais l’historien apporte ces précisions : « On demeurait cependant très éloigné d’un recrutement méritocratique. Pendant longtemps, les recommandations comptèrent plus que les compétences. Pour préparer les concours à la haute fonction publique, des projets d’institutions d’enseignement supérieur atteignirent des stades d’avancement divers. » Clientélisme, népotisme, jeux d’influence : le système est tel que la sélection organisée par les concours est faussée et joue en faveur des classes dirigeantes ou de leurs enfants. Par surcroît, il favorise la création de castes, par filières, qui se protègent de l’arrivée de nouveaux entrants. Le système est oligarchique, corporatiste et radicalement inégalitaire.

Dans le courant du XIXe siècle, l’idée chemine donc d’une école unique de l’administration, plus égalitaire, qui ferait des administrations un ensemble cohérent. Et c’est, sans grande surprise, dans les convulsions de la révolution de 1848, sous la IIRépublique, qu’un premier projet voit le jour à l’initiative du ministre de l’Instruction publique Hippolyte Carnot (1801-1888), un grand républicain, fils de l’une des figures de la Révolution française Lazare Carnot (1753-1823). À peine devenu ministre, le 25 février 1848, Hippolyte Carnot, bercé par les idées saint-simoniennes, adresse une première circulaire aux recteurs pour qu’ils veillent à ce que le recrutement aux grandes écoles se fasse de manière plus démocratique et, dans le cas de Polytechnique, il ajoute : « Il est juste et important que le recrutement de cette école, qui jusqu’à présent ne s’opérait qu’à des conditions inabordables à la majorité des citoyens, s’étende sur tout le peuple. »

Puis, le lendemain, il leur adresse une seconde circulaire : « Monsieur le recteur, il vous a été facile de pressentir que ma lettre d’hier touchant le recrutement de l’École polytechnique n’était qu’un détail d’un vaste ensemble. » Le 8 mars, il signe un décret donnant naissance à une école d’administration chargée de la formation des administrateurs gouvernementaux. Plus tard, en 1878, dans une brochure dont de larges extraits figureront dans une biographie rédigée par Paul Carnot, l’un de ses descendants, il s’expliquera longuement sur ses intentions en créant cette école. « Dans les pays d’aristocratie, la naissance, accompagnée de la fortune, peut donner à l’État de jeunes fonctionnaires. Il faut que les démocraties puissent recruter leur personnel politique d’hommes préparés à leurs devoirs, ayant toute une vie à consacrer au service du pays [...]. L’éducation des serviteurs de l’État est donc un devoir de l’État [...]. Ce devoir, les démocraties peuvent l’accomplir en faisant émerger sans cesse de leur sein les jeunes citoyens les plus dignes de les servir. Dans une démocratie, les choix ne sont pas limités à quelques familles : ils s’étendent à l’universalité des familles. Si nous faisions, partout en France, appel aux vocations, cherchant dans les écoles primaires les sujets d’élite pour leur ouvrir, d’abord, la porte des collèges, et plus tard celles des établissements supérieurs ; si, parmi ces établissements, il existait une école d’administration où les sciences politiques fussent sérieusement enseignées, l’État y trouverait une pépinière précieuse de jeunes fonctionnaires ; et cette parole de nos constitutions “Tout le monde est admissible aux emplois” deviendrait une vérité. »

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