Violences policières

Castaner: les «questions légitimes» d’un ministre qui ne l’est plus

La mort de Cédric Chouviat n’a guère ému le pouvoir. Le ministre Christophe Castaner a seulement estimé que le drame posait des « questions légitimes ». Après Zineb Redouane et Steve Caniço, encore une victime de la police en à peine plus d’un an.

Antton Rouget et Ellen Salvi

7 janvier 2020 à 20h20

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Ni indignation, ni remise en question. La confirmation de la mort de Cédric Chouviat, 42 ans, par asphyxie « avec fracture du larynx », à l’origine d’un malaise cardiaque lors de son interpellation, selon les premiers éléments de l’autopsie communiqués mardi 7 janvier par le parquet de Paris, n’a pas suscité la moindre réaction forte au sein de l’exécutif et de La République en marche (LREM).

Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a seulement estimé, dans une courte déclaration transmise à l’Agence France-Presse (AFP), mardi soir, que les résultats de l’autopsie « soulèvent des questions légitimes ». « Face à cette épreuve, le ministre de l’intérieur et le secrétaire d’État [Laurent Nuñez – ndlr] adressent toutes leurs condoléances à la famille et aux proches de la victime », a ajouté, en se limitant aux formules d’usage, le locataire de la place Beauvau.

Sur son compte Twitter, où le « premier flic de France » se met en scène sous tous les angles – au milieu des décombres de Notre-Dame ou dans la cantine de son ministère – on ne trouvait aucune trace, à l’heure de la publication de notre article, du moindre message public à l’égard de la famille de Cédric Chouviat, ses parents, son épouse et ses cinq enfants âgés de 3 à 21 ans.

« Que le ministre Christophe Castaner reconnaisse la responsabilité des policiers dans la mort de mon fils. Et qu’il ne cache pas la vérité, qu’il ne camoufle pas les faits comme ça a été le cas jusqu’à présent », a commenté, dans un entretien à Mediapart, le père de la victime Christian Chouviat.

Une affiche contre le ministre de l’intérieur Christophe Castaner, LBD à la main. © Florent Vannier/Hans Lucas/AFP

Depuis le début du quinquennat, l’exécutif est complètement sourd à la question des violences policières. Il nie même leur existence et celle de leurs victimes. Emmanuel Macron, qui promettait pendant sa campagne présidentielle la « tolérance zéro à l’égard de toute forme de délinquance ou d’incivilité, à l’égard de toute déviance, tout excès, toute violence policière », refuse désormais l’emploi même de cette expression.

« Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit », avait-il lancé à une femme qui l’interrogeait sur le sujet, en mars 2019, lors d’une réunion du « grand débat national » à Gréoux-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence). Admettant que « malheureusement », il y avait eu des « blessures » pendant la crise des « gilets jaunes »« du fait d’autres bêtises », il avait ajouté qu’« après des semaines et des semaines [de contestation sociale – ndlr], il n’y [avait] aucun mort à déplorer du fait des forces de l’ordre ».

Quatre mois plus tôt, Zineb Redouane était morte à Marseille (Bouches-du-Rhône), frappée au visage par une grenade lacrymogène en fermant les volets de son appartement. C’est avec le même champ lexical infantilisant que le président de la République avait évoqué, toujours en mars 2019, le cas de Geneviève Legay, cette septuagénaire grièvement blessée lors d’une manifestation à Nice (Alpes-Maritimes).

Lui souhaitant « un prompt rétablissement, et peut-être une forme de sagesse », le chef de l’État avait ajouté : « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. » Il s’était même aventuré à devancer l’enquête judiciaire en affirmant que « cette dame [n’avait] pas été en contact avec les forces de l’ordre ».

On apprendra plus tard que non seulement, cela avait été le cas, mais qu’en plus, le procureur de la République de Nice, Jean-Michel Prêtre, avait minimisé la blessure de Geneviève Legay pour éviter d’embarrasser Emmanuel Macron. Après la disparition de Steve Maia Caniço, en juin 2019 à Nantes (Loire-Atlantique), le président de la République s’était d’abord dit « très préoccupé », avant de laisser à son premier ministre le soin de « prendre les initiatives nécessaires ».

Interrogé quelques semaines plus tard, il s’était contenté de répondre que la justice menait désormais une enquête « en toute indépendance et avec un grand professionnalisme »« Il n’y a pas de liberté s’il n’y a pas d’ordre public », avait-il martelé fin août 2019, en marge du G7 de Biarritz (Pyrénées-Atlantiques). Estimant que la police était toujours intervenue « avec le respect de toutes les procédures », il avait toutefois évoqué « les blessures inacceptables, les mutilations, à la fois du côté des forces de l’ordre et du côté de nos concitoyens »« Ça doit nous conduire sans doute à repenser certaines méthodes », avait-il conclu. Sans doute.

Régulièrement interrogé par l’opposition sur les violences policières qui ont émaillé la crise des gilets jaunes, Christophe Castaner s’est toujours refusé, lui aussi, à employer cette expression, se contentant de répondre par les chiffres des blessures constatées chez les forces de l’ordre, qu’il a constamment – et aveuglement – soutenues. Il n’a d’ailleurs pas cru bon rendre visite aux familles de Mme Redouane ou de M. Caniço.

La majorité a logiquement suivi l’exécutif sur cette ligne. Récemment encore, la députée LREM Laetitia Avia avait déclaré sur Mediapart : « Si demain j’ai une violence policière constatée, jugée comme telle, je serai la première à la condamner. Mais apportez-moi une condamnation, un état constaté de violence policière. »

Mardi soir, aucun élu macroniste n’avait publiquement réagi sur la mort de Cédric Chouviat. L’après-midi, lors de la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, pas une question n’a porté sur ce sujet. Interrogé par Mediapart, Matignon a renvoyé au cabinet de Christophe Castaner.

La communication des résultats partiels de l’autopsie percute une nouvelle fois cet incroyable déni. « Cinq enfants orphelins de père », a tweeté, mardi soir, La France insoumise (LFI). Tandis que les autres partis d’opposition sont restés silencieux toute la journée, les Insoumis ont estimé, dans un communiqué de presse, que l’affaire « réouvre le débat sur les techniques d’interpellation, notamment le plaquage ventral au sol par écrasement », une technique connue pour sa dangerosité et interdite dans plusieurs pays, qui a cette fois été fatale à Cédric Chouviat. Jean-Luc Mélenchon a réagi sur son compte Twitter, de même que la députée communiste Elsa Faucillon.

« En juillet 2016, Adama Traoré décédait dans des circonstances semblables en de nombreux points », rappelle LFI, dont le groupe parlementaire a déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant l’interdiction de ces techniques. La demande a été rejetée par le Parlement. « Combien d’images seront nécessaires afin que vous admettiez enfin la réalité des violences policières dans ce pays ? », a interrogé la députée LFI Mathilde Panot.

Antton Rouget et Ellen Salvi


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