Des exilés non ukrainiens dénoncent les inégalités de traitement en matière d’accueil

De jeunes hommes afghans ont manifesté dans les rues de Pantin et de Paris pour exiger le même accueil que l’État français a offert aux réfugiés ukrainiens.

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Ils étaient environ une trentaine d’hommes âgés entre 20 et 30 ans à marcher, dimanche 3 avril, depuis le campement du Cheval-Noir, à Pantin (Seine-Saint-Denis), jusqu’au pont du canal de l’Ourcq, dans le XIXarrondissement de Paris. C’est le même trajet que la majorité d’entre eux ont emprunté lorsqu’ils sont arrivés dans la capitale, fin janvier.

« Il y avait déjà un campement dans la zone qui a été mis à l’abri [le 26 janvier dernier - ndlr]. Ce qui a été possible une fois ne l’a pas été la fois d’après. Tous les autres Afghans qui sont arrivés après ont été chassés. C’était le jeu du chat et de la souris avec la police », témoigne Nicolas Laureau, du collectif « Pantin Solidaire », l’une des organisations qui accompagnent les exilés afghans. Des collectifs citoyens sont parvenus à les loger dans le campement du Cheval-Noir, en attendant une mise à l’abri de l’État qui se fait encore attendre. « Ce 3 avril, nous avons emprunté le chemin inverse de cette migration que la police et la préfecture leur imposent », continue Nicolas.

Manifestation de réfugiés afghans dans les rues de Pantin et Paris, le 3 avril 2022. © Photo Caroline Dubois

À la manifestation, les réfugiés afghans chantent dans leur langue mais essaient aussi de répéter quelques mots de français pour réclamer la solidarité de l’État. Ils tiennent collectivement une banderole sur laquelle est écrit « Accueil pour tous » et des pancartes qui diffusent des messages variés pour exprimer leurs revendications.

Survivre sous des tentes

Cette manifestation a eu lieu pour réclamer une égalité de traitement pour toutes les personnes réfugiées, quelles que soient leur origine, leur religion ou leur nationalité. Les associations qui l’ont organisée observent que la France exerce un « deux poids deux mesures » en matière de politique d’accueil des exilés.

Depuis que l’armée russe a envahi l’Ukraine, le 24 février, l’Union européenne s’est mobilisée pour recevoir les réfugiés d’Ukraine. Pour sa part, la France a mis tout un dispositif en place pour qu’il n’y ait pas de barrières pour ses voisins ukrainiens. « En France, les services de l’État se mobilisent afin d’accueillir les réfugiés ukrainiens dans les meilleures conditions, en coordination avec les collectivités territoriales », peut-on lire sur le site du ministère de l’intérieur. Dans les gares parisiennes, on traduit par exemple en langue ukrainienne toutes les instructions.

Nikolaï Posner, de l’association Utopia 56 qui accompagne les exilés afghans, se dit ravi que les réfugiés en provenance d’Ukraine soient pris en charge en France. « Nous nous sommes battus pour cela, lance-t-il. Nous demandons seulement que tous les réfugiés reçoivent le même traitement. Nous savons que l’État a des capacités pour recevoir les exilés mais il y a un manque de volonté. »

Un parcours périlleux

Les réfugiés du Cheval-Noir « fuient l’extrême misère et partent en groupe à la recherche d’une vie meilleure loin du régime répressif des talibans », précise Nicolas Laureau de « Pantin Solidaire ». Atizullah, l’un des migrants qui a mené la manifestation de dimanche, a laissé son pays avec ses deux jeunes frères âgés de 22 et 23 ans parce que, dit-il, « la vie devenait de plus en plus difficile ».

« Nous ne pouvions plus vivre dans notre propre pays. Mes frères et moi avons été maltraités dans beaucoup des pays que nous avons traversés. Je suis le seul qui soit arrivé en France. Nous avons été placés en détention en Bulgarie et, depuis, je n’ai pas eu de leurs nouvelles », témoigne tristement l’homme de 27 ans, dans sa langue maternelle.

Ses propos sont traduits par Akbari, un autre Afghan qui, lui-même, deux ans auparavant, a parcouru le même trajet. Akbari corrobore les propos d’Atizullah en ajoutant qu’il a traversé dix pays. « En Bulgarie ou en Grèce, certains gardes-frontières nous frappaient jusqu’à nous blesser », continue-t-il. En fuyant, ils ne savaient pas qu’ils allaient se retrouver en France, selon Atizullah. « Nous nous disions que nous allions en Europe ou en Amérique. En chemin, si nous avions des contacts dans un pays en particulier, nous les rejoignions. »

Lal Mohammad Khan, un autre Afghan du campement de Pantin, qui a fui son pays pour les mêmes raisons, explique que l’important pour lui n’est ni de manger ni de boire, mais de trouver un endroit où il pourrait dormir tranquillement. « J’ai dû partir pour pouvoir soutenir ma famille. On ne peut plus faire de fête. Mes parents ne sont pas bien, j’ai peur pour mes sœurs », se plaint, en anglais, celui qui est arrivé en France depuis une semaine.

Lal Mohammad Khan sur le campement de Pantin. © Photo Laura Louis pour Mediapart

À leur arrivée en France, ces réfugiés afghans ont fait face à d’énormes difficultés. Ils n’ont ni logement ni titre de séjour, et ne parlent pas français. Afin de survivre dans le campement du Cheval-Noir, les Afghans n’ont que quelques tentes, un point d’eau et des toilettes. Plusieurs fois par jour, ils brûlent du bois et s’assoient tout autour pour tenter de faire face au froid. Comme ce dimanche matin avant la manifestation, ils étaient une dizaine autour du feu avant de prendre la rue.

« Comme toutes les personnes exposées aux conditions de vie à la rue, les Afghans font face à des problèmes spécifiques dont un manque de sommeil, un manque d’alimentation correcte, l’exposition aux intempéries », explique Paul Alauzy, de Médecins du Monde, qui assure un service de premiers soins dans le campement. Il décrit que de telles conditions de vie ne sont pas sans conséquences. « Cela peut causer de la détresse psychique, des fièvres, des démangeaisons et une plus grande vulnérabilité à l’ensemble des virus qui peuvent circuler. »

Des poursuites en justice envisagées

Contactée par Mediapart, la préfecture de la région d’Île-de-France explique dans un courriel qu’il y a un « dispositif d’accueil disponible à tous les demandeurs d’asile » et que les personnes qui fuient la guerre en Ukraine ont bénéficié d’un « dispositif complémentaire de celui déjà en place ».

Et d’ajouter : « L’État est mobilisé pour la mise à l’abri de toute personne vulnérable [et] organise régulièrement des opérations de mise à l’abri. En 2021, 7 319 personnes dont 5 101 hommes isolés, 2 198 personnes en famille et 20 mineurs ont ainsi été pris en charge lors de 28 opérations. En 2022, la préfecture de la région Île-de-France, préfecture de Paris, a déjà pris en charge 957 personnes dont 507 hommes isolés et 450 personnes en famille lors de trois opérations de mise à l’abri. »

Mais les structures qui accompagnent les réfugiés du campement de Cheval-Noir attendent encore une réponse depuis la manifestation du 3 avril. La prochaine étape, assure Nikolaï Posner, qui gère la coordination de la communication pour Utopia 56, sera des poursuites judiciaires. « Nous sommes en train de travailler avec des avocats pour porter plainte contre la France pour inégalité de traitement et discrimination. L’idée est d’aller devant la justice pour mettre en avant cette discrimination et de faire en sorte que tout le monde ait le droit à un accueil digne », conclut-il.

Laura Louis

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