Les influenceurs français commencent seulement à parler des violences policières

Par
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Un manque d'engagement du côté des influenceurs français

La jeune femme algérienne, venue poursuivre ses études d’anglais en France, passe aisément de l’anglais au français. D’ailleurs, elle aussi suit beaucoup plus les influenceurs américains que les français. Les réseaux sociaux sont sa seule source d’information, de fait ils ont beaucoup d’impact sur sa vision du monde. Sur Twitter, elle a remplacé son nom par le mot-dièse #BlackLivesMatter. Là, elle partage les images de violences policières et celles de ses idoles de K-pop [pop coréenne – ndlr].

« De toutes façons, moi je n’ai pas besoin des influenceurs pour savoir qu’il y a des violences policières », tranche Hadi. Le jeune homme de 20 ans vit dans le quartier DDF, du nom des résidences Jacques-Duclos, Gaston-Dourdin et Colonel-Fabien de Saint-Denis, qu’il définit lui-même comme « un quartier chaud »

La première fois que Hadi a eu affaire aux violences policières, ce n’était pas derrière un écran mais dans la vraie vie. Il avait 12 ans. Comme Krystel et Sabrina, les réseaux sociaux sont ses principales sources d’information, loin devant les médias traditionnels. 

Depuis, les années ont passé et lui aussi dit avoir reçu des coups de la part de policiers. « Je mérite parfois de me faire arrêter, parce que je vends de la drogue, mais qu’ils le fassent normalement. Je coopère tout le temps quand on m’arrête, ils n’ont pas besoin de me taper », raconte le jeune homme qui est déjà passé par la case prison, un an. « Mais ça ne justifie rien, répète-t-il. Il y a des tueurs en série qui se font arrêter avec politesse. Ils sont blancs. » 

En France aussi, la mort de George Floyd a créé l’émoi. Elle rappelle le décès il y a quatre ans, le 19 juillet 2016, d’Adama Traoré, dans la cour de la gendarmerie de Persan dans le Val-d’Oise. Le jeune homme noir a suffoqué lui aussi, plaqué au sol par trois gendarmes. 

Le 2 juin, Assa Traoré, la sœur du défunt, déterminée à porter la lutte contre les violences policières en France, a organisé un rassemblement avec son collectif Vérité pour Adama devant le tribunal de Paris. Plus de 20 000 personnes, majoritairement des jeunes, sont venues crier justice pour Adama Traoré. 

Au micro, Assa Traoré a rappelé que ces décès ne se produisent pas seulement aux États-Unis et que la France n’est pas en reste. 

Pour Almamy Kanouté, militant antiraciste et membre du comité Adama, si les jeunes sont plus influencés par les stars américaines que par les françaises, ce n’est pas pour rien : « Il y a beaucoup de personnalités outre-Atlantique qui ont l’habitude de prendre position. Les sportifs, artistes, influenceurs s’expriment, et forcément le public qui les suit va être informé. En France, par contre, la majorité des influenceurs ne sont pas engagés. Ils ne prennent pas position quand il y a des mouvements sociaux. Pourquoi ? Peut-être parce que les conseillers en communication, leurs boîtes de production ou leurs agents leur conseillent de ne pas trop faire de vagues. » 

De fait, les influenceurs made in France ont tardé à s’exprimer sur les violences policières. Mais dans ce mutisme français, quelques-unes font exception. Manon Delcourt est une youtubeuse plus connue sous le pseudo de Dairing Tia. Le 27 mai, elle publie une vidéo intitulée « #Blacklivesmatter : retour des violences policières », vue 214 745 fois. 

#BLACKLIVESMATTER : retour des VIOLENCES POLICIÈRES | Dairing Tia © Dairing Tia

Elle défend la chanteuse Camélia Jordana, aux prises avec une polémique, car elle a fait part de son sentiment d’insécurité face à la police. Manon Delcourt, en tant que femme noire, partage cette peur. Elle revient sur la mort de George Floyd en détail, puis assure : « Sachez que ces comportements que les policiers ont avec la communauté noire, ce n’est pas que là-bas. Même si nous n’en sommes pas au même niveau d’abus, en France, les Noirs, les Arabes, les Asiatiques se font souvent violenter par les forces de l’ordre. En tout cas, plus que la communauté blanche, et c’est ça le white privilege. » 

Dans les commentaires, une jeune femme, elle-même youtubeuse, lui écrit : « Je viens de voir sur Twitter ce qui est arrivé à George Floyd. Absolument horrible, mon cœur s’est arrêté. Ça me révolte, ça me rend folle, que ce genre de choses existe. L’humanité doit cesser de tolérer, et d’excuser, ces crimes horrifiants. Merci d’utiliser ta plateforme pour en parler. »

Depuis juillet 2019, influenceuse est devenue son métier ; elle préfère dire : « créatrice de contenus ». Après un master en journalisme, puis quelques expériences en rédaction, en tant que journaliste ou community manager, elle a tout abandonné pour se dédier à sa chaîne YouTube où elle commente, avec un ton décontracté, sa vie et l’actualité, mêlant souvent les deux. « J’en vis bien », remarque-t-elle.

Chaque mois, YouTube lui vire une somme selon le nombre de vues de ses vidéos et les publicités qui sont regardées. S’y ajoutent  les partenariats rémunérés avec les marques de beauté, de mode ou de produits et services destinés aux jeunes. Lors de la mobilisation du 2 juin, Manon Delcourt s’est fait interpeller par certains de ses abonnés et dans la vraie vie, comme sur les réseaux, elle explique recevoir beaucoup de soutiens de son public quand elle prend la parole sur les violences policières. Son public a entre 19 et 28 ans, majoritairement. 

Pour le moment, cela ne lui cause pas de problème avec ses annonceurs. « La plupart des marques connaissent mon engagement et ce n’est pas un problème. Je n’ai eu un souci qu’une seule fois, il y a cinq mois, avec un annonceur. Une marque m’avait demandé si le placement de produit que je faisais pour eux pouvait être mis en lien avec une vidéo pas trop touchy. J’ai décliné. » 

Fadela Mecheri, blogueuse et influenceuse mode lyonnaise, concède que nombre de ses collègues craignent de perdre des partenariats en prenant position aussi franchement sur ce sujet encore clivant. « C’est la crainte de beaucoup, affirme-t-elle. Mais ce n’est pas la seule, plusieurs influenceurs n’ont pas parlé de ce qu’il se passe parce qu’ils n’avaient pas les mots, pas encore mûri leur réflexion, parce que c’est un sujet qui ne les touche pas, mais aussi pour ne pas se mettre à dos des marques qui nous trouveraient trop polémiques et ne pas froisser une partie de nos followers. C’est effectivement quelque chose que j’ai entendu chez les influenceurs. » 

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

* Le prénom a été modifié