11 Novembre: que faire avec les commémorations?

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A l'occasion du 90e anniversaire de la fin des combats de la Grande Guerre, mardi 11 novembre, Nicolas Sarkozy fera-t-il un geste en direction des 600 soldats fusillés pour avoir refusé d'obtempérer aux ordres, ou tout simplement pour l'exemple? La question semblait réglée comme nous l'indiquions en mai. Deux commissions, l'une présidée par Jean-Jacques Becker, l'autre par André Kaspi, font par ailleurs des propositions sur la manière de commémorer les grandes dates de l'histoire.

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Les Français se sont habitués à l'usage de l'histoire tel qu'il rejaillit à tout bout de champ dans les discours de Nicolas Sarkozy. Nul hasard si Jean Jaurès et Jules Ferry sont cités plus souvent que Charles de Gaulle ou Raymond Poincaré, si la mémoire de Guy Môquet est davantage exaltée que celle de Honoré d'Estienne d'Orves. Le président de la République veut incarner toutes les figures de la nation, y compris celles qui chantent le socialisme ou l'internationalisme.

 

Cette captation d'héritage lui autorise une très grande plasticité qui s'ancre sur une politique essentiellement chauvine (l'intégration nationale dans l'Hexagone et «une certaine idée de la France» à l'étranger), tout en défendant une vision libérale de l'économie (le libre marché, l'ouverture sur le monde). Au passage, elle lui permet de brouiller les cartes et parfois de masquer les enjeux.

 

C'est donc avec un grand intérêt que l'on va écouter le discours que le chef de l'Etat va prononcer mardi 11 novembre, à Douaumont (Meuse), à l'occasion du 90e anniversaire de l'armistice, l'année même où le dernier poilu Lazare Ponticelli est mort et où s'achève la présidence française de l'Union.

 

Le choix d'un discours à Douaumont n'est pas un hasard. Comme souvent chez Nicolas Sarkozy, l'efficacité est le premier critère recherché. Douaumont, c'est l'ossuaire, une marée de croix blanches, 300.000 morts, «le mausolée du cœur français» comme disait Barrès. Douaumont, c'est Verdun. C'est Mitterrand et Kohl, qui se donnent la main. Douaumont, c'est ce qui parle le plus directement de la boucherie de la guerre de 14-18 et de la réconciliation franco-allemande. Douaumont, au fond, c'est le meilleur raccourci pour évoquer ce que – par anachronisme – on pourrait appeler la pire des guerres civiles européennes.

 

Nicolas Sarkozy prépare cet événement de longue date. Le 31 octobre 2007, une commission présidée par l'historien Jean-Jacques Becker (voir la boîte Prolonger) fut chargée de réfléchir à la manière de célébrer cet anniversaire pas comme les autres. Une autre commission, présidée par André Kaspi, lui aussi historien, doit proposer au gouvernement des pistes de travail pour moderniser les commémorations.

 

Comment et pourquoi se souvenir? Si les acteurs disparaissent, et puisque l'Europe se construit dans la paix, faut-il regrouper par exemple les dates du 11 novembre 1918 et du 8 mai 1945 en un «memorial day», comme aux Etats-Unis? Comment faire vivre ces pages d'histoire auprès des jeunes?

 

Les enjeux de mémoire sont énormes en termes d'identité et de valeurs. Ils renvoient à des débats de fond sur l'état de droit et la démocratie mais plus prosaïquement aussi sur des considérations financières. A noter qu'au budget de l'Etat pour 2008, 258 millions d'euros auront été consacrés à un programme intitulé «Liens entre la nation et son armée», et 3,31 milliards d'euros à un autre, «Mémoire, reconnaissance et réparation en faveur du monde combattant».

 

On se souvient que le candidat Sarkozy s'en était pris à cette singularité chiraquienne- sur les douze dates du calendrier commémoratif français, six ont été créées sous de double septennat de Jacques Chirac- le rapport Kaspi lui emboîte le pas : « Il n'est pas admissible que la Nation cède aux intérêts communautaristes et que l'on multiplie les journées de repentance pour satisfaire un groupe de victimes". André Kaspi propose donc de recentrer les commémorations sur trois dates hautement symboliques : 11 novembre, jour de l'Armistice de la Première guerre mondiale, pour l'hommage à toutes les victimes, le 8 mai pour la victoire sur le nazisme, et le 14 juillet, pour la chute de la Bastille en 1789, symbole du triomphe des valeurs républicaines sur l'arbitraire.
Bizarrement, le secrétaire d'Etat de Nicolas Sarkozy vole au secours de Jacques Chirac en s'opposant à ce scénario. « Tant qu'il y a des gens mobilisés à commémorer, il faut préserver ces dates » répète l'élu mulhousien qui ajoute qu'il est contre «l'inflation mémorielle». Comment continuer de se souvenir de l'abolition de l'esclavage (10 mai), de la guerre d'Indochine (8 juin), des Justes de France qui ont sauvé des juifs (16 juillet), des Harkis abandonnés par France et martyrisés par le nouveau pouvoir algérien (25 septembre) et aux morts de la guerre d'Algérie (5 décembre) ?

Ces enjeux sont souvent sous-estimés. Pour prendre la mesure des évolutions, il faut se reporter au précédent discours de Nicolas Sarkozy le 11 novembre 2007 sur la tombe du soldat inconnu.

 

Ce jour-là, Nicolas Sarkozy évoquait les conséquences de ce premier conflit sur la montée du nazisme en ces termes: «Mais la guerre appelait la guerre, mais le meurtre appelait le meurtre. Dans le cœur de ceux qui avaient trop souffert, dans le cœur de ceux qui avaient été vaincus, un esprit de revanche, un esprit de vengeance, un esprit de haine grandissait, et la folie s'empara de nouveau de l'Europe.»

 

Quelques phrases plus tôt, il avait parlé des survivants de retour chez eux: « Ils n'ont pas parlé à leurs enfants de gloire et de victoire. Ils n'ont pas dit à leurs enfants qu'ils étaient des héros. Ils leur ont parlé de souffrances, de sacrifices, des horreurs de la guerre. Ils ont voulu leur apprendre à détester la guerre et à aimer la paix...»

On imagine la tête de l'état-major. On imagine surtout l'embarras des conseillers, maintenant que Nicolas Sarkozy a exposé davantage l'armée française sur le théâtre afghan. Le discours se trouve dans la boîte Prolonger.)

 

Mais on aurait tort de circonscrire ces enjeux de mémoire à la seule sphère politique. Aussi curieux que cela paraisse, 14-18 continue de vivre dans le corps social français. Amusez-vous encore à «googoliser» les célébrations de ce 11 novembre. Il est stupéfiant de constater le nombre de colloques, de réunions aux quatre coins du pays... Cette vitalité fera d'ailleurs l'objet d'un colloque, samedi 8 novembre, à Paris.

 

Pas une rentrée littéraire sans que cette Première Guerre mondiale n'inspire un auteur, sans que films et chansons continuent d'entretenir la geste guerrière ou pacifique de cette époque. Nicolas Offenstadt dont l'excellent Le Chemin des dames, livre collectif sous-titré «De l'événement à la mémoire», vient d'être republié chez Stock, intervient, samedi, sur le thème: «La grande guerre dans le rock et la pop française». Selon lui, il faut écouter «Le chemin des dames», chanson composée par le groupe Demain les chiens avec des voix off d'anciens combattants sur un rythme binaire. Sans douter du goût de l'historien et, à défaut d'une vidéo endiablée, on restera sur la chanson de Craonne revue à la sauce d'aujourd'hui.

 

La chanson de craonne-1917 © Chris Tof

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Cet article a été réactualisé lundi 10 novembre, en y incluant les travaux des deux commissions, l'une présidée par l'historien Jean-Jacques Becker, et l'autre par André Kaspi.