Un pouvoir sans boussole

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Emmanuel Macron s’exprimera après la nouvelle journée de mobilisation des « gilets jaunes », prévue samedi. Le président de la République adaptera son propos en fonction d’événements sur lesquels il n’a plus prise. La crise actuelle révèle au grand jour le dérèglement de la mécanique d’État et fait remonter à la surface les différences de vue qui traversent la majorité.

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Ça part dans tous les sens. À la veille d’un nouveau samedi de mobilisation des « gilets jaunes », que l’Élysée présente d’ores et déjà comme une journée de « très grande violence », la macronie ne parvient plus à cacher la panique qui règne dans ses rangs, au sein de la majorité comme au plus haut niveau de l’État. Les annonces formulées mardi 4 décembre par Édouard Philippe, et largement adoptées le lendemain à l’Assemblée nationale, n’ont pas suffi à calmer les colères qui s’expriment dans la rue depuis bientôt un mois.

Dans un tel climat, le président de la République a « appelé au sens des responsabilités de toutes nos parties prenantes » et « demandé aux forces politiques, aux forces syndicales, au patronat, de lancer un appel clair et explicite au calme et au respect du cadre républicain ». Le premier ministre, dans la lignée du ministre de l’intérieur Christophe Castaner, a lui aussi invité « celles et ceux qui envisageaient de se rendre à Paris samedi prochain pour manifester à ne pas le faire ». « Non pour taire leurs revendications, mais pour ne pas se retrouver piégés par ceux qui, nous le savons, s’organisent déjà pour semer le désordre et le chaos », a-t-il indiqué.

Emmanuel Macron entouré d’Édouard Philippe et du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, le 2 décembre, à l’Élysée. © Reuters Emmanuel Macron entouré d’Édouard Philippe et du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, le 2 décembre, à l’Élysée. © Reuters

La journée du 8 décembre s’annonce décisive. C’est elle qui déterminera la suite des événements, preuve s’il en fallait qu’Emmanuel Macron n’a plus grande prise sur ces derniers. Le chef de l’État, que beaucoup poussent à sortir du silence, ne s’exprimera pas avant samedi. « Après différents échanges et un tour d’horizon, le président, lucide sur le contexte et la situation, ne souhaite pas mettre d’huile sur le feu et par conséquent n’a pas l’intention de s’exprimer avant samedi », a confirmé à l’AFP le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, précisant qu’« à l’inverse, en début de semaine prochaine, il sera amené à s’exprimer ».

Cette semaine, c’est le premier ministre qui a donc été placé en première ligne pour assurer le service après-vente des mesures annoncées mardi. D’abord au Palais-Bourbon, puis devant les sénateurs, et enfin au 20 heures de TF1, Édouard Philippe a insisté à plusieurs reprises sur le « geste d’apaisement » que constitue aux yeux du pouvoir sa décision d’annuler la hausse des taxes sur les carburants. « Aucune taxe ne mérite de mettre en cause l’unité nationale. […] C’est un geste qui permet le retour au calme, auquel les Français sont extrêmement attentifs », a-t-il martelé, évoquant également « la possibilité de prendre en compte des mesures qui pourraient correspondre au versement d’une prime défiscalisée, par les employeurs aux salariés ».

Conscient que le premier recul du quinquennat n’a pas satisfait les revendications des gilets jaunes, l’exécutif cherche encore la réponse qui lui permettrait de sortir d’une crise qui a révélé au grand jour les différentes sensibilités qui composent la macronie. Car derrière la vitrine de l’unité, ce sont bien les cultures politiques de chacun, ensevelies pendant un an et demi sous un illusoire « en même temps », qui refont aujourd’hui surface. Là où certains considèrent avoir déjà fait un effort considérable en revenant sur la hausse des taxes sur les carburants et insistent désormais sur la seule question du maintien de l’ordre public, d’autres plaident en faveur d’un changement plus profond susceptible de rééquilibrer l’ensemble des politiques conduites.

Tous les débats convergent vers une seule et même question : comment conserver la « dynamique réformatrice » défendue par Emmanuel Macron ? C’est sur la méthode que les avis divergent. De plus en plus nombreux sont ceux à constater que le « pragmatisme » défendu depuis le début du quinquennat est aujourd’hui parfaitement inaudible. Et qu’il ne sert à rien de multiplier les mesures techniques sans résultats immédiatement perceptibles. D’autant que l’automne 2018 devait justement permettre à tous les Français de constater les résultats en question, après l’entrée en vigueur en octobre de la baisse des cotisations sur leur feuille de paie… et avant la délicate mise en place du prélèvement à la source en janvier, dont certains, au sein de l’appareil d’État, craignent qu’elle ne ravive, après les fêtes de fin d’année, le sentiment d’injustice fiscale actuellement exprimé dans la rue.

Ces divergences ont encore été exposées en place publique cette semaine, lorsque le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, et la secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa, ont tous deux ouvert la porte à un éventuel rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF), obligeant Emmanuel Macron à un recadrage sévère. « Nous ne détricoterons rien de ce qui a été fait depuis dix-huit mois ! » leur a-t-il lancé en conseil des ministres, le 5 décembre. Voilà pour le fond. Sur la forme, le président de la République n’est guère plus satisfait de la façon dont les choses sont présentées depuis le début de la crise.

En témoigne l’explication de texte à laquelle s’est plié l’Élysée, mercredi soir, au sujet du « moratoire-suspension-annulation-suppression » de la hausse des taxes sur les carburants. Une annonce formulée par Édouard Philippe l’après-midi même à l’Assemblée nationale d’une manière jugée inintelligible par le chef de l’État. « Il n’y a aucune cacophonie, cette taxe n’est pas dans le budget, elle est annulée, point », s’est toutefois défendu le premier ministre sur TF1. Or, comme chacun sait, ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Et c’est précisément parce que l’exécutif ne sait plus où il va qu’il louvoie dans l’expression.

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