A la Martinique, la crise des sargasses connaît une nouvelle année

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L’année 2018 a été catastrophique sur le littoral atlantique de l’île antillaise, à cause de l’invasion de sargasses, ces algues toxiques. Ce phénomène découle de la destruction des écosystèmes équatoriaux et du dérèglement climatique. La santé des riverains du littoral est toujours atteinte, l’environnement est lourdement frappé.

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Martinique, de notre envoyée spéciale.– « Un jour je me suis réveillé, et j’ai vu la mer rouge. Je n’ai pas voulu le croire. La nappe était tellement épaisse que les oiseaux se posaient dessus », raconte Édouard Jean-François, habitant du front de mer du Robert, l’une des communes martiniquaises les plus durement touchées par les sargasses. L’année qui vient de s’écouler lui a arraché ses contemplations marines depuis son balcon, ensanglantant la baie de longs mois durant et figeant le logis dans l’insoutenable puanteur de la décomposition des algues échouées.

« On a voulu fermer les fenêtres mais l’odeur passait quand même. Et puis il fallait de toute façon aérer la maison sinon on ne pouvait pas tenir. Mes yeux me faisaient mal, je mettais des gouttes à tout moment, j’avais les narines qui coulaient et mal à la gorge », se remémore l’homme de 86 ans. « J’ai eu des démangeaisons, des boutons sur la peau », témoigne son épouse, Monique. Pendant six mois, cette femme de soixante-dix-neuf ans s’est échinée à frotter, récurer, les pièces de cuivre, les tuyauteries, le réfrigérateur, ses colliers en argent et le carrelage qui viraient au noirâtre sous l’effet des invasions.

Édouard Jean-François. © MB Édouard Jean-François. © MB

L’année 2018 est la plus catastrophique qu’a essuyée la Martinique, dans la mesure où le sinistre s’est étalé sur dix mois, mettant les forces vives à genoux. Selon la préfecture de la Martinique, 50 000 tonnes d’algues ont été ramassées en 2018 (ce qui correspond aux ramassages des deux années 2014 et 2015), soit l’équivalent de 10 km2. Cinquante-cinq engins de collecte et de transport ont été engagés certains jours pour évacuer les espaces publics.

Du nord au sud, de Grand-Rivière à Sainte-Anne, treize des trente-quatre communes de l’île, soit un bassin de population de plus de 120 000 habitants, ont été plus ou moins durement assaillies entre février et novembre par d’importants « radeaux » d’algues, s’échouant sur plusieurs centaines de mètres dans ces bourgs construits au ras des rivages.

Les sargasses ne présentent aucun danger par contact direct dans l’eau mais lorsqu’elles s’échouent, elles entrent en phase de putréfaction libérant des gaz dangereux comme l’ammoniac et l’hydrogène sulfuré, qui évoquent l’œuf pourri.

L’île aux fleurs n’est pas le seul territoire à souffrir des dérivantes. Le phénomène est ressenti dans de nombreuses îles des Antilles, sur les côtes mésoaméricaines et dans le golfe de Guinée. 

Sur un échantillon de 6 000 Guadeloupéens et Martiniquais interrogés par l’union régionale des médecins, « trois quarts des personnes » ont dit souffrir « de vomissements ou douleurs abdominales », « six personnes sur dix » ont connu des épisodes de « maux de tête, vertiges et malaises ». Les effets sur la santé à long terme sont pour l’instant inconnus.

 © martinique2030.com © martinique2030.com

Jusqu’en 2011, les échouages survenaient cycliquement, mais depuis cette date, les arrivages sont quasi ininterrompus. L’activité humaine est fortement mise en cause. Selon les premiers résultats de deux campagnes en mer effectuées en 2017 par un consortium scientifique coordonné par l’institut de recherche et développement (IRD), les nutriments telluriques issus de la déforestation et de la surexploitation des bassins des grands fleuves équatoriaux comme le Congo, l’Amazone et l’Orénoque, ainsi que l’élévation des températures des eaux marines, contribueraient au phénomène.

Affairés à empaqueter les derniers invendus de la pêche du jour, lambis et langoustes, des marins-pêcheurs de la commune du Vauclin, au sud-est, n’ont pas le cœur des beaux jours. « En ce moment, c’est plus tranquille car le courant ne les amène pas sur la côte, mais ça va basculer en février-mars », dit avec inquiétude Manuel Célimène, l’un des soixante-dix-sept pêcheurs de la commune.

Le port du Vauclin est toujours touché même si diverses opérations de déblaiement ont eu lieu. « Il n’y a que 50 cm d’eau mais 2,50 mètres de vase et de résidus d’algues », ajoute le marin en pointant du doigt les barques immobiles. Et puis la cale est impraticable, ce qui signifie qu’« on ne peut plus sortir ou rentrer les bateaux » pour l’entretien. Les émanations de gaz détériorent également le matériel électronique. « Ça bouffe les GPS, les VHF [systèmes de localisation et radio – ndlr], il faut en racheter quasiment tous les ans. Les pêcheurs ont dû refaire des prêts », affirme Manuel Célimène.

L’accès à des établissements scolaires et crèches a été interdit à l’acmé du problème. Au Robert, plusieurs témoignages font état de cas de déménagements en urgence de riverains qui ne peuvent plus supporter la poisse ambiante. D’autres laissent leur téléviseur allumé en permanence afin d’éviter que les composants électroniques ne soient détériorés lors des périodes d’infestation.

 © Collectivité territoriale de Martinique. © Collectivité territoriale de Martinique.
Même si le phénomène a nettement diminué depuis un mois, l’état de désolation n’a peu ou prou pas changé. Un regard en mer suffit pour distinguer des nappes en approche. Dans le sud, le sentier de la « trace des caps » est par endroits défiguré, comme à Cul-de-Sac Ferré. À la pointe Faula, au Vauclin, les enfants bâtissent désormais leurs châteaux en sable et en résidus d’algues desséchées.

Certaines mangroves où nichent les poissons juvéniles et les crustacés sont asphyxiées. Selon la collectivité territoriale de la Martinique (CTM), « les dégâts sur les coraux et les herbiers, la mangrove, les tortues marines, la faune aquatique sont avérés ». La situation est un crève-cœur. Et malheureusement, selon l’agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) de la Martinique, « ces événements vont s’inscrire dans la durée »

Le secteur touristique évolue au gré des événements. « Dans le nord de la Caraïbe, on est vraiment épargnés grâce aux courants sortants », relate Prisca Toulon Marie-Claire, professionnelle du tourisme au Carbet, qui parle d’une année « infernale ». « Plein de gens le savent maintenant, donc depuis deux ans, ils passent plus de temps dans le nord alors qu’avant ils restaient dans le sud. »

Les répercussions économiques dans les îles françaises de la Caraïbe se chiffrent en millions d’euros. Les collectivités, le gouvernement et leurs partenaires axent la lutte autour du ramassage manuel et mécanique et de l’évitement des échouages par la pose de barrières flottantes. Et comme « 90 % des algues collectées sont stockées » selon les données officielles, la stratégie consiste aussi à trouver une voie de valorisation rapide tout en sachant que les sargasses ont une capacité à concentrer l’arsenic, le cadmium et le chlordécone, des polluants retrouvés dans le milieu marin.

Le 6 juin dernier, la collectivité territoriale de la Martinique demandait au gouvernement de « reconnaître la situation de catastrophe naturelle ». Le gouvernement s'est engagé à verser 4 à 5 millions d'euros en 2018 et 2019, au sein d'un plan global de 12 millions d'euros destiné à la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Saint-Barthélemy et Saint-Martin.

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