Quand l’Etat se fait complice de délocalisations et de licenciements boursiers

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Gorgée d’aides publiques et longtemps soutenue par la BPI, une PME qui produit du matériel chirurgical utile contre le Covid-19, a été revendue à un fonds d’investissement qui organise le transfert de la production vers l’Inde et des licenciements.

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Péters Surgical est une grosse PME inconnue du grand public, mais qui a visiblement un service de communication qui fonctionne à merveille. Car depuis quelques jours, de nombreux articles paraissent dans la presse chantant à l’unisson ses louanges. À chaque fois, c’est le même message, reprenant les mêmes éléments de langage du même communiqué : inventive, l’entreprise produit du matériel médical et tout particulièrement une sonde, dite sonde de Motin, essentielle aux services de réanimation des hôpitaux. Elle draine les sécrétions bronchiques des personnes infectées par le coronavirus, en protégeant patients et soignants grâce à une gaine. D’un titre à l’autre, on découvre donc la même « success story », celle d’une réussite française, si précieuse en ces temps de pandémie.

C’est le contre-exemple réconfortant : si la France ne produit que très peu de masques chirurgicaux, si elle est démunie en respirateurs, si une bonne partie des médicaments dont les patients ont besoin sont fabriqués en Chine, au moins dispose-t-elle d’une PME ingénieuse qui fabrique des sondes que tous les hôpitaux s’arrachent.

Manifestation le 30 octobre 2019 devant le siège d'Eurazeo, actionnaire de Péters Surgical. Manifestation le 30 octobre 2019 devant le siège d'Eurazeo, actionnaire de Péters Surgical.

Si l’histoire de cette PME est emblématique, c’est surtout pour une autre raison, que les mêmes médias ne révèlent pas : elle vient confirmer que dans le système si particulier du capitalisme consanguin français, l’État a souvent la fâcheuse habitude d’apporter son appui à des entreprises alors même qu'elles se sont converties aux règles sulfureuses du capitalisme prédateur.

Gorgée d’aides publiques et longtemps soutenue par la Banque publique d’investissement (BPI), cette PME a été revendue à l’un des principaux fonds d’investissement spéculatifs qui sévit en France, Eurazeo, et ne répugne pas à pratiquer des licenciements boursiers. Elle a même progressivement délocalisé une partie de sa production en Inde et en Thaïlande. De facto, l’État est donc complice de ces délocalisations et des licenciements boursiers.

Quand on lit la presse de ces derniers jours, on ne découvre en effet qu’un concert d’éloges. C’est L’Usine nouvelle qui donne le ton le 30 mars. Sous le titre « Péters Surgical multiplie par sept sa production de sondes de réanimation », le magazine économique fait ce récit : « Spécialiste des dispositifs médicaux, la société Péters Surgical a entièrement réorganisé le fonctionnement de son usine de Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour faire face à la demande exponentielle de sondes de Motin utilisées pour aspirer les sécrétions bronchiques des patients infectés par le Covid-19. Développée il y a une vingtaine d’années, cette sonde de réanimation demeure encore unique sur le marché français et permet de pouvoir protéger de la contamination à la fois le patient et le personnel soignant. Son utilisation représente également un gain de temps d’environ 20 %, selon l’entreprise. “Notre production quotidienne de sondes de Motin qui était de l’ordre de 7 000 unités atteint aujourd’hui un peu plus de 50 000 unités. Mercredi, nous avons livré 100 000 sondes”, détaille Thierry Herbreteau, président de la société. »

Et L’Usine nouvelle ajoute : « Développée en partenariat avec le professeur Motin, ancien chef du service réanimation de l’hôpital Édouard-Herriot de Lyon, le dispositif présente la particularité d’être équipée d’une gaine protectrice qui est comme une sorte de fourreau dans lequel se glisse la sonde stérile. “Pendant l’aspiration trachéale, cette gaine protège tant le patient que le personnel médical qui n’a pas besoin de recourir pour se protéger du virus à l’utilisation de compresses stériles pour éviter d’être en contact avec la partie infectée de la sonde”, précise un communiqué de l’entreprise. »

Le même jour, Le Figaro dresse un récit quasi identique : « L’entreprise, qui fait figure de Petit Poucet face aux poids lourds du secteur (Medtronic, Vygon…), a dû se réorganiser pour faire face. Son usine fonctionne désormais 7 jours sur 7, y compris le soir. »

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La sonde de Motin. La sonde de Motin.
Et puis, le 6 avril, c’est au tour des Échos d’applaudir la performance, et de dresser un portrait flatteur du PDG de la PME, Thierry Herbreteau. On y apprend qu’il « se tient quotidiennement auprès de ses collaborateurs qui se relaient pour être sur le pont sept jours sur sept et adopter des horaires étendus, de 6 heures à 22 heures ». Et que lui, « le mordu de tennis », il attendra que la crise soit passée pour s’accorder « une pause dans la résidence secondaire du Pays basque que lui et son épouse ont “remise en état pendant des années” », dixit l’un des collaborateurs du patron. En bref, d’un titre à l’autre, c’est le même récit complaisant.

Il y a pourtant un envers à cette histoire, moins glorieux – sur lequel seul Le Parisien a commencé à lever le voile : c’est que cette PME est l’une des illustrations des mutations qu’a connues le capitalisme français, mimant de plus en plus les travers les plus sulfureux du modèle anglo-saxon, avec la complicité de l’État qui a accompagné cette conversion.

Créée en 1926, la PME appartient d’abord à un groupe familial et a pour spécialité la production et la distribution de dispositifs médicaux à usage unique pour les blocs opératoires (les sutures chirurgicales, les renforts de parois et les drains…). Progressivement, l’entreprise élargit la gamme de ces productions et finit par développer en partenariat avec le professeur Motin, ancien chef du service réanimation de l’hôpital Édouard-Herriot de Lyon, les sondes éponymes, qui ne constituent qu’une production marginale avant que l’actuelle pandémie ne commence.

Mais à partir des années 2000, de premières difficultés surviennent. En 2002, l’entreprise est ainsi reprise à la barre du tribunal de commerce par un groupe familial, dénommé Sofilab. Et la société, qui a frôlé le dépôt de bilan, commence alors à se redresser et à prospérer. Mais c’est en 2009 qu’elle profite d’un coup de pouce décisif, avec l’arrivée à son capital d’un consortium adossé à des fonds publics.

Dénommé UI Gestion, un fonds financier prend à l’époque plus de 50 % du capital de l'entreprise et a pour principaux souscripteurs une petite société normande de capital-investissement dénommée NCI Gestion, et surtout la filiale spécialisée de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dénommée CDC Entreprises, laquelle sera absorbée ultérieurement par le Fonds stratégique d’investissement (FSI), puis par la Banque publique d’investissement (BPI). C’est donc ce chaperonnage public qui va aider l’entreprise à franchir une marche décisive et à connaître une expansion remarquable.

Devant le siège de l'entreprise, à Bobigny. Devant le siège de l'entreprise, à Bobigny.
Mais curieusement, quand la PME commence véritablement à décoller et à devenir de plus en plus profitable, le consortium décide en juin 2013 de rétrocéder le contrôle de la société, à hauteur de 85 %, à l’un des plus grands fonds d’investissement français, Eurazeo, via une filiale spécialisée, Eurazeo PME.

Comment la BPI, qui vient tout juste d’être créée quelques mois plus tôt, peut-elle prendre la très lourde responsabilité d’approuver la rétrocession d’une PME qu’elle a épaulée avec des fonds publics, à un fonds spéculatif comme Eurazeo ? La décision laisse pantois et vient confirmer que la BPI, quasiment dès sa création, copie les modes de fonctionnement du capitalisme parisien, vivant en totale endogamie avec lui.

Car, spécialiste des allers et retours juteux, imposant des rentabilités exorbitantes aux PME qu’elle contrôle, cette société d’investissement occupe une place singulière dans ce capitalisme parisien. Longtemps piloté à distance par Antoine Bernheim (1924-2012), grande figure de la banque Lazard et parrain de ce capitalisme parisien, puis l’autre homme fort de la même banque Michel David-Weill, Eurazeo a longtemps fait office de discrète structure d’enrichissement pour tous les associés gérants de la célèbre banque d’affaires parisienne.

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Comme dans les nombreux articles que la presse a consacrés à Péters Surgical, son PDG, Thierry Herbreteau, a, à chaque fois, pris la parole, je pensais pouvoir accéder à lui sans difficulté dans le cadre de cette enquête. Mais en fait, cela s’est avéré plus difficile que je ne le pensais. Le standard de l’entreprise m’a d’abord fait comprendre qu’il ne pourrait pas transférer mon appel vers lui. Après plusieurs appels, j’ai pourtant été rappelé par une communicante. Celle-ci m’a d’abord dit que le PDG était « par monts et par vaux » et qu’il ne serait pas en mesure de me répondre. Comme j’insistais, et demandais si je pouvais avoir un lien avec lui via nos téléphones portables, ne serait-ce que quelques minutes, elle m’a finalement dit qu’elle lui ferait part de ma demande mais sans me laisser trop d'espoir.

Longtemps plus tard, la même communicante m’a rappelé. Me confirmant que le PDG ne souhaitait pas parler à Mediapart, elle m’a fait savoir qu’il pourrait examiner des questions écrites. J’ai donc transmis à la communicante les questions que l’on peut consulter sous l’onglet « Prolonger » associé à cet article. Finalement, la même personne m’a fait savoir que la direction de Péters Surgical ne serait pas en mesure de répondre à mes questions dans le délai imparti. Si toutefois cette direction se ravise, nous publierions ses réponses.